[Playlist] – Les disques oubliés de 2023 : c’est encore le temps de la galette et des vœux

Les albums oubliés 20212 mois, ou presque. 12 albums pour lesquels on n’a pas eu :

Le temps. Ça n’est jamais inutile de rappeler qu’il y a une vie en dehors de Sun Burns Out et de l’écriture en général, sacrément remplie même. Nous ne sommes là que par passion, une parmi d’autres, la plus forte sans l’ombre d’un doute, mais lorsqu’il est juste strictement impossible de dégager plus de temps, ainsi soit-il.

L’envie. C’est le moteur : aucun paquet de signes à remettre chaque semaine au rédac’ chef, alors des fois ça coule de source et des fois non. Mieux, il faut parfois renoncer à ce que l’on croirait être une nécessité d’écrire pour s’octroyer le droit d’aller écouter sans pression un millésime passé ou un disque neuf mais qu’on n’a pas forcément l’intention de chroniquer.

L’opinion plus ou moins tranchée. A-priori, il y a la volonté de partager un enthousiasme rapidement évident et le choix, personnel, de ne pas trop s’attarder sur de vraies déceptions. Et puis il y a des entre deux, ces disques dont on avait prévu de parler mais qui peinent à s’imposer et à offrir l’amorce qui lancera l’écriture. Parfois, on se force et c’est souvent laborieux et si on en était encore à raturer des cahiers, on en aurait fusillé des forêts, souvent pour un résultat médiocre en plus.

Les mots. Petit, on se faisait rappeler sans cesse qu’il ne fallait pas parler pour ne rien dire. Plus tard, Diabologum laissera à jamais gravé un mantra similaire : « Mieux vaut se taire que paraitre sot ». Parler et écrire, c’est la même chose.

12 chroniques express que l’on s’autorise avec quelques mots sans excès, grâce à du temps retrouvé, de l’envie revenue et des avis cependant pas tous complétement tranchés pour solder 2023.

Janvier : le (d’abord) décevant
La Battue – FarragoLa Battue
Farrago (Parapente)
La relation que l’on crée avec un disque a parfois de curieuses similitudes avec celles que l’on peut envisager avec des congénères. La première rencontre avec le trio rennais La Battue (Search Party), fruit du hasard comme souvent a été inoubliable. On s’est revu, rapidement pour boire un coup ou pour d’autres soirées (Get Set, Go !, In The Attic) et on s’est tellement bien entendu que l’on s’est promis de passer plus de temps ensemble, tout un week-end pourquoi pas. Et là, patatra, pourquoi Farrago sorti en tout début d’année n’a pas de suite fonctionné comme les disques et titres précédents, au point de rapidement s’en détacher, avant, quand même, d’y revenir ? C’est à vrai dire encore un peu un mystère presque un an après même si le jugement sévère sur un premier album de prime abord anodin, s’essoufflant trop rapidement pour finir par s’épuiser et manquer sa cible est quand même aujourd’hui relativisé à force de patience et d’écoutes multipliées pour tenter de comprendre les raisons d’un rendez-vous manqué. Farrago est un disque techniquement réussi, confortant La Battue dans sa démarche et son écriture plutôt originales (des pop songs synthétiques et lyriques conduites par la batterie dantesque de Totorro) et qui a sans doute souffert d’une attente disproportionnée. Alors oui, à part le petit sommet de moyenne montagne Arisaig, il manque cruellement de relief mais on finit par apprécier sur la longueur ses jolies variations, les ondes positives qui s’en dégagent et les mille et uns détails cachés qui en font finalement sa richesse. La Battue est loin d’être le premier groupe à ne pas avoir tout à fait concrétisé sur un premier album les promesses entrevues, mais le critique sait être magnanime et suivra bien volontiers la suite des aventures des rennais.

