C’est un plaisir fin et insensé que de retrouver Perio après toutes ces années. Son précédent album datait de sept ans (Black Condensed) et on doit avouer qu’on s’y était assez peu arrêté, ce qui était une connerie sans nom. On l’a réécouté dans la foulée et il n’avait lui-même rien à envier au nouveau et aux quatre jalons qui l’avaient précédé. Le travail d’Eric Deleporte est d’une précision diabolique et embrasse un territoire pop (chanté en anglais) qui couvre… du terrain, s’étend d’échos bluesy psychédéliques jusqu’à la pop sophistiquée en passant par des développements soniques, qui le situent quelque part entre l’espace et la terre ferme, entre sonorités 70s et hyper-modernité. De tous les compositeurs pop français, son travail est probablement celui qui a le plus d’ambition, tout en restant, par son approche, les deux ou trois pieds ancrés dans un artisanat et une modestie de moyens (ici, des guitares, des claviers, synthés, des samples et des assaisonnements de cuivre assez magiques) qui confinent à l’orfèvrerie, à l’épicentre de l’indie music. La voix, à quelques mois de distance, n’est pas sans nous rappeler celle, parfois un peu nasillarde, d’un Peter Milton Wash qui ne poserait jamais au crooner romantique, une sorte de baladin intemporel avec l’indécision créative et le génie bancal d’un Julian Cope. Impossible de ne pas penser à la tristesse maladroite d’un Daniel Johnston sur un titre aussi dépouillé et mélancolique que The Cradle, balade de fin du monde où les vieilles chansons et la musique permettent de ne pas se jeter dans le vide.
Il y a une sorte d’extra-territorialité qui pèse sur le disque, une atmosphère en permanence étrange, qui le situe dans un espace-temps qui lui est propre, dans une géographie indécise qui rappelle le cinéma de David Lynch, des décors de petites villes américaines (ou européennes mourantes) où l’on débarque avec son bagage et un héritage imposant. C’est peu ou prou ce que raconte l’impeccable morceau d’ouverture, Graffiti Palace, qui démarre par ces mots : “I may not be the boy i used to be/ I’m just a silhouette as good as it can be…”. Les cuivres accompagnent le retour de cet étranger qui revient sur les lieux de son enfance et qui “a changé” pour le meilleur et pour le pire. Comme souvent dans ce genre de situation, c’est autant le type qui change que l’endroit où il se trouve. Le traitement mélodique est joueur, presque burlesque et s’amuse de la bizarrerie ambiante. Il y a une forme de scénarisation dans le texte qui rigole du caractère archétypal de la situation : les visages qui se tournent, tout ce qu’on ne sait pas, la déambulation dans la rue principale. Perio installe d’emblée le disque dans un ailleurs presque fantomatique et imaginaire que les dix chansons vont explorer. Dance The Crisis boite littéralement, comme dans une chanson de Nick Cave ou plutôt des Bad Seeds, dans un décor familier mais bringuebalant, western, zébré de traits de guitares, qui évoque la misère et la crise, le désastre climatique, le tout comme “en ombres chinoises”.
How come the climate
Went that bad
(I guess you know it
But you won’t make it better)
You swallow everything
You care for money
You get consumed by
Things on time
You travel fast
You think – a blessing
There’s no more time for you
To shine
Stuck in a desert
A dazzling light
Your body
Lying in the sand
Your King is dead
Those days are over
I dance the crisis
God let me in
La chanson est en noir et blanc, ses contours sont imprécis et son ombre impressionne. On adore The Last Goodbye qui suit. C’est une chanson là encore presque apocalyptique, qui a la grâce ralentie et crépusculaire des meilleures Flaming Lips, mais débarrassée de toute extravagance. Where are we heading ? interpelle Perio en guise de leitmotiv. Droit dans le mur, sans doute, mais avec une dignité et une certaine allure tout de même. On ne va pas faire du titre à titre (vous écouterez le disque) mais on trouve aussi sur ce disque des titres légèrement plus enlevés et relâchés, à l’image du mini-tube pop Feel The Rage. La section rythmique (une bonne basse, ça vous change la vie) tire la caravane et le chant n’a plus qu’à suivre. Le refrain est entêtant. L’album est une réussite pleine et entière. L’accompagnement est varié et d’une précision rare. The Game est à cet égard un petit chef-d’œuvre discret. Il y a un fond de rythmique jazzy qui s’accorde parfaitement avec le jeu de guitares et la délicatesse du chant. Et les textes sont magnifiques. Il est assez rare qu’un Français chantant en anglais atteigne ce genre d’indécision poétique. On ne va pas les reproduire à chaque fois. Tout le monde se fout à peu près des textes…
I can vaguely close my eyes – I stay
Got the feeling of a living dream – awake
The city in motion – people first
It’s dragging you down too
You lost everything
I can take you back
And have you choose
Your game – your fate
I can take you back
And have you change
Your name – give up the fame
… mais ce n’est pas donné à tout le monde de caractériser si bien une situation (la perte, l’offre de revenir…, la sensation de rêve éveillé), tout en restant dans le flou. C’est presque aussi américain que les premiers textes d’Interpol, précis et hermétique à la fois. La fragilité du sujet (le narrateur souffre et se remet de multiples traumas) est renforcée par le timbre et les modulations de la voix d’Eric Deleporte qui, chantant en anglais, paraît s’appliquer sur chaque mot et les pousser parfois avec peine. Cela ne produit pas du tout l’effet d’un “mauvais accent” mais crée une petite distance étrange qui vient s’ajouter à l’ensemble des bizarreries apportées par ce disque. Le tout s’impose comme un beau voyage surnaturel, triste mais fringant dans la tristesse, où on a le sentiment de naviguer/dériver au bord d’un précipice en sachant que la guitare et la voix nous empêcheront de tomber. C’est l’album entier qui rattrape, qui soutient et qui, paradoxalement, vient nous caresser et nous réconforter. Screens nous invite à nous réfugier dans une chambre cinéma pour regarder un film qui n’existe pas mais qui met du baume au cœur. C’est ample et presque éblouissant, consolant et apaisant. On a un peu de mal à sortir du disque. La beauté folk et enveloppante de The Sharp Bones of My Sleep, une expression dont on a pas identifié la provenance (si elle en a une), nous invite à nous attarder pour un moment de partage. “Share my loneliness“, chante Deleporte. Voilà une drôle d’invitation mais on la reçoit avec plaisir. Sa solitude est hantée de fantômes américains, de chouettes chansons, de silhouettes féminines, de rêves plus ou moins aboutis. Les cuivres tiennent lieu de feu de cheminée. Et ca craque dans tous les coins. Il y a de vieux souvenirs qui sont projetés par delà le pare-feu comme des braises et des étincelles.
Perio n’est pas le plus productif des chanteurs/groupes qu’on suit. Ce n’est pas non plus celui qu’on écoute le plus quand il n’est pas devant nos yeux et nos oreilles. Sa musique est un souffle, une caresse, qui passe et qui existe souvent et toujours pour le souvenir qu’on en a. Lorsqu’il s’invite à notre table et durant les quelques mois où il partage notre existence, quand il sort un disque, quand on l’explore et qu’il nous accompagne, c’est clairement le roi du banquet. The Sharp Bones of My Sleep est clairement une petite merveille pop, un de ces disques joyaux qu’on aime écouter de manière exclusive et comme un fou pendant quelques semaines, puis oublier au point de n’en garder qu’une lointaine sensation de plaisir, un foyer discret d’émotion, plus vif ou vivace mais dormant et quasi éternel. On y reviendra.

