La saga des Television Personalities : Daniel Treacy est-il le Syd Barrett de notre génération ?

Dan TreacyL’histoire du rock est faite de sacrifices et de sacrilèges, d’oublis et de scandales. A une génération de distance, il n’est pas rare que les jeunes générations réparent les injustices de l’époque et finissent par faire tout un cas de groupes ou de chanteurs qui en leur temps avaient vécu dans la misère ou l’anonymat. Nick Drake a été sauvé de l’oubli au même titre que Jackson C. Franck et quelques autres, entrés avec leur déchéance et la négligence de leurs contemporains dans une légende finalement peu glorieuse mais réconfortante quant à l’évolution de nos goûts et à notre perception du beau. Lawrence de Felt, emblématique loser magnifique, a eu son quart d’heure de gloire et son documentaire mais pour le moment, les Television Personalities, groupe majeur des années 80 et 90, n’ont pas eu cet honneur. Daniel Treacy a eu droit à un reportage de la télévision suédoise et à quelques mentions élogieuses dans l’histoire du label Creation d’Alan Mc Gee, il a été salué comme une inspiration par Jesus And Mary Chain, Pavement, MGMT (et sa chanson hommage) ou encore Nirvana. L’épisode est peu connu mais en 1991, les TVPs ont été sollicités personnellement et par courrier par Kurt Cobain pour assurer la première partie de leur premier concert anglais à l’Astoria. Groupe culte à sa manière, le TVPs, qui doit son nom de baptême à John Peel, est une curiosité dans l’histoire du rock : post-punk avant la lettre, psychédélique quand plus personne ne l’était et précurseur du mouvement DIY avec plus d’une décennie d’avance. Le groupe a surtout brillé à travers une œuvre décousue et néanmoins solide par les qualités de composition et l’inventivité de son leader et unique membre permanent : le fantasque Daniel Treacy.
Pour l’heure, et depuis quasiment cinq ans, Treacy est dans une maison de soins dans la banlieue de Londres où il se remet tant bien que mal d’une hémorragie cérébrale l’ayant privé d’une bonne partie de ses capacités motrices et intellectuelles, et peut-être de tout espoir de rejouer jamais de la musique. Avec cet accident (Treacy aurait été agressé pour une histoire de drogue), s’achève à coup (presque) sûr l’odyssée d’un groupe démarrée en 1978 et parmi les plus excitantes et mystérieuses de ces quarante dernières années. Vingt ans tout juste après la sortie d’un de leurs meilleurs albums, I Was A Mod Before You Was a Mod, il serait temps de rendre aux Television Personalities l’hommage qu’ils méritent.

Le pressing de la fin du monde

Television Personalities And Don’t The Kids Just Love ItLa légende des TVPs veut que la mère de Daniel Treacy ait tenu la Laverie du Bout du Monde, un pressing londonien où Bob Marley et les membres de Led Zeppelin, entre autres rock stars, venaient laver leurs frusques. A l’époque, Maman Treacy aurait obtenu de Jimmy Page que le jeune Daniel soit embauché à titre d’essai par le label du groupe, Swan Song, en tant que coursier. Plus tard, Daniel racontera qu’il n’avait rien à faire si ce n’est transporter un peu de cocaïne d’un point à l’autre de la capitale et nettoyer les traces de sperme et de sang après les orgies (soi-disant) sataniques du groupe. De fil en aiguille, Daniel Treacy se fraie un chemin vers les studios où il enregistre un premier single en 1978, 14th Floor. Le groupe se fait repérer très vite avec un univers singulier et un sens post-punk visionnaire. Leur deuxième disque est leur plus célèbre peut-être et compte deux titres indispensables, Where’s Bill Grundy Now ? (en référence au plus célèbre incident télévisuel des Pistols) et l’impeccable Part-Time Punks qui s’amuse de l’engouement (dévoyé) généré par le punk auprès de jeunes suivistes. Ce qui frappe chez ce tout jeune groupe, c’est l’évidence des mélodies, la lourdeur de la basse et l’aplomb des textes et du chanteur. En 1981, les Television Personalities signent sur Rough Trade l’un des meilleurs albums du label (disques de The Smiths compris), And Don’t The Kids Just Love It. Avant Morrissey, Treacy place des stars en couverture (Patrick Mcnee, décédé récemment, et le mannequin Twiggy) et aligne surtout 14 titres imparables, sans aucun défaut. L’album est bien accueilli mais se vend modestement. Il fait partie probablement des 20 ou 30 meilleurs disques de rock jamais enregistrés. Le son des TVPs est en fait en avance sur son temps, dépassant les sonorités post-punk de Joy Division et s’engageant allègrement vers une sorte de détachement poétique et de pop culture qui n’existe pas encore. Les influences punk se mêlent à des influences pop et arty pour une musique sophistiquée, combative et offensive. Treacy est ironique, romantique et déjà infiniment mélancolique mais garde un aspect lunaire et enfantin qu’il conservera jusqu’à la fin. Pour les critiques de l’époque, les TVPs sont un groupe marrant dont la popularité est portée par des titres amusants comme Part Time Punks ou I Know Where Syd Barrett Lives. Lors de leur unique Après ces débuts en fanfare, le groupe, emmené par Treacy et son ami Ed Ball, enchaîne les albums à une vitesse supersonique et sort coup sur coup Mummy Your Not Watching Me, They Could Have Been Bigger Than The Beatles (1982) et The Painted Word (1984). Entre temps, Treacy a quitté Rough Trade et monté son premier label, Whaam!, qui servira de modèle et de référence au jeune Alan Mc Gee, futur fondateur de Creation Records. Evidemment, le succès escompté n’est pas pleinement au rendez-vous malgré la qualité des trois disques. Le ton s’assombrit nettement avec The Painted Word où Treacy mêle une musique d’obédience psychédélique et la sobriété de son modèle, The Velvet Underground. Entre le sublime The Sense of Belonging et l’effrayant Back To Vietnam, on sent la folie et la dépression pointer le bout de leur nez. En 1984, Treacy, dont le label Whaam! ferme boutique après que George Michael lui a versé un peu d’argent (craignant la confusion avec son groupe Wham), disparaît une première fois pour cinq ans. Embarqué en première partie de David Gilmour du Pink Floyd, les TVPS sont virés immédiatement après que Treacy a donné sur scène l’adresse de son idole de toujours Syd Barrett. C’est sa première éclipse. Il y en aura beaucoup d’autres.

