Les Instantanés d’Imara #26 – Willy DeVille

Willy DeVille par ImaraEn feuilletant récemment Rock & Folk, j’ai lu les mots les plus sensés que l’on ait pu lire dans la presse française ces derniers temps: “Il faut réhabiliter Willy DeVille”. Ces mots, on ne peut plus justes ont été prononcés par Claude Gassian, photographe reconnu pour ses clichés de musiciens. Il a non seulement raison mais il sait aussi de quoi il parle, puisque que Gassian a vu et photographié DeVille à plusieurs reprises. Bien que l’idée d’une rétrospective en l’honneur de Willy DeVille me trottait déjà dans la tête depuis quelques temps, cette déclaration est l’occasion idéale pour écrire sur ce grand artiste injustement mis de côté. Alors qu’il en soit ainsi: réhabilitons Willy Deville.

De son vrai nom William Paul Borsey Jr., Willy Deville est né en 1950 à Stamford, dans le Connecticut. Issu d’une famille modeste d’ascendance amérindienne, espagnole et irlandaise, la musique le suit dès l’enfance grâce au rock n’roll et au doo-wop qu’il entend à la radio. Fasciné par des musiciens de blues comme John Lee Hooker, il abandonne l’école à l’adolescence et part pour New York. Le garçon traîne du côté de Greenwich Village et vit dans la rue, qui sera une source d’inspiration pour sa musique.

C’est au début des années 70 que le jeune homme se lance pour de bon dans la musique. Après quelques petits groupes de courte durée, il forme Billy De Sade and the Marquis, qu’il renomme ensuite (heureusement) Mink Deville. William Borsay prend comme nom de scène Willy Deville.

À la formation initiale composée de Willy au chant, Ruben Siquenza à la basse, et T.R Manfred Allen à la batterie s’ajoute le guitariste Louis X. Erlanger, tous présents sur le premier album. Mink Deville joue d’abord au CBGB, petit bar du Bowery devenu mythique. Leurs confrères se nomment Ramones, Blondie, Television ou encore Suicide. Ces groupes jouent sur la même scène en étant tous différents, mais la musique de Mink DeVille détonne par son mélange de rock fifties, de rythm n blues et de doo-wop. Deux titres (Cadillac Moon et Let me Dream If I want to) seront captés sur le Live at CBGB en 1976, dans lequel Mink DeVille tire son épingle du jeu parmi une majorité de groupes de seconde zone (dont les Tuff Darts, premier groupe de Robert Gordon avant son virage rockabilly). Willy DeVille ne se retrouve d’ailleurs pas dans cette scène punk dont il méprise les groupes, à l’exception de Suicide avec qui il partage des racines communes provenant du blues et du rockabilly ainsi qu’un intérêt commun pour le doo-woo et les innocentes ballades romantiques. Willy Deville comme Alan Vega créent à leur manière un “blues de la rue” en puisant leur inspiration dans les quartiers populaires de New York dans lesquels ils vivent.

Comme d’autres groupes jouant au CBGB, Mink Deville signe avec une maison de disques, en l’occurence Capitol Records. Leur premier album Cabretta sort en 1977. En cette année bénie pour le rock, les grands disques ne manquent pas et Cabretta en est un. Est-ce le meilleur album de Mink DeVille ? Je serais tentée de dire oui, mais c’est à chacun d’en juger. Produit par Jack Nitzsche, auteur du fameux instrumental The Lonely Surfer, ce premier essai définit l’esthétique et le style qui fera la gloire de Mink Deville.

A savoir un rock pré-Beatles de voyous chics avec un peu de soul ancré entre la fin des années 50 et le début des années 60, sous influences Spector teinté de romantisme. Phil Spector justement, dont il reprend superbement le Little Boy (devenu Little Girl). Autre reprise à noter: sa géniale version de Cadillac Walk qui éclipse totalement l’originale de Moon Martin. Avec ses choeurs féminins et ses sonorités latines, Spanish Stroll est un peu le pendant solaire de Walk on the Wild Side, et avant tout un classique.

