La Méga Compil des Tubes de Darons, vol. 1, 2 & 3
[Pale Figure Records]

8 Note de l'auteur
8

La Méga-Compile des Tubes de Darons, vol. 3Depuis plusieurs années, la démocratisation des outils de home recording et l’émergence des plateformes telles Bandcamp ou Soundcloud qui permettent aux artistes de la façon la plus directe qu’il soit ou par l’intermédiaire d’un label de toucher le cœur de leur public a pu créer, pour le meilleur et pour le pire, les conditions d’une « pléthorisation » de la production musicale. Véritable dédale incommensurable pour l’amateur éclairé en recherche constante de nouveauté, il est aussi le vecteur du grand-tout-et-n’importe-quoi où chacun a le choix de partir à l’aventure ou se laisser abreuver par les algorithmes des « music feed ». Alors bien entendu, devant tant de facilités (entendez-le comme vous voulez), devant cette totale absence de filtre que constituait auparavant l’enregistrement d’une démo, sa duplication, son envoi aux labels, fanzines, radios, journaux dans le fol espoir d’un retour positif, d’une chronique voire d’une proposition de production, l’overdose guette : compilations interminables, artworks approximatifs, démos mises en ligne sans le moindre recul, albums hebdomadaires à faire passer Robert Pollard pour un sacré flemmard et débat éternel sur la question du prix de l’art.

A bien des égards, on pourrait penser que le label nantais Pale Figure Records serait enclin à tomber dans ce panneau. Mais les 3 volumes de ses Mega Compiles des Tubes de Darons parue en moins d’une année depuis l’été 2019 et jusqu’il y a quelques jours pour la dernière échappent avec une certaine classe à ces poncifs. Pour deux raisons. La première, c’est qu’elles regroupent la fine fleur de la pop de jeunes gens du grand ouest ; plus qu’un collectif, une bande de potes gravitant grosso-modo autour d’un large axe Rennes/Nantes. La seconde, c’est que les darons d’aujourd’hui, ça pourrait être nous. Les tubes avec lesquels ces jeunes gens s’amusent aujourd’hui avec autant de dérision que de sincérité touchante sont ceux qui passaient à la radio quand nos propres darons nous emmenaient sur les routes dans l’auto familiale, ces tubes qui ont forgé, parfois par opposition, nos convictions musicales.

Bien sûr, l’exercice de la reprise générationnelle n’est pas dépourvu d’écueils saillants comme des roches sur la côte bretonne. Faut-il être respectueux ou irrévérencieux ? Est-ce un hommage sincère ou une blague pour se marrer un bon coup ? Que retenir, musicalement, 30 ou 40 ans après de la variété des années 70 et 80 ? Si le titre générique de ces 3 volumes ainsi que chacune des pochettes outrageusement kitsch dans un esprit très « NRJ hits » pourraient laisser penser que l’ensemble va plutôt pencher du côté de la blague potache, bonne, ou pas, l’ensemble s’avère au final plus complexe et digne du talent, déjà entrevu ou reconnu des participants. Le symbole de cette complexité pourrait être l’interprétation extrêmement juste et touchante du Bleu Comme Toi de Daho par Mangina qui s’ouvre sur un aveu : on a beau ne pas se dire « fan », Etienne (oui, on l’appelle Etienne) est là, partout, souvent et juste parfait à chaque fois. Ces chansons sont en nous, elles sont cette culture populaire à laquelle nous sommes toutes et tous en plusieurs points reliés, même si ça n’est pas forcément par un disque ou un concert ; à part un estival podium Ricard, évidemment.