Tracklist
01. PP
02. Five To Nine
03. Caroline
04. The Little Joys
05. 1/100
06. Higher
07. The Ones Who Go Awry
08. Arisaig
09. Hall Of All Things
10. Second Gear
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Février : l’intemporel
The Empathy Exams - Styrofoam & The Go Find Present The Empathy ExamsThe Empathy ExamsStyrofoam & The Go Find Present The Empathy Exams (Friends Of Friends)
Il y a de cela presque quatre ans, alors que le monde s’enfermait, en Belgique, Arne Van Petegem (Styrofoam) et Dieter Sermeus (The Go Find) sortaient en catimini sous le nom de The Empathy Exams leur première collaboration en seize ans en jurant à qui voulait bien les croire qu’il était fort possible qu’ils en restent là, soit deux singles et un EP numériques, quatre titres figés dans le temps, à la fois celui qui s’arrêtait pour cause de pandémie mais aussi celui radieux et nostalgique d’une électronica siglée fin 90’s / début 2K’s quand tout une génération d’artistes (et de labels) venus du monde des musiques indés s’amusait à faire de la pop avec des laptops et des synthés modulaires. Si les quatre titres de 2020 constituent le cœur de ce (premier ? unique ?) album, ils sont rejoints par six autres compositions formellement impeccables dans leurs clicks et leurs glitches, leurs rythmiques fracassées sur lesquelles s’évadent des nappes aériennes, des harmonies vocales rassurantes et quelques guitares qui viennent cajoler les oreilles. S’il n’est pas du tout certain que l’avenir de la musique passe par un revival électronica, force est de constater que le savant duo sait y faire pour parvenir à nous le faire croire l’histoire d’un agréable moment (maintes fois répété durant l’année écoulée) passé en leur compagnie. Les modes vont et viennent et avec elles retournent dans l’anonymat les suiveurs d’un jour, d’un disque, d’un album. Restent alors les passionnés qui ne cessent de faire vivre leur art dont la rareté revenue lui octroie, subitement, un regain d’intérêt.

Tracklist
01. Take Back The Moment
02. (All I Want Is To) Disappear
03. Every Step
04. Close To The Knives
05. Through You
06. Loose Ends
07. Old Enough To Care
08. Nothing Is Impossible
09. Always Under My Skin
10. If It’s A Symbol
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Mars : le retardataire
En Attendant Ana - PrincipiaEn Attendant AnaPrincipia (Trouble In Mind)
Il y a d’abord un titre, Black Morning qui entre immédiatement en tête puis un deuxième, Same Old Story qui renvoie avec brio aux esprits combinés de Stereolab et de Broadcast, merveilleuse madeleine bourrée de nostalgie, de tristesse et d’un groove impeccable et enfin, un tube complétement addictif, Wonder, qui aurait pu être la chanson de l’année si tout l’album n’avait pas été à l’avenant, bien placé du coup dans le top national de l’année écoulée. Trois morceaux et tous les autres donc qui viennent sceller une évidence : celle de découvrir à contre-temps avec son déjà troisième album Principia l’un des plus beaux joyaux actuels de notre cher pays et de sa capitale en l’occurrence : En Attendant Ana. Membres d’un autre groupe parisien qui siégeait à cette même place l’an passé, EggS, Camille Fréchou et Margaux Bouchaudon mènent ici de leurs voix charmeuses une pop carrément décomplexée qui puise ses racines dans de multiples registres et qui n’a aucune peine à nous embarquer dès la première écoute d’un disque acquis, comme il arrive encore de temps en temps, pratiquement à l’aveugle ; au sourd devrait-on dire, sur la foi d’un nom attrapé au vol et d’un conseil de disquaire. Une fois passé le vif effet de surprise, on se prend de passion pour ces constructions malines aux changements de direction incessants dont l’aspect mélodique dévoile au fur et à mesure sa complexité. Sous ses airs de disque pop immédiat, Principia cache en réalité l’impressionnant travail d’un groupe dont on espère vraiment pouvoir reparler plus longuement ; et dans les temps cette fois.