(Peel session Août 1980 – Peel, étrangement, ne les réinvita plus jamais)

Acte II : j’y suis/ j’y suis plus

Television Personalitie PrivilegeEn 1989, Daniel Treacy qui a disparu depuis quelques années et sombré dans la dépression et la drogue réapparaît avec l’ancien Swell Maps, Jowe Head, pour signer un album baptisé Privilege et qui donne une assez bonne idée de ce qui suivra. Treacy conserve cette dérision et cette conscience enfantine et naïve dans l’admiration et la composition qui caractérisent ces premiers disques. Il chante comme un gamin. Il adopte des propos plus sombres et qui reflètent la maladie mentale qui le gagne. Entre All My Dreams Are Dead et This Time There’s no Happy Ending, le ton est donné. A l’image de ce qui suivra, les TVPs alternent des morceaux qui pourraient former chez d’autres des tubes évidents et des chansons en parlé/chanté plus difficiles d’accès. A partir de cette époque, les critiques considèrent leur œuvre comme « inégale », suivant assez bêtement l’état mental et progressivement dégradé de Treacy. La cohérence de tous ces disques a été largement sous-estimée. Le système référentiel de Treacy reste d’une richesse quasi inégalée dans le rock, constituant une œuvre à la fois très organique (en raison d’une section rythmique très post-punk et d’un caractère direct très accessible) et très intellectuelle. En cela, les TVPs sont aussi bien annonciateurs, par leur attitude et leurs angles de composition, de Sonic Youth que de Beck. Sur scène, les TVPs enchaînent leurs propres titres et des medleys compactés de titres qu’ils adorent, interprétant parfois 30 morceaux emmêlés sur des séquences de 20 minutes. En 1992, le groupe enregistre Closer To God, assez proche finalement de The Painted Word et qui compte une poignée de chansons mémorables comme son single éponyme. Treacy est miné par ses problèmes psychiques mais continue de composer au gré de ses envies. Il sort des compilations et des singles en nombre pour financer sa consommation de stupéfiants et signe en 1995 un nouvel album sur le label Overground Records qui venait de rééditer ses singles passés. I Was A Mod Before I Was A Mod, en 1995, est enregistré rapidement et avec peu de moyens. Officiellement, Treacy veut renouer avec l’esprit punk des deux premiers albums. Dans les faits, il est incapable de passer beaucoup de temps en studio et signe un album à la fois complètement anachronique et assez terrifiant. Jamais avant ce disque, les Television Personalities n’ont donné l’impression d’être aussi peu en phase avec l’époque. La britpop est à deux doigts d’éclore et d’exploser à la face du monde quand Treacy rend hommage à John Belushi, imagine l’enfance de Woody Allen ou s’effondre de tristesse sur les magiques Evan Doesnt Ring Me Anymore ou I Can See My Whole World Crashing Down. Comme il fallait s’y attendre, la sortie de l’album marque une nouvelle rupture mentale pour Treacy qui sombre. Il disparaît avant que l’album ne soit dans les bacs et ne donne plus de nouvelles pendant dix années entières. Personne ne sait où il est, s’il est mort ou vivant. L’homme s’évanouit comme un fantôme ou un canard sans tête. Les gens se souviennent d’I Was A Mod Before You Was A Mod pour son titre-slogan et oublient qu’il fait figure de « pépite noire » dans une période où le second degré s’apprête à régner en maître. Treacy est l’un des derniers survivants d’un âge où le rock rêvait encore les yeux ouverts. Les nouvelles règles (charts, commerce, construction des mythes, hypes) vont tout emporter.Le trou noir dans lequel sombre Treacy est un symbole du changement d’ère.