Le musclé One Way Street montre autant l’étendue du talent de Willy DeVille comme chanteur que de Louis Erlanger comme guitariste. Willy Deville est un dur au coeur tendre, comme on l’entend sur Venus of Avenue D ou Mixed Up, Shook Up Girl. 

L’année suivante sort le deuxième album de Mink Deville, Return to Magenta. Toujours produit par Jack Nitzsche, cet opus est la suite directe de Cabretta. L’album s’ouvre sur le poignant et sublime Guardian Angel avec ses subtils arrangements à cordes. DeVille chante merveilleusement, autant sur les ballades que sur les titres plus rapides. Le rythm n’ blues de Soul Twist en est un autre bon exemple, de même que le soul-rock de Rolene. Desperate Days témoigne de l’attrait de DeVille pour les rythmes latinos et caribéens, mais s’avère être un peu plus faible et ternit légèrement le presque sans-faute qu’est cette face A. La face B est plus rock n’roll, plus bluesy: le Bo Diddley-esque Steady Drivin’ Man,

Easy Slider et Confidence to Kill qui conclut le disque et que l’on pourrait considérer comme sa réponse au punk. Return to Magenta est comme la suite d’un film qu’on a adoré: bien, mais un peu moins que le premier.

Ces deux albums imposent Willy DeVille comme un des grands noms du rock de la fin des années 70…ou du moins, pour les critiques. Malgré les louanges (Jack Nitzsche avait dit que Willy Deville était le meilleur chanteur avec qui il ait travaillé), les ventes ne sont pas vraiment au rendez-vous.

Il bénéficie cependant d’une certaine reconnaissance en Europe, notamment en France. Un pays que l’artiste porte dans son cœur et dans lequel il enregistre le troisième album de Mink DeVille:

Le Chat Bleu. Willy DeVille renvoie tous ses musiciens, à l’exception de Louis X. Erlanger et les remplace par Jerry Scheff et Ron Tutt, respectivement bassiste et batteur d’Elvis Presley. Le King, dont le fantôme apparaît aussi par la présence de Doc Pomus, grand auteur de chansons pour Elvis et tant d’autres.

Willy, admirateur d’Edith Piaf et de Charles Dumont (personne n’est parfait) engage l’arrangeur Jean-Claude Petit, qui a autrefois collaboré avec la Môme (et avec aussi le soulman Vigon, voir les Instantanés n.10) et à la production Steve Douglas, musicien de studio pour Phil Spector. L’album sort en 1980, et c’est bien entendu une réussite. Influence tricolore oblige, on y entend de l’accordéon et ce n’est même pas désagréable: cet instrument quelque peu désuet évoque à la fois son amour pour la France et la musique cajun. Mis à part cet agrément folklorique, le disque reste assez proche de ce à quoi notre dandy nous a habitués. Savoir-Faire tout comme Lipstick Traces sont deux rock classes avec du punch mais sans être bourrin (un mot qui n’existe pas dans la musique de Willy Deville).

Les accalmies sentimentales restent bien sûr présentes avec You Just Keep Holding On, superbe ballade Spectorienne avec des castagnettes. Mentionnons aussi Bad Boy, joli morceau entre doo-wop et jazz et Mazurka, sur lequel Mink DeVille accomplit la prouesse de rendre l’accordéon acceptable à écouter pour un rocker. Heaven Stood Still termine l’album en beauté, avec un Willy DeVille touchant au piano/voix, avec quelques discrets arrangements à corde.

Pour les flemmards, les pressés et ceux qui n’ont pas de place, il y a la compilation Savoir-Faire (une expression que je ne peux plus entendre sans penser à Willy DeVille) qui regroupe 14 titres des trois premiers albums. Cette compilation comme les autres 33 tours de Mink DeVille sont tous trouvables en pressage français d’époque généralement entre huit et quinze euros: au prix d’une place pour voir un film inepte et sans intérêt, autant s’offrir du romantisme urbain élégant sur microsillons. Mink DeVille sonne comme Scorsese qui aurait réalisé West Side Story: non seulement c’est sans doute mieux que le remake de Spielberg (dont je me fiche), ça dure moins longtemps qu’un épisode de série interchangeable (trente-cinq minutes en moyenne par album) et en plus c’est aussi disponible sur les plateformes de musique en streaming. Bref, c’est la perfection.