Tracklist
01. Principia
02. Ada, Mary, Diane
03. Black Morning
04. To The Crush
05. Same Old Story
06. Wonder
07. Fools & Kings
08. The Cutoff
09. Anita
10. The Fears, The Urge
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Mai : l’époustouflant
Eluvium - (Whirring Marvels In) Consensus RealityEluvium(Whirring Marvels In) Consensus Reality (Temporary Residence)
Parfois, il suffit juste de se taire. Qui s’est pris Laughing Stock puis Mark Hollis en pleine figure puis a bu avec délectation les paroles d’un Sylvain Chauveau dissertant sur l’importance fondamentale des quelques secondes de silence ponctuant une des plus belles chansons au monde, sinon la plus belle (Enjoy The Silence) sait à quel point il est parfois indispensable de la boucler et ne pas parler ou écrire pour ne rien dire ; les taiseux apprécieront. Retranscrire en mots convenus l’étincelante beauté d’un album d’Eluvium et plus encore peut-être quand il est de la trempe de ce (Whirring Marvels In) Consensus Reality clairement inscrit dans le haut du panier déjà bien garni des travaux de Matthew Cooper n’a rien d’évident. L’ambiant ici porte bien mal son nom ; il n’a en tout cas rien d’une simple musique d’ambiance et la minutie du travail de l’américain sur ce disque est souvent époustouflante. Continuellement sur un fil entre substrat électronique parfois complexe, aux franges de la musique expérimentale et sonorités classiques (piano, cordes, cuivres) qui vagabondent légèrement ou prennent une ampleur grave, la musique d’Eluvium se déploie dans une diversité de sentiments contradictoires, se succédant comme ils se succèdent dans la vie, sombre, hantée de phobie, dépressive, malade puis enjouée, rieuse, forte et courageuse. (Whirring Marvels In) Consensus Reality est plus qu’une nouvelle pierre à la discographie d’Eluvium, elle est une avancée céleste, une coloration dynamique inédite, un pas de géant enjambant le gouffre de la médiocrité.

Tracklist
01. Escapement
02. Swift Automatons
03. ibration Consensus Reality (For Spectral Multiband Resonator)
04. Scatterbrains
05. Phantasia Telephonics
06. The Violet Light
07. Void Manifest
08. Clockwork Fables
09. Mass Lossless Interbeing
10. A Floating World of Demons
11. Endless Flower
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Juin : l’inégal
Triángulo De Amor Bizarro – SedTriángulo De Amor BizarroSed (Mushroom Pillow)
A force de se tourner autour, il faut bien s’y mettre un jour. On peste suffisamment sur le saucissonnage d’albums et le playlistage compilatoire de répertoires entiers d’artistes pour essayer d’éviter de trop faire la même chose et se confronter pour une fois à un album du quartet d’A Coruña, Triángulo De Amor Bizarro. Rien à craindre avec un nom pareil pensez-vous ? Pas si simple car si Sed, leur septième album, après trente secondes de bruit blanc commence en effet par l’aussi réussi qu’inspiré Estrella Solitaria, le reste du disque nous emmène sur des territoires sombres et torturés, puissamment rock et bruyants, porté par la voix gouailleuse du guitariste Rodrigo Caamaño sur les morceaux les plus durs tandis qu’il revient à la bassiste Isa Cea d’apporter de temps en temps un peu de douceur dans ce maelstrom sonore souvent plus proche du Sonic Youth d’Evol que du New Order de Brotherhood. L’ensemble, bien que ponctué de quelques beaux moments (La Expectadora et La Carretera, petits bijoux de noisy-pop mélancolique, Canción De Muerte Del Pez Dorado dans le rôle du slow qui met tous les doigts dans la prise) et d’une fièvre rock’n’roll jouissive qui cogne autant qu’elle grogne (le bourrin Huele a Colonia Chispas ou le tendu comme un slip Cripto Hermanos) souffre tout de même d’un manque de régularité et d’un intérêt fluctuant lors de temps un peu faibles. Dommage car depuis qu’on est sans nouvelle de Linda Guilala, on en aurait bien fait notre nouveau groupe galicien préféré.