Alors bien entendu, sur l’ensemble des 3 compilations, les 38 titres ne se valent pas. La faute sans doute à quelques désaccords artistiques entre chroniqueur et interprètes ou à un côté madeleine qui fonctionne parfois moins. Mais les déceptions sont rares et l’ensemble bénéficie d’un niveau plutôt homogène, bien fourni en bonnes surprises et regorgeant de vraies réussites. On retrouve des morceaux dont l’esprit d’origine est respecté : Un Homme Heureux colle comme un gant à l’atmosphère des morceaux de Lesneu, Sans Contrefaçon est plus androgyne que jamais dans la peau de Tropique Noir, ou encore le très fidèle Voici Les Clés interprété avec une grande justesse par La Battue est un joli bond dans le passé. Ailleurs, ce sont des appropriations stylistiques qui fonctionnent parfaitement : Lypstick Polychrome par Bantam (sans ses Lyons ?), Pour Un Flirt Avec Toi, classique parmi les classiques sublimé par Djokovic ou encore la Place Des Grands Hommes repris avec malice à grand coups de clins d’oeils par Carrière Solo. Et puis il y a les exercices de style, prises de risques, contre-pieds osés mais qui rappellent que l’art de la reprise peut aussi être la source de franches réussites. Voyage Voyage revisité par Otto Cross ou le Déjeuner En Paix de Yes Basketball nous plongent au cœur d’ambiances électro sombres comme un sale matin dans un monde qui a bien changé depuis tout ce temps. Trainfantôme et Traumstadt transforment respectivement Né Quelque Part et Aline en chevauchées krautrock quasi méconnaissables mais bien plus subtiles qu’il n’y paraitrait à première vue. Et puis, peut-être parce qu’ils font partie des plus forts du lot, des plus expérimentés, des plus reconnus aussi, Mermonte donne tout et transforme à grands coups de cordes, de montée électro-groovy-électrique et de voix angéliques le déjà plutôt entichant Le Soleil Donne en un imparable tube de fistons.

De toute évidence donc, malgré les apparences, les tubes, c’est comme les darons : ça se respecte avant tout. On les aime pour ce qu’ils sont, on grandit, on joue avec. Mais comme pour s’affranchir de ce respect qui pourrait à certains égards sembler excessif, la plupart des jeunes gens présents finissent par se regrouper pour une ultime reprise chorale d’un morceau d’Eddy Mitchell, La Même Tribu. Drôle, à la fois iconoclaste, voire moqueuse à travers quelques imitations bien senties et des mises en scène tournant en ridicule l’esprit « grande famille de la chanson française » (où sont les femmes ?, au fait… – allez jeter un œil à la vidéo originelle), elle est aussi étonnamment fidèle et à double lecture : il ne fait aucun doute que Pale Figure a réuni sur ses 3 compilations une sacrée bande d’artistes qui ne squatteront peut-être pas les Victoires de la Musique des 40 prochaines années mais sont bien les membres d’une même tribu dont on continuera d’attendre les prochaines productions avec grand intérêt.

Tracklist
Volume 1

01. Fairy Tales In Yoghourt Diabolo Menthe
02. La Houle La Ballade de Jim
03. La Battue Voici Les Clés
04. The Missing Seasons Ville de Lumière
05. Tropique Noir Sans Contrefaçon
06. Bantam Lipstick Polychrome
07. Teenage Bed Hors Saison
08. Trainfantome Né Quelque Part
09. Lesneu Un Homme Heureux
10. Vincent Dupas Elisa
11. Otto Cross Voyage Voyage
12. Lyons L’Aigle Noir

Volume 2

01. Mermonte Le Soleil Donne
02. Djokovic Pour Un Flirt Avec Toi
03. Disqchik Le Blues Du Business Man
04. Al Von Stramm Feat. Constance Carmeli Sur la Route De Memphis
05. Carrière Solo Place Des Grands Hommes
06. Vain La Complainte Du Phoque En Alaska
07. Bassbassgâterie Cargo
08. Dude Low Une Autre Histoire
09. Mauvv Coup De Soleil
10. Mangina Bleu Comme Toi
11. Yes Basketball Feat. Astrid Rad Déjeuner En Paix

Volume 3

01. Tropique Noir Attends Ou Vas T’En
02. La Houle Monaco, 28 ° A L’Ombre
03. Trainfantome Macumba
04. Chahu Les Mots Fous
05. Nerlov Je Suis Venu Te Dire Que Je M’En Vais
06. Maëloude Si Tu N’Existais Pas
07. Djokovic Hier Encore
08. C Sharp Major League La Chambre
09. Vincent Dupas Jusqu’à Ce Que la Force de T’Aimer Me Manque
10. Poésie Zéro Ah ! Si J’Avais Un Franc Cinquante
11. Borvis Le Vianclert Je Bois
12. Fairy Tales In Yoghourt Si J’Etais Un Homme
13. Dirty Natch L’Amitié
14. Traumstadt Aline
15. Various La Même Tribu

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