Coup de Grâce (1981) marque le retour de Jack Nitszche à la production. DeVille change complètement de groupe et opte pour des musiciens de studio: Ricky Borgia et Willy lui-même remplacent Louis Erlanger à la guitare, Joey Vasta est à la basse, Tommy Price à la batterie, Kenny Margolis aux claviers et Louis Cortelezzi au saxophone.

La pochette symbolise le personnage de Willy DeVille, un dandy/mousquetaire/gentleman cambrioleur/voyou/rayer les mentions inutiles.

Bien qu’un peu en-dessous des précédents albums, Coup de Grâce a tout de même ses grands moments comme Maybe Tomorrow ou You Better Move On. A l’écoute, quelque chose sonne différemment: la production est plus taillée pour les radios et le grand public. Certaines chansons, comme Just Give Me One Good Reason, évoquent un artiste très populaire des deux côtés de l’Atlantique, qui pour beaucoup personnifie l’Amérique: Bruce Springsteen. Tous deux ont ces chansons pleines d’espoir, avec ce sentiment qu’on a la vie devant nous, et de surcroît un saxophone que d’aucuns ne diraient envahissant.

Mais Willy DeVille est le double maléfique de Bruce Springsteen. Willy, c’est Bruce si il était chic,raffiné,posé, délicat. C’est le doppelganger de Bruce Springsteen qui aurait quitté la Loge Noire pour squatter le Brill Building. L’un a des ventes proportionnellement inversées à son grand talent, l’autre remplit les stades. Dans un univers parallèle, Willy DeVille aurait été désigné comme l’avenir du rock en 1974. Par ailleurs, Willy DeVille reflète une autre facette de son pays: il chante l’Amérique de la rue, des voyous, des latinos et des noirs dont il admire la culture qu’il incorpore dans sa musique. Une Amérique dont l’histoire musicale s’est aussi écrite avec la soul, le blues et les musiques hispaniques. Bruce Springsteen et Willy DeVille: deux faces d’une même pièce, d’un même disque.

Deux albums dispensables plus tard (Where Angels Fear to Tread,1983 et Sportin’ Life, 1985), Mink DeVille se sépare et Willy DeVille poursuit sa carrière en solo. Son premier album, Miracle, produit par Mark Knopfler sort en 1987.

Si beaucoup ont au moins sourcillé à la vue du nom de Mark Knopfler sur la pochette, il faut toutefois accorder un certain crédit au leader des mastodontes du rock à papa. Outre sa collaboration avec notre félin du rock et de nombreux artistes allant de Tina Turner à Bob Dylan (on en pense ce qu’on veut), il joue aussi sur un excellent disque mésestimé de Scott Walker, Climate Of The Hunter. Il apparaît plus précisément sur Blanket Roll Blues, magnifique morceau décharné seulement porté par sa guitare et la voix spectrale de Scott chantant un texte de Tennessee Williams. Être solicité par le mystérieux Scott Walker et l’esthète Willy DeVille est en théorie un gage de qualité. Mais Miracle est un album qui malgré la belle voix de Willy, souffre des affres de son temps: à savoir une production datée plutôt disgracieuse qui dessert quelques titres relativement intéressants comme Assassin of Love (et ses touches de guitare rockab’) ou Spanish Jack, sur lequel il sonne comme Lou Reed accompagné par Dire Straits. Mark Knopfler et Willy Deville travaillent aussi la même année sur la bande originale du sympathique conte de fées parodique The Princess Bride.