Tracklist
01. Estrella Solitaria
02. Cómprate Un Yate
03. Sed
04. Huele A Colonia Chispas
05. La Espectadora
06. Estrella Antivida
07. Canción De Muerte Del Pez Dorado
08. La Carretera
09. Dinosaurio
10. Él
11. Cripto Hermanos
12 La Condena
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Juillet : l’estival
Bdrmm – I Don’t KnowBdrmmI Don’t Know (Rock Action)
Épatant sur scène lors de leur tournée de 2022 en première partie d’un Mogwai en mode mentor puisqu’il vient de rejoindre leur label Rock Action, le groupe du nord de l’Angleterre se devait de confirmer les promesses d’un premier album passé ici sous les radars mais largement salué par ailleurs à sa sortie en 2020. Opération réussie tant I Don’t Know reprend les codes scéniques du groupe, ce mélange efficacement mené d’électro cool (Alps), de noisy tellurique chipée au cousin DIIV (It’s Just A Bit Of Blood, Pulling Stitches), d’ambiances dreamy sophistiquées à la Alt-J (Be Careful) et d’un soupçon de lyrisme vocal à la Thom Yorke dont on ne goute guère la soupe d’ordinaire. A première écoute, on pourrait par moment reprocher à bdrmm (prononcer Bedroom) de partir un peu dans tous les sens et de manquer de cohésion mais en se penchant en détail sur ce second album, on est saisi par le sens du détail d’un groupe qui relie ses morceaux les uns autres par tout un tas d’éléments quasiment imperceptibles et qui, surtout témoigne d’une qualité d’écriture qui ne laisse de côté aucun des huit titres. Dit comme ça, I Don’t Know aurait tout pour être un peu plus que l’un des 20 disques de l’année et pourtant, au fil des écoutes, il semble atteindre un plafond de verre qui, on connait l’histoire, finira par le conduire comme des centaines d’autres non pas dans les oubliettes de l’histoire personnelle du rock mais dans cette foule de disques et de groupes qui n’auront pas su allumer la nécessaire petite flamme inextinguible et dont, au mieux, il n’émergera qu’une fois de temps à autre.



Tracklist
01. Alps
02. Be Careful
03. It’s Just A Bit Of Blood
04. We Fall Apart
05. Advertisement One
06. Hidden Cinema
07. Pulling Stitches
08. A Final Movement
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Septembre : l’inutile
Soft Science – LinesSoft ScienceLines (Spinout Nuggets)
Chez Sun Burns Out, on reçoit beaucoup de liens promotionnels rarement intéressants et du coup, par ici du moins, on préfère de loin évoquer nos propres disques compulsivement achetés en bon passionné invétéré que l’on est. Il arrive encore que cela se fasse sur un coup de tête ; on ne saurait d’ailleurs concernant Soft Science même pas expliquer pourquoi. Ça n’est ni le bon souvenir qu’auraient laissés les trois albums précédents (jamais écoutés), ni même le pedigree de ses membres issus de la scène pop californienne gravitant autour du label Darla records (Holiday Flyer, California Orange) découvert après-coup. Non, juste l’envie de tenter un coup à l’aveugle et la promesse (ô combien futile) d’un bel objet à venir : saviez-vous qu’il était dorénavant possible de réaliser des disques mélangeant vinyle transparent et vinyle de couleur – ici doré en plus ? C’est à peu près tout ce que l’on retiendra d’un disque comme on dit pudiquement « fort sympathique ». La pop de Soft Science est pourtant drôlement bien fichue, rondement menée, super catchy avec ses harmonies vocales fille/garçon d’école et pourtant, il ne s’y passe rien, ou si peu. Le groupe déroule une collection de titres passe-partout qu’on a l’impression d’avoir cent fois entendus, quasiment aucune mélodie ne rentre en tête pour se siffloter amoureusement (Stuck s’y essaye, laborieusement) et aucun morceau n’entraine d’autre réaction physique qu’un timide kick de pied. Même un rejet direct, franc et massif aurait été plus glorieux. Lines est le disque idoine pour rédiger ce compte-rendu de réunion complétement rasoir, se faire les ongles de pieds ou éplucher les légumes pour la soupe du dimanche soir. Pas si inutile que ça finalement.



