C’est à un après-midi de retrouvailles que nous conviait ce 11 novembre. Entre rafales, grisaille et ondées, cette journée automnale s’accordait opportunément aux ambiances musicales que le festival Les Indisciplinées nous proposait pour la clôture de son édition 2025. Dans le massif et imposant bâtiment de béton de l’ancienne base sous-marine de Lorient, la salle de L’Hydrophone et son équipe organisent depuis quelques années ce festival automnal, dont la programmation a toujours de quoi susciter l’intérêt. Cette année, après de belles soirées ponctuées par la présence de Ditz, Friedberg et Maria Somerville pour l’une et par Mono, Jessica 93 et Knives pour l’autre, cette édition se clôturait en douceur, mais avec un brio certain, tant les noms des invités avaient de quoi susciter attente et intérêt. Pour cette dernière soirée, ou plutôt cet après-midi, le concert étant annoncé à 16h, deux noms incontournables de la scène slowcore étaient à l’affiche : Idaho en ouverture et Spain en tête d’affiche. Noyés que nous sommes dans une époque où l’ensemble de la société, des médias et des techniques qui nous entourent et conditionnent nos existences nous poussent à privilégier la vitesse, l’immédiateté et l’instantanéité, cette proposition musicale tenait de la rupture providentielle. Ces deux formations, dont la musique affirme la lenteur et la tension, ont confirmés, par leurs prestations respectives, leur capacité à s’inscrire dans la durée.

Idaho (Lorient, novembre 2025)
Idaho c’est dix albums depuis 1993. Mais, à la régularité de ce qui aurait pu être une moyenne d’un album tous les trois ans, Jeff Martin a opté pour un certain relâchement. S’il a été très prolifique durant une douzaine d’années de 1993 à 2005 signant huit albums pour cette période, les deux derniers albums n’ont ensuite vu le jour qu’en 2011, puis en 2024. Autant dire que ce projet aurait pu paraitre définitivement éteint pendant de longues années. Nous avons ce soir la démonstration qu’il n’en était rien. Martin est accompagné d’un bassiste et d’un batteur. Il officie d’abord sur une singulière petite Fender Telecaster puis sur deux Mustang à l’allure d’instrument jouet, ces instruments assez rares et atypiques sont des guitares tenor, elles ne comportent en effet que quatre cordes, que Martin s’amuse inlassablement à réaccorder entre chaque titre. Ce qui lui vaudra une question du public, l’un des spectateurs s’inquiétant de l’instabilité de l’accordage de ces instruments atypiques. Plutôt jovial et guilleret, Martin rassure l’auditoire en expliquant qu’il réaccorde différemment certaines de ces guitares entre chaque titre. Ce qui lui vaut, nous dit-il, une certaine admiration de la part du guitariste Craig Whittle de King Hannah, qui lui a avoué récemment admirer ses accordages étranges, tout en avouant ne pouvoir envisager de prendre de tels risques sur scène. Ce partage et ces anecdotes, l’oubli des paroles d’un titre récent pour lequel il missionne un technicien, afin d’aller chercher son iPad dans la loge, brisent la vitre et meublent allégrement des intermèdes un peu longs. Mais la qualité de l’écriture et la présence sympathique du personnage, à l’allure filiforme et savamment décontractée, ne peuvent que convaincre. La playlist fait bonne figure, en puisant aux sources avec One Sunday et Skyscrape, issus du premier LP Year After Year, pour remonter ensuite vers le début des années 2000 avec Dum dum, tiré de Hearts of Palm et This day et Drown, issus eux de We Were Young And Needed The Money et c’est évidemment sur le dernier album Lapse, sorti l’an passé, qu’il porte également son attention avec deux titres, Kamikaze et On Fire. On ressort de cette prestation avec un sentiment de trop peu et avec la curiosité d’en découvrir encore plus. Au final, la douzaine de titres interprétés n’a fait que nous convaincre de replonger dans une discographie un peu oubliée et souffrant de notre côté de copieux manques.

Spain (Lorient, novembre 2025)
De son côté, Spain, mené par Josh Haden, a émergé dans les mêmes années. Nous découvrions ce groupe fin 1995, à Rennes, sur la scène de la salle de la Cité, à l’occasion des Transmusicales, en pleine promotion de leur premier LP, The Blue Moods of Spain. Cette découverte, à la force quasi tellurique, ouvrait ainsi la voie à un tas d’autres. Et c’est avec ce même album que nous retrouvons le groupe, dans la foulée d’une tournée célébrant le 30e anniversaire de cet album. En trois décennies, ce projet musical a lui aussi donné lieu à une dizaine d’albums studio, agrémentés de quelques lives et sessions. On ne présente plus Josh Haden, chanteur, bassiste et compositeur exceptionnel, fils du bassiste de jazz Charlie Haden et de la musicienne Ellen Haden. Ses trois sœurs, les triplées Petra, Tanya et Rachel sont, elles aussi, des musiciennes accomplies. Petra et Rachel se sont d’ailleurs illustrées à la fin des années 1990 dans That Dog, dont l’album éponyme, sorti en 1994 sur Guernica, trouvait une place de choix dans toute discothèque digne de ce nom, opportunément classé à proximité des albums de The Breeders ou de Belly. Les sœurs Haden officient notamment depuis dans The Haden Triplets. On retrouve par ailleurs certaines d’entre elles au côté de Josh sur plusieurs albums ou lors de tournées, comme c’est le cas pour Petra et Tanya qui assuraient les cordes et des chœurs sur World of Blue. Autant dire que cet enfant de la balle, parti en tournée pour la première fois à l’âge de trois ans, avec ses parents, est tombé dans le grand bain de la création musicale comme par une évidence. Ce qui suscite chez lui une aspiration à être perpétuellement en tournée. Ces circonstances nomades l’ont amené, nous dit-il, à acquérir des perspectives ouvertes sur les autres êtres humains et sur leur mode de vie. C’est donc ce terreau fertile qui lui permet de développer, maintenant depuis trente ans, une œuvre parcimonieuse, mais intense.