Willy Deville s’installe à la Nouvelle Orléans l’année suivante et enregistre un disque intitulé Victory Mixture, sorti en 1990. Un album sur lequel Willy reprend des standards de la terre natale de Fats Domino, entouré par des pointures comme Allen Toussaint ou Dr. John. A l’opposé de son prédecesseur au son trop ancré dans son époque, Victory Mixture a été enregistré sans overdub ni console de mixage, comme cela se faisait dans les années 50/60. C’est un disque hors du temps, qui n’a donc pas pris une ride. Dès les premières mesures de Hello My Lover, un sourire se dessine sur nos lèvres, on sent que ça va être bien. Willy invoque les esprits du jazz, du cajun et du rythm n’ blues sur ce disque délicieux, comme It do me good et ses discrets cuivres soul. La soul, également présente sur Beating like a Tom Tom où sa voix fait des merveilles, ou Key to My Heart, une ballade qu’aurait pu chanter Otis Redding. Junkers Blues, un titre que Tom Waits n’aurait pas renié, achève cet album réussi de bout en bout.

Backstreets of Desire (1992) confirme le statut d’artiste culte qu’a Willy DeVille en Europe.

Le disque enregistré à Los Angeles sort sur Fnac Music, un label français. Les compositions sont plus bluesy-rock mais non dénuées d’émotion, (comme par exemple All in the name of Love ou
I call your name) avec des influences latines et cajun, comme à l’accoutumée chez notre dandy des rues. Un disque honnête mais sans être non plus formidable qui remporte néanmoins un grand succès pour sa reprise mariachi de Hey Joe, standard de blues popularisé par Jimi Hendrix.

La relecture mexicaine de ce classique devient un tube improbable en France où il se classe dans les meilleurs ventes, un peu comme Jukebox Babe d’Alan Vega dix ans auparavant, autre étonnant succès en France d’un marginal du rock new-yorkais. Dites-vous que beaucoup ne connaissent Willy que par ce seul morceau, le prenant pour un one-hit wonder… Jeunots, retardataires et gens normaux découvrent ce drôle de gars au look de gitan-pirate et tombent sous le charme, même en ignorant la belle carrière qui le précède, du temps où il paradait en seyant costume trois-pièces. Depuis, il a laissé pousser ses cheveux, continue de porter une fine moustache et arbore un look mi-dandy/mi-pirate: Willy DeVille se mue en l’homme que Johnny Depp aurait rêvé d’être. Deville apparaît même dans l’émission Taratata aux côtés de Vanessa Paradis. On ne fait pas toujours ce qu’on veut dans la vie !

Après ce curieux mais mérité détour par le hit-parade, Willy Deville continue à tracer son chemin. Il sort deux albums: Loup-Garou (1995) puis Horse with a Different Color (1999).

Ce dernier est produit par l’illustre Jim Dickinson, grand nom du rock de Memphis ayant entres autres produit Alex Chilton ou Tav Falco, avec son fils Luther. Si ses deux/trois derniers albums étaient plutôt plats et inégaux, celui-ci est une bonne surprise. Willy renoue avec le début des sixties, tout en gardant ses sonorités hispaniques.

Il reprend joliment Needles and Pins de Phil Spector ainsi que Bacon Fat d’Andre Williams. L’ensemble reste toutefois tourné vers le blues, mais sans être lourd, comme en témoigne Going Over The Hill. Lay Me Down Easy rappelle les belles ballades du temps de Mink DeVille.

S’en suivent au cours des années 2000 plusieurs tournées et quelques albums jusqu’à Pistola, sorti en 2008. Une hépatite C, contractée après des années d’addiction aura raison du chevalier servant du rock n’roll. Willy DeVille, l’artiste qui a donné de la noblesse à la rue s’en va comme un prince et nous quitte en 2009, année terrible qui nous aura aussi privé de Ron Asheton, Lux Interior, Sky Saxon ou Rowland S. Howard.

Avec sa classe, sa voix et ses chansons qui touchent en plein coeur, c’était une figure du rock à la fois forte et pleine d’émotion. Un artiste attaché aux racines de son pays et de sa musique, à une certaine élégance, à des valeurs qui tendent à disparaître: un gentleman, en somme. Il est temps de réhabiliter Willy Deville. Maybe Tomorrow ? Non, maintenant.

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