Tracklist
01. Low
02. Grip
03. Deceiver
04. Sadness
05. Kerosene
06. Stuck
07. Hands
08. Zeros
09. True
10. Polar
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Septembre : le vieillissant
Pia Fraus – Evening ColoursPia FrausEvening Colours (Seksound)
Il y a les intouchables, ces dénominateurs communs qui lient les rédacteurs de Sun Burns Out entre-eux. Juste en dessous se trouvent les groupes qui peuplent les Panthéons de chacun pour des raisons forcément diverses et personnelles. Les estoniens de Pia Fraus y tiennent depuis longtemps un strapontin pour service rendu à la nation, cette façon qu’ils ont eu depuis le début des années 2000 à travers notamment les productions de leur label Seksound de mettre ce petit pays balte sur la carte mondiale du rock indépendant. Evening Colours, leur septième album, s’inscrit dans la lignée des productions précédentes, évoluant par petites touches, sans véritables surprises si ce n’est le nom de la désormais habituelle guest star à la production ou aux arrangements, ici Sean O’Hagan (The High Llamas, Turn On) aux cordes sans oublier le travail remarquable d’Annabel Wright (The Pastels) à l’artwork, particulièrement réussi. Avec Evening Colours, le groupe mené par l’omniprésent Rein Fuks poursuit sa lente et inexorable mue vers une pop de moins en moins noisy mais de plus en plus sophistiquée, radieusement mélodique, superbement arrangée. Le groupe vieillit, ses héros également et ça n’est pas grave parce que ça tombe bien, non nous plus ne rajeunissons pas. S’il n’est peut-être pas de prime abord aussi attrayant et excitant que ses prédécesseurs Field Ceremony (2017) et Empty Parks (2020), il se dégage de ce nouvel album un profond sentiment de plénitude et de paix, l’impression que malgré ses petites faiblesses ou un certain manque d’ambition, ce disque est quand même pile poil ce que l’on a envie d’écouter à un moment donné. Insuffisant pour en faire le disque de l’année mais un compagnon pour la vie, ça, ça n’a pas de prix.



Tracklist
01. French Exit
02. Fog On The Hills
03. Evening Colours
04. Sunny Afternoon
05. Who’s The Envelope-Man?
06. Regret Everything
07. Confidential Information
08. Another Artichoke
09. Cloud Winterland
10. We Melt
11. Lost In Nights
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Octobre : l’intimidant
Stéphane Milochevitch – La Bonne AventureStéphane MilochevitchLa Bonne Aventure (Talitres)
Il y a probablement quelque chose de très paradoxal, un peu pleutre même, à ne pas s’être attaqué à l’album français de l’année mais il faut parfois accepter avec humilité l’idée que le disque est plus fort et qu’aucun mot, de cette plume en tout cas, ne saurait lui rendre l’hommage qu’il mérite. Après 6 albums sous les patronymes de Thousand & Bramier puis Thousand tout court, Stéphane Milochevitch sort enfin du relatif anonymat dans lequel il progressait pour se faire un nom et assumer avec La Bonne Aventure un albédo élevé. Si on est bien loin encore de la lumière du grand public, la reconnaissance dont jouit ce nouveau disque est amplement méritée et l’inscrit dans une progression lente mais inexorable vers les sommets. Jamais la musique de Stéphane Milochevitch n’a été aussi chatoyante et relevée, attrayante avec ses gimmicks efficaces, ses cordes suaves, ses mélodies qui vous attrapent tendrement par la hanche et ses textes à la libido ésotérique bourrés de références pas toujours faciles à maitriser mais qui en font un parolier unique. Si l’album est très bon de bout en bout, il touche du doigt la perfection à bien des moments, dès la superbe introduction Le Clou Dans Le Bois De La Croix ou Le Pont Naturel génialement construit qui réalise l’exploit de citer dans le même temps Patrick Bruel et David Berman, empruntant à celui-ci quelques vers de l’une des plus belles chansons de Silver Jews, The Frontier Index. La prophétie d’en faire un futur grand de la chanson française n’est pas encore d’actualité mais il y a le temps. Les regrettés Bashung et Murat n’avaient pas spécialement leur rond de serviette à la table des bien-penseurs et financeurs de la musique hexagonale, cela ne les a jamais empêchés de mener leur barque, leur navire-amiral même vers les plus beaux des rivages.