Spain (Lorient, novembre 2025)
Dans la foulée de la sortie de son premier album, Spain avait été l’objet de toutes les convoitises par certaines des majors les plus influentes. Mais, peu enclin aux compromis, après trois albums admirables, Haden avait mis Spain en suspens en 2001. Il avait ensuite fallu attendre 2012 pour découvrir un nouvel album. Le groupe, remis sur les rails en 2008 avec un nouveau line-up, a depuis donné lieu à cinq albums. Avec son approche mélodique tout en suspensions, ses textes à la narration puissante, Haden et ses musiciens développent des atmosphères ouateuses, cotonneuses et de velours. Cette approche musicale sans concession lui a valu une place de choix au sein du mouvement Slowcore, aux côtés de formations comme Low, Codeine, Red House Painters ou encore Idaho. Mais au-delà, très éclectique, c’est dans l’Americana, le Free jazz ou la Country qu’Haden puise, chez John Lee Hooker, Bessie Smith ou Cowboy Junkies, autant que dans les narrations de Dylan, dans les invitations à la méditation de Spacemen 3, ou dans les récits en forme de journaux intimes de Mark Kozelek, sans oublier les séductions mystérieuses de Hope Sandoval. Les enregistrements de Spain, nourris de cette richesse, sont une forme d’invitation au repli dans le confort d’une attention soutenue aux arrangements épurés et aux rythmes délibérément contenus, portés par des productions atmosphériques et organiques. Cette approche musicale donne lieu à des chansons ciselées d’émotions et de sentiments débordants de sincérité et d’une authenticité désarmante. On comprend alors mieux la musique d’Haden quand il déclare que, sur les conseils de son père, il aborde chaque note qu’il joue comme si c’était la dernière et qu’il accorde la même importance à chaque note et à chaque chanson qu’il écrit. Ces flux de conscience aiguë transforment alors ses titres, infusés par divers sentiments de tristesses, en véritables passerelles permettant d’enjamber les épreuves.

Spain (Lorient, novembre 2025)
Ce concert se déroule dans une atmosphère de recueillement, de quiétude quasi religieuse. Haden, en front de scène fermement sanglé à sa Fender Precision Bass, est épaulé à sa gauche par Kenny Lyon à la guitare et au ukulélé, par Shon Sullivan à la guitare et au clavier, et par Jakob Høyer à la batterie, des musiciens qui l’accompagnent maintenant depuis une dizaine d’années. Josh Haden, fringant quinqua, porte la barbe courte, les yeux souvent clos derrière des lunettes aux sobres montures noires, il est vêtu d’un blazer bleu horizon sur une chemise bleu clair, d’un jean noir et de bottines. Autant dire que la sobriété est de mise. Dans une forme de respect scrupuleux, l’album est déroulé. A ce sujet il déclare « retourner aux sources de ces chansons » et « les jouer plus ou moins comme elles sont sur l’album ». À la manière d’un mystère qu’il faut préserver, ce concert ne nous délivrera pas beaucoup plus que l’enregistrement. Pour cela, il faudra davantage se tourner vers le EP cinq titres World of Blue, des sessions qui préfigurent The Blue Moods of Spain. Enregistré en 1994 par Tom Grimley au Poop Alley studio, les bandes exhumées et remastérisées par Kramer, sorties sur Shimmy disc, sont une parfaite manière de grappiller quelques modestes parcelles de ce mystère, notamment grâce au quasi-inédit Phone Machine, qui n’apparaissait jusqu’à présent qu’en face B sur le 7’’ de Dreaming of love. Ce soir l’interprétation est à la hauteur, à l’exception d’une légère saturation en ouverture. Les musiciens nous emportent au fil de ces neuf titres imparables. Le concert se clôture sur Spiritual poignante complainte adressée au divin. Cette évocation de l’imminence de la disparition est déchirante au point de susciter l’intérêt des oreilles les plus exigeantes. Ce titre fit ainsi l’objet d’une reprise cristalline et dépouillée par Johnny Cash, sur l’album Unchained, sorti en 1996. Cette musique organique adopte ainsi un caractère dorénavant intemporel, c’est aussi par ce genre de signes que The Blue Moods of Spain s’impose définitivement comme une œuvre à classer dans les classiques incontournables. Peu disert, Haden, qui ne prononce pas un mot entre les titres, finit tout de même par lâcher, un peu goguenard en toute fin de set, son intention de revenir en 2029, pour le 30e anniversaire de leur second LP, She Haunts my dreams, ouvrant ainsi la porte à un rappel tiré de cet album. Alors patience ! en attendant, les albums sont là pour cristalliser nos émotions.
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