Madonna / Madame X
[Interscope]

5.1 Note de l'auteur
5.1

Madonna - Madame XVoici une jeune artiste dont le travail mérite une oreille attentive. Américaine, venue de la danse, Madonna a passé ces dernières années en exil, au Portugal et en Amérique du Sud. Son Rnb mâtiné de disco s’en ressent, contaminé qu’il est par les musiques indigènes, vibrant et quasi expérimental parfois, il en ressort vivifié et à la pointe de la modernité finissante.

Madame X est entouré d’une imagerie un brin morbide à la Frida Kahlo. La madonne y apparaît hors d’âge, comme plastinée et couturée, enveloppée dans ces voiles érotiques à la mexicaine qui caractérisent les recluses et les femmes en deuil. Étrangement la musique de Madame X, plus politique et engagée que d’ordinaire, ne renvoie pas directement à cet appareil et fonctionne avec la légèreté habituelle pour faire danser (assez peu) mais aussi impressionner. L’album est roboratif (15 plages) et démarre par un Medellin plutôt bien troussé en forme de faux tube de l’été. La prestation du sidekick Maluma (star colombienne du reggaeton) est pleine d’ambivalence canaille et s’articule parfaitement avec les couplets d’une Madonne en majesté. On ne peut que saluer l’audace du Dark Ballet qui suit, morceau étrange s’il en est, coupé en deux par un solo de piano et de de vocoder surréaliste, plus conté que chanté et qui dresse un sinistre bilan de l’état du monde. « It’s a beautiful life… but i am not concerned », souffle l’artiste, résumant en une seule phrase la situation de schisme qui affecte l’humanité. Le vocoder et l’autotune règnent sur l’entame d’un God Control qui est pd’assez loin la meilleure chanson du disque. Madonna agit désormais, sous des tonnes d’effets, comme une créature de synthèse, une entité omnipotente qui pose un chant désincarné sur sa propre musique. Le morceau ouvre cependant assez vite une fenêtre old school qui agit comme une vignette temporelle au cœur même de la chanson. La séquence est parfaite, slammée dans un voyage nostalgique complètement bluffant et qui renvoie très précisément aux débuts de l’artiste.

Tout n’est pas aussi brillant ici, loin s’en faut. Il faut se farcir des titres surproduits et misérables comme Future, Batuka, ou encore des décrochés latinos un peu pesants comme Killers Who Are Partying, sauvé par la qualité de la production. Madonna ennuie souvent mais attendrit par sa capacité à ne pas aller où on l’attendrait. Madame X est loin du tout-venant RnB et empreint d’une mélancolie qui lui confère une profondeur insoupçonnée (et sans doute en partie factice). Dans un registre plus académique, on saluera l’efficacité mainstream de Crave, l’exemple même du titre bien construit et qui est tiré par le haut par le featuring de Swae Lee. Madonna ne fait, dans cette veine Rnb, ni mieux, ni pire que la concurrence mais rend une copie appliquée et sans tâche. Un peu juste sûrement pour quelqu’un dont on attend qu’il se démarque mais Crazy fait le travail avec suffisamment d’élégance pour qu’on ne crie pas au scandale. Les quelques mots chantés en portugais relèvent la sauce avec un peu d’épice et d’exotisme vampirique. Madonna a rappelé Mirwais à ses côtés pour une bonne partie des titres. Sa production apporte un cachet sophistiqué au son qui rattrape certaines imperfections ou lacunes de composition, sans égaler toutefois les géniales collaborations d’antan, sur Music et American Life, les deux derniers grands disques de la star. Le traitement des voix continuera de heurter ceux qui ont faim d’authenticité mais le sentiment d’irréalité qui se dégage du chant n’est pas dénué de sens.

Madonna est entrée de plein pied dans l’ère des musiques synthétiques. On parierait qu’elle chantera avec une voix identique pendant les vingt prochaines années, voire qu’elle pourra continuer à sortir des disques après son décès. Le filtrage des voix les déréalise et les fossilise en même temps qu’il les rend immortelles. C’est l’effet produit par un morceau comme Come Alive, techniquement calamiteux si on s’en tient à notre appréciation traditionnelle mais qui agit en sanctifiant le chanteur à travers son montage artificiel. Madame X semble être à la pointe de cette musique d’assemblage comme s’il s’agissait non plus d’interpréter un morceau né d’une idée ou d’une démo mais bien de relier entre elles des séquences bâties en atelier puis de leur conférer une texture et une épaisseur 3D ou surround à partir d’apports purement technologiques. Ces techniques ne sont pas nouvelles et ne conduisent pas nécessairement à neutraliser l’émotion. Extreme Occident est un bon titre de post-pop downtempo et gentiment allumé. « I got the right to chose my own life. Like a full circle. Life is a circle. » Madonna ne s’adresse plus aux anciens humains mais à une race nouvelle d’auditeurs connectés et qui agissent dans un monde transformé, clivé et new age.

Futur ou pas futur, les divertissements populaires restent bas de gamme à l’image de l’atroce carnaval donné sur Faz Gostoso ou la Macarena sinistre de Bitch I’m Loca. La formule translatino trouve ici sa limite. A tout prendre, on préférera le retour à une disco à l’ancienne de I Dont Search I Find, morceau qui n’a pas le lustre d’antan mais ressuscite cette Madonna sûre d’elle-même et crâneuse qui va si bien au personnage. Le final est traditionnellement émouvant et sensible. Le rédempteur Looking For Mercy fonctionne parfaitement, avec son crescendo en stuc. Tout se résume toujours à survivre en cherchant et en trouvant l’amour. Quoi d’autre ? Le titre n’est pas mémorable mais remplit sa fonction et nous attendrit, en insistant sur la part humaine de la créature qui nous parle. Madonna n’a pas changé. Elle n’a pas vieilli, même si le souvenir des parties de jambes en l’air est loin. Le désir, du reste, semble avoir disparu. La créature flotte au-dessus de nous et a atteint un stade musicalement désexué qui nous rend nostalgique de ses belles années.

Madame X manque notoirement d’efficacité et de tubes mais séduit par sa nature quasi expérimentale et sa capacité à explorer quelques directions nouvelles. Les bons morceaux sont vraiment intéressants et font oublier quelques indignités pour un ensemble qui se tient, surprend et se situe en net progrès par rapport à sa précédente livraison. On ne peut pas être et avoir été mais on peut se débattre, comme le fait Madonna, avec un certain panache et rendre le naufrage plus agréable à suivre. Il est devenu impossible de faire l’amour comme hier. Et c’est tout de même bien dommage.

Madonna, Swae Lee – Crave

Tracklist
01. Medellin (feat. Maluma)
02. Dark Ballet
03. God Control
04. Future (feat Quavo)
05. Batuka
06. Killers Who Are Partying
07. Crave (feat. Swae Lee)
08. Crazy
09. Come Alive
10. Extreme Occident
11. Faz Gostoso (feat. Anitta)
12. Bitch I’m Loca (feat. Maluma)
13. I Dont Search I Find
14. Looking For Mercy
15. I Rise
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