Tracklist
01. Le Clou Dans Le Bois De La Croix
02. Comme Un Aigle
03. Flirt À La Frontière
04. Le Pont Naturel
05. L’Année Du Scorpion
06. Tuer L’Image De Caine Et Faire Carrière Dans Le Cinéma
07. Mustang Du 26
08. Le Saintes Maries De La Mer
09. Mississippi Rêveur
10. La Bonne Aventure
Liens

Octobre : l’oublié
Kevin drew – AgingKevin DrewAging (Arts & Crafts)
Co-fondateur de l’essentiel collectif canadien Broken Social Scene dont il demeure la cheville ouvrière et la tête de gondole, Kevin Drew n’en délaisse pas moins ses aspirations les plus personnelles et délivre son déjà quatrième album solo, sans aucun doute le plus intime et émouvant, deux ans à peine après l’étonnant et purement électro Influences signé K.D.A.P. Aging, une préoccupation bien naturelle qui peut virer à l’obsession pour un jeune homme qui n’a pas encore tout à fait atteint la cinquantaine et sa fameuse crise. L’ambiance de ces huit titres est clairement pesante tant maladies, déclin et mort y gambadent main dans la main comme l’Ankou traine sa charrette au cœur des Monts d’Arrée. Si on peut regretter une certaine absence de relief dans des compositions quelque peu monochromes et quelques choix hasardeux (Kevin, Kevin, Kevin…. Depuis quand as-tu besoin de t’encombrer de cet empoisonnant auto-tune comme sur Don’t Be Afraid Of The Dark ?), l’ensemble de l’album jouit d’une belle cohérence. C’est une constante dans sa carrière : on peut toujours compter sur les talents de compositeur et de mélodiste de Kevin Drew pour tirer de ces thèmes universels et sombres de bien jolies chansons, le plus souvent conduites au piano. Le chant, grave et emphasé juste ce qu’il faut sied parfaitement aux ambiances empruntes de tristesse qui rappellent parfois les atmosphères plombées de The National notamment sur You’re Gonna Get Better en guise de conclusion sans excès d’optimisme mais quand même, inutile de se mettre en quête de la première corde venue. Car si, comme nous tous, Kevin Drew vieillit et ne se réjouit pas de voir ses plus ou moins proches partir, il parvient à en tirer un élégant album d’une belle sincérité véritablement touchante.



