Personne ne se souviendra de Dave Kusworth (1960-2020) et c’est tant mieux

The World Of Dave KusworthOn se souviendra d’Iggy Pop. On se souviendra de Mick Jagger. On se souviendra de Marc Bolan. Et aussi de Syd Barrett. Peut-être est-ce que ces types sont déjà morts et que ce qui joue et chante pour eux, sur notre platine ou sur les scènes du monde n’est déjà qu’un lointain souvenir de ce qu’ils étaient de leur vivant. Dans le rock comme ailleurs devenir un souvenir ou l’ombre de soi-même est déjà un privilège. On se souviendra pendant quelques années encore de tous ces types. Pendant dix ou vingt ans, il y aura quelques gars qui en parleront. Ce n’est pas grand chose mais personne ne se souviendra de Dave Kusworth. C’est quelque chose de certain. Il ne faut pas s’en formaliser, ni s’en plaindre. Il est possible que quelques centaines de personnes écoutent encore sa musique pendant quelques années. Des gens qui comme nous s’y seront replongés à l’annonce de sa mort et puis qui, comme nous, n’y reviendrons plus. Ce n’est pas un drame. Il y a des vies qui ne dépasseront pas le seuil de la mort. C’est la loi du sport, de l’art et de l’existence humaine en général. Ce n’est pas pour autant qu’elles sont négligeables et diminuées.

Dire que les gens devraient entonner les chansons de Dave Kusworth parce qu’elles sont excellentes est une sottise. Son oeuvre est si précieuse et délicate, si précise et délicieuse qu’elle mérite de sombrer dans l’oubli comme on laisserait tomber une rose qui a tout offert de sa beauté et de son parfum, une fois la semaine écoulée. Kusworth a démarré la musique très jeune. Il naît en 1960 du côté de Birmingham et mène une jeunesse plutôt classique, ni défavorisée comme d’autres artistes anglais, ni dorée. Il tombe dans le punk au milieu des années 70 et s’engage dans un groupe, TV Eye, dès qu’il a quinze-seize ans. Les enregistrements de l’époque trahissent (comme le nom du groupe) une influence notable d’Iggy Pop and The Stooges mais on sent déjà que Kusworth a quelques scrupules à faire trop de bruit et à sauter partout comme un vrai punk.

De fil en aiguille, le garçon passe de groupe en groupe et s’aguerrit. C’est en 1982 qu’il s’associe à Nikki Sudden (autre figure majeure et quasi invisible des musiques indépendantes) et bientôt à son frère Epic Soundtracks, lesquels ont mis un terme à l’aventure Swell Maps. Les deux hommes, guitaristes et compositeurs, se réunissent autour d’un amour immodéré pour le punk, le glam (le spectre des New York Dolls n’est jamais très loin) et surtout pour les Rolling Stones pour lancer les Jacobites. Le groupe ne fonctionne vraiment que pendant quatre ou cinq ans mais signe quelques albums assez incroyables qui seront ensuite redéclinés dans des compilations, et augmentés de quelques disques de raretés, premiers machins etc. Peu importe la discographie : c’est la musique qui compte.

Sudden et Kusworth (qu’il est parfois impossible de distinguer au chant et/ou à la guitare) forment un duo de pirates au coeur tendre qui est l’un des trucs les mieux cachés du rock underground. Ces mecs là sont à ranger à côté de The Only Ones auxquels ils ressemblent par moment (la voix de Kusworth plus ça vient, ressemble d’ailleurs à celle de Perrett), dans les rangs des groupes divergents. Ils ne sont ni punk, ni glam, ni rock. Ce sont des poètes byroniens, décavés et déconfits, qui jouent de la guitare et activent des milliers de liaisons secrètes entre des tribus ennemis ou qui s’ignorent. Sur leurs meilleurs morceaux, on pense évidemment aux Stones mais aussi à la poésie de Syd Barrett, à la musique acoustique et folk du DIY, aux Dolls comme à Lou Reed. Les disques des Jacobites – et c’est sans doute ce qui fait qu’ils ont été négligés – sont des OVNIs transgenres qui passent du glam Bolanien à la lofi des Television Personalities sur un coup de dés. On est dans la génération des Chilton et de ceux qui ont encore un pied dans les 70s, une génération sacrifiée par les goûts de l’époque et qui ne passera pas l’invention de la new wave, réductrice et qui compactera les références et les influences pour n’en garder que l’essentiel. Chez Kusworth, on entend le monde entier, les musiques américaines et britanniques, dans une grande synthèse touche à touche et pleine de grâce. Tout y est mais en même temps ou à la suite. Sur une île déserte, quelque part après la fin du monde, le Monde de Dave Kusworth vous permettrait de survivre sans trop de mal en vous souvenant de tout ce qui s’est passé avant.

