Philip Goth / My Debut Novel
[Team Love Records]

9.9 Note de l'auteur
9.9

Philip Goth - My Debut NovelAncien membre (mineur) du groupe folk et americana les Felice Brothers (ne pas confondre avec les Pernice Brothers), Josh Rawson sort sous le pseudonyme, sombre et signifiant, de Philip Goth, un premier album solo qui est juste la plus belle (et triste) chose qu’on a entendue cette année. Après onze ans passées à la basse avec les Felice, Josh Rawson a pris ses cliques et ses claques, s’est établi à New York où il est retourné à la vie civile, tout en s’occupant et survivant de petits boulots. Aux dernières nouvelles, l’homme passait son temps à travailler ses chansons dans une chambre minuscule, tout en faisant le jardinier et l’entretien d’espaces verts pour une société commerciale. On en sait pas beaucoup plus de lui et l’entendre nous suffit à ce stade. Le disque, My Debut Novel, sort chez Team Love Records, label qui hébergeait aussi son ancien groupe, même s’il y a assez peu avoir entre la musique de Philip Goth et des Felice Brothers.

Pour les connaisseurs, l’album se situe à mi-chemin entre le folk malingre d’un Nad Navillus (pseudo de Dan Sullivan de Songs : Ohia), l’équilibre précaire pop et bringuebalant d’un Daniel Johnston et la magie psyché-subliminale d’un Syd Barrett ou d’un Daniel Treacy des derniers temps. Rien qu’à écrire ces quelques noms, on situe d’emblée le niveau de ce premier disque : tout là-haut sur l’échelle de la magie et de la maladie mentale, de la poésie et de la souffrance intime. Philip Goth, contrairement à certaines des références avancées, n’est pourtant pas si lo-fi qu’il en a l’air. Ses chansons sont arrangées et soignées en chambre, agrémentées de lignes de clavier imaginaires et soulignées de synthés d’enfants qui donnent un caractère souvent irrésistible à ses ritournelles de porcelaine. La voix chevrote comme si elle allait se briser ou se taire et ouvrir sur une angoisse plus forte que la musique elle-même. Goth fredonne et évolue à bout de souffle, serpentant entre des idées de tubes et des mélodies à peine suggérées. Serpico at the Salad Bar, à l’ouverture, donne le ton : l’homme est nu, mais chante comme nimbé d’une aura fantastique cuivrée et irradiante. “Chanter est embarrassant. Mais je ferais absolument tout pour rire un peu.“, explique le chanteur, évoquant la solitude que la musique entend occuper. Le narrateur croise l’inspecteur Serpico dans un buffet salade, appuyé sur une cane à pommeau d’argent et au pied de sa voiture de sport. Les images sont puissantes, pop et stupéfiantes.

Philip Goth chante l’usure et la fatigue comme nul autre, déployant un pouvoir de sidération qui est immédiat et extraordinaire. The First Song I Ever Wrote parle d’un homme qui devient fou, à poil et couvert de sang, un homme qui rêve de sexe cosmique et de revenu minimum mais dont la survie mentale tient à un fil. On pense à tous les exclus et à tous les marginaux qui ont occupé cet espace avant. “Every moment must be a miracle. Death for ever, life is dumb and short.” Le single, You Dont Know What I Have Been Through Bro, est incroyable, ample et profond comme la misère. Goth chante comme s’il sortait tout droit de Taxi Driver, des histoires de fracasse et de déchéance.

There was a young girl in a wheelchair / I thought the man that visits was her dad/
It was her pimp she was married to who threw her out a window /
They took her braids out before she went to prison / but I could still hear her singing/  “Why are you so sad?” she said “/
Why are you so sad?

On pense à Hubert Selby Junior et à quelques autres. L’écriture de Goth a cette précision là. Le reste est à l’avenant. On n’a pas envie avec ce disque de faire le même travail que d’ordinaire : de raconter comment cela sonne, ou de quoi ça parle. Il faut juste se poser et descendre le tremblement de la voix qui cause, entendre les guitares clochettes, les tintements et le phénoménal travail de production qu’il y a derrière les pièces. Le reste se passe presque de commentaires. Les 11 titres frisent la perfection absolue et l’on ne cesse de se demander ce qui a pu transformer ce type inconnu et obscur en un tel phénomène. La justesse de My Debut Novel est un enchantement. I Was A Teenage Anna Nicole Smith est la chanson autobiographique la plus cool qu’on a entendue depuis longtemps.

I was a Teenage Anna Nicole Smith making out with Death in a parked car/
Now I’m just the old guy blowing the leaves on your tennis court with nasty scars

Anna Nicole Smith est cette stripteaseuse devenue célébrité de la chanson et du cinéma qui est morte à l’âge de 39 ans dans des conditions obscures. “Je suis juste le vieux gars pleins de méchantes cicatrices qui chasse les feuilles sur ton court de tennis.” C’est ce monde là que chante Philip Goth. Ce monde de la classe laborieuse qui fait tourner l’Amérique et son rêve, le monde des bras cassés et des oubliés de la politique. Il y a une forme de dureté dans ces morceaux, une forme de détresse presque muette qui s’exprime à travers des images fulgurantes et des traits d’humour. Mais il y a aussi de la vigueur, des éclats de voix et des rêves qui sont formulés tout haut. Vacation in Newburgh fait penser à du Lawrence sans éclat, comme si l’homme essayait de se donner un nouvel élan. La perfection n’est jamais très loin. Blueberry Yogurt est terrifiant et magnifique. Raptor Feathers est beau comme une fin de vie en automne. “To be or not to be. To be or not to be“, reprend Goth dans le refrain assumant la question comme s’il était le premier et le seul à la poser. Il y a dans la soudaineté et la brutalité de sa livraison une authenticité qui s’exprime, une sorte de premier degré à l’oeuvre, qui époustoufle et cloue l’auditeur sur place. The Last Song I Ever Wrote, qui termine l’album, est une sorte d’hommage aux gestes artistiques définitifs et dramatiques. Philip Goth évoque le suicide de Cobain et on se dit que le chanteur de Nirvana aurait adoré ce disque, sa radicalité et son équilibre instable, son minimalisme et sa colère frustrée.

Dieu seul sait si Philip Goth sortira d’autres disques. On le souhaite et on s’en fout. Il y a des disques qui se suffisent à eux mêmes. Et qui suffisent à ceux qui les écoutent. On a trouvé notre disque de l’année, une première fois. My Debut Novel ne sort même pas en CD ou en vinyle. La couverture est de Munch. On s’en voudrait presque de lui faire de la publicité. Mais tant pis.

Tracklist
01. Serpico at the Salad Bar
02. The First Song I Ever Wrote
03. You Dont Know What I’ve Been Through Bro
04. Creeps Everywhere
05. My Debut Novel
06. Pole Dancing 4  Funerals
07. I Was A Teenage Anna Nicole Smith
08. Vacation in Newburgh
09. Blueberry Yugurt
10. Raptor Feathers
11. The Last Song I Ever Wrote
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