Tracklist
01. Elevators
02. Out In The Fields
03. Party Oven
04. All Your Fails
05. Don’t Be Afraid Of The Dark
06. Awful Lightning
07. Fixing The Again
08. You’re Gonna Get Better
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Novembre : l’affriolant
Pipiolas – No Hay Un DioPipiolasNo Hay Un Dios (Elefant)
C’est peu de dire qu’en 2023, on aura parfois été avec Paula Reyes et Adriana Ubani comme le loup de Tex Avery avec la pin-up. Il faut dire que la musique de Pipiolas, au-delà d’être comme ses autrices mutine et sensuelle, s’avère surtout d’une redoutable efficacité grâce entre-autre à la patte du producteur Vau Boy, rappelant que depuis toujours ou presque, le label madrilène Elefant a rarement loupé sa cible quand il s’agissait de faire danser les foules, un temps à travers une division Dance dédiée, mais surtout dans un catalogue général bourré de référence électro-pop et ce dès le fameux Un Soplo En El Corazon de Family au milieu des années 90, devenu mythique de l’autre côté des Pyrénées. Sauf qu’ici, Pipiolas n’en fait qu’à sa tête et se laisse aller à ses envies les plus diverses et variées. En témoignent au-delà des bombinettes synthétiques le mid-tempo très mainstream Cuando Me Muera, l’épico-électrique Canción De Amor Para Ti, le formidable Weezerien Todas Las Horas ou l’irrésistible tube punk-rock San Peter. C’est sans doute aussi, au-delà de sa pochette franchement peu réussie, ce qui cloche un peu sur No Hay Un Dios, premier album aussi cohérent que la compilation de singles qu’il est quasiment pour moitié, l’autre moitié étant constituée d’inédits pas tous aussi affriolants. Paradoxe de cette génération streaming qui enchaine les singles comme des perles mais se retrouve néanmoins dans la quasi obligation de produire un bon vieil album à l’ancienne. Aucune raison cependant de bouder cette petite cure de jouvence régressive en profitant pleinement d’une musique immédiate et remuante malgré des thèmes parfois grave (la dépression notamment) écrite par ces deux jeunes espagnoles libres comme l’air, bien de leur époque.



Tracklist
01. Preludio
02. Pogo En Casa
03. Romancero Propio
04. Cuando Me Muera
05. San Peter
06. Semana Del Mono
07. Bailas O Qué?
08. Canción De Amor Para Ti
09. Baby
10. No Soy Un XoXo
11. Albanta
12. Pero Pero Pero
13. Todas Las Horas
14. No Hay Un Dios
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Décembre : L’obsolète
Sigur Rós – ÁttaSigur RósÁtta (BMG)
Faut-il encore écouter les islandais de Sigur Rós en 2023 ? La réponse est probablement dans la question. Voilà le genre de disque qu’on laisse passer dans le moindre regret au moment de sa sortie puis qu’on ajoute nonchalamment à une liste adressée au Père-Noël parce qu’il faut bien donner un peu de grain à moudre aux proches ; de toute façon, un cadeau, c’est aussi quelque part un truc qu’on n’aurait en général pas acheté soi-même. Dans le cas présent, ça permet aussi de s’assurer avec prudence de la déception à venir sous le fallacieux prétexte du « on me l’a offert hein ? » Et le voici, sortant d’une hotte ou plutôt d’un hypermarché plus ou moins culturel, surtout marché en fait. On ne s’était trop pas trompé : Átta est certes beau ; beau à en mourir. D’ennui. Le trio tourne en pilotage automatique et malgré les nombreuses sorties un peu hors des sentiers battus qui ont jalonné le temps entre Kveikur il y a 10 ans déjà et Átta aujourd’hui, il ne semble pas décider à changer une formule qui certes, fonctionne (elle est dorénavant bien trop rodée pour dérailler), mais dans une zone de confort qui sied sans doute plus à la frange la moins aventureuse de son auditorat. Sigur Rós fait du Sigur Rós et continuera sans doute à le faire encore longtemps, la rente est aujourd’hui trop belle. Il n’est pas dit cependant qu’on pourra dans 10 ans citer de mémoire le moindre titre d’Átta et ça, c’est quand même problématique.



Tracklist
01. Glóð
02. Blóðberg
03. Skel
04. Klettur
05. Mór
06. Andrá
07. Gold
08. Ylur
09. Fall
10. 8
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