Fossile 

La seconde partie des années 80 enterrera tous ces types. Ils ont la guitare trop lourde et pas assez de synthé en eux, des solos pleins la bouche et un peu trop de drogue dans les veines. Le marché passera à côté : trop vénéneux, trop vieux. Perrett entre en hibernation pour 30 ans avec sa pipe de crack et sa bouteille plastique pour pisser dedans. Kusworth lui ne s’arrête pas tant que ça. Lorsque Nikki Sudden lâche l’affaire, il monte d’autres groupes puis évolue en solo. La scène est un monde. Kusworth se balade. Les disques ne l’intéressent pas tant que ça. Ils sont bons pour les groupes qui veulent marquer l’histoire. Kusworth est de la même trempe que Johnny Thunders. Il imprime le présent, vit les jours à la suite, en lâchant des pépites pour ceux qui les ramassent là et tout de suite. Les autres peuvent aller se faire foutre. Le moment est passé. La mort aux trousses. Est-ce qu’il faut vraiment rentrer dans l’histoire ? Signer un chef d’oeuvre pour l’éternité ? Finir dans une anthologie à la noix avec une cravate et une putain d’édition deluxe en 15 LP pour des chauves et des gras du bide qui repasseront des slips en l’écoutant  ?

Ici et maintenant. Le garçon signe tout de même une bonne demi-douzaine de LP et des singles à la pelle. Au final, cela donne des chansons éternelles mais que personne ne connaît qu’une belle compilation intitulée The World of Dave Kusworth rassemble, sans cohérence historique, en 2 CDs. C’est ici qu’il faut aller voir et aussi ailleurs. Kusworth est partout et nulle part. Il convoque des cuivres affreux sur Kings and Queens qui est la plus belle chanson de la planète. Son coeur est souvent fendu en deux. Il se répand dans la boue, entre les verres de bière et les pipettes. Le gars a des étoiles au bout de la guitare. Avec Kusworth, on est au coeur de la pop sentimentale, des vrais gothiques, pas ceux qui tapinent à côté de Duran Duran avec des looks de pirates de la Hammer. La guitare pleure et parle à l’oreille des femmes, les textes s’agitent comme s’ils tombaient d’un recueil de poésie.

On ne va pas se prétendre plus sensible que les autres mais il suffit d’écouter quelques pièces pour se rendre compte à quel niveau on évolue. Kusworth a ses ennuis et aussi ses chansons crépusculaires qui accompagnent avec noblesse sa destinée tristoune. Oublié, négligé, mais en tournée permanente, comme un Dylan de pacotille, ou un Perrett que les critiques branchées n’ont pas eu le temps de réévaluer. Sur Robespierre’s Velvet Basement, c’est Sudden qui mène la barque des Jacobites mais Kusworth prend la rivière sans fin, l’un de leurs plus beaux morceaux.

I remember living on the western coast of France/
I was only seventeen when a girl first took my heart/
and though I’ve seen the rivers they never looked as good as you /
and though I’ve seen the rivers they never looked as good as you /
sometimes the lights would shine down/ sometimes the world was black and white /
sometimes the lights would shine down/ sometimes the world was black and white /
and though I’ve seen the rivers they never looked as good as you /
and though I’ve seen the rivers all they ever do is remind me of you /
you know I could have loved you /
you know I once believed in you / you know I could have loved you /
you know I once believed in you and though I’ve seen the rivers they never looked as good as you /
and though I’ve seen the rivers they never looked as good as you

Kusworth fait partie de ces types qui ont couru toute leur vie après la fille de leurs dix sept ans. Elle s’est changée en poudre puis en musique. Il paraît qu’il a fini sa vie heureux et en bonne compagnie. Sa femme est effondrée évidemment mais on peut être certain qu’il a aperçu le bout de la rivière et les lucioles qui se baignaient à poil dans le bassin du bout.

Notre chanson préférée s’appelle Princess Thousand Beauty. Elle donne son titre à un album entier. On y entend tout le rock anglais en quelques minutes, toutes les influences. Il y a plusieurs versions mais on ne s’en lasse pas. Pas la peine de commenter ou d’en dire du bien. Tout le monde aura oublié ça dans quelques secondes. Ça file. Kusworth est passé. Il est venu. Comme un souffle, le vent, l’amour. Et c’est tant mieux. Comme nous, il peut disparaître en paix et sombrer dans l’oubli.

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