Le chemin de croix

Entre 1998 et 2004, Treacy est incarcéré suite à divers vols et violences commis pour payer sa consommation de drogue. Personne n’est au courant en temps direct, la période faisant partie de son grand blackout. Paradoxalement, il se refait une santé lors d’un séjour sur une Prison Péniche dans le Dorset et ressurgit un beau jour en donnant de ses nouvelles sur Internet. Peu après, il reprend du service de manière très chaotique. Il confirme à ses proches et à la presse qu’il ne se débarrassera jamais de ses démons : des souffrances psychiques qui le poursuivent et qui s’accompagnent d’une prise de drogue irrépressible. Il réussit à sortir deux albums en 2006 et 2007. My Dark Places est un album DIY ou lofi particulièrement réussi qui compte son lot de chansons épatantes. Treacy évolue vers des textes plus intimistes et personnels. Il parle de sa décadence, de ses amours perdus, de son enfance, du Velvet Underground. Le résultat est émouvant et terrifiant. Treacy apparaît aussi perdu et désordonné qu’un Daniel Johnson mais garde toute son intelligence et sa lucidité. L’instrumentation est minimaliste : Treacy compose désormais un peu à la guitare, un peu au clavier. Ed Ball revient lui donner un coup de main. Personne ne sait s’il est vraiment en état d’écrire des chansons et plusieurs morceaux ressemblent à des démos sur lesquelles il chante des choses déchirantes. L’impact émotionnel de sa voix enfantine et brisée reste très puissant. Sans domicile, sans argent, Treacy vit à droite à gauche et dort dans la rue ou chez des amis qui l’accueillent. Il passe en studio pour se reposer mais perd souvent la notion du temps. Cela n’empêche pas des titres comme Tell Me About Your Day ou I’m Not Your Typical Boy d’être réellement marquants. Are We Nearly There Yet ?, le second album de la période, est beaucoup plus foutraque. C’est probablement le seul album dispensable de la discographie du groupe. Le disque est composé de morceaux enregistrés juste après sa sortie de prison et le tout ressemble plus à une compilation qu’à un véritable album. Treacy jalonne les morceaux de ses nouvelles tocades : une fascination pour Eminem, une reprise de Springsteen. La mort prend une place centrale dans son discours. Treacy parle de fantômes, de drogue. Quelques chansons surnagent dans cet ensemble très inégal : I See Dead People, If I Could Write Poetry ou le très drôle Peter Gabriel Song. Le génie est en roue libre.

Dans un ultime effort de concentration, et après avoir sorti quelques singles de qualité, Treacy livre en 2010 un dernier album pour le label Rocket Girl. A Memory Is Better Than Nothing. Bien que dispersé stylistiquement et souvent tenu par des bouts de ficelle, cet album est tout simplement brillant et émouvant à l’extrême. Entouré par Texas Bob Suarez et Mike Stone, Treacy qui enchaîne coup sur coup trois overdoses livre des textes et un chant poignants. L’album est fort, musicalement rendu homogène par la qualité des musiciens qui accompagnent les free styles de leur chanteur par des instrumentaux maîtrisés proches (si on est indulgent) de Can ou de Yo La Tengo. Le mélange de cette musique solide et d’un Treacy à vif donne des titres épiques magnifiques comme le morceau éponyme ou le fébrile All The Things You are. Treacy chante en duo, pleure puis se relève. Sur cet album, des chansons pointent le bout du nez et s’écroulent devant nous. Des ébauches se changent en poèmes tragiques. La musique des TVPs qui était née fringante se termine en loques, en lambeaux mais accède parfois (et souvent ici) à une forme de pureté assez semblable à celle qu’on croisait chez l’idole absolue de Treacy, Syd Barrett. Le voyage s’achève par un retour à l’innocence, seul refuge pour l’homme brisé. Jusqu’à son accident cérébral, Treacy donne quelques concerts. Il vient à Paris. Le résultat est inégal, plus qu’inégal. Il joue parfois plus de 2H, mélange les textes, les chansons. C’est le foutoir et le spectacle est souvent affligeant. Le succès de MGMT lui redonne une visibilité mais il ne parvient pas à répondre aux demandes de collaboration qui lui sont faites. Treacy se montre avec ses interlocuteurs de la plus grande gentillesse.
Depuis 2011, sa famille, ses proches, quelques amis lui rendent visite dans la maison de soins où il est placé et donnent quelques nouvelles. Daniel Treacy voit très mal, marche à peine. Il y a un an maintenant une unique photo émerge où on le voit assis dans un fauteuil en train de jouer de la guitare. Tout n’est peut-être pas perdu.

Pour l’heure, l’œuvre des Television Personalities n’a fait l’objet d’aucune réédition, d’aucune reprise augmentée de vieux titres, sa biographie d’aucun livre. Elle figure pourtant parmi les plus stimulantes de ces trente dernières années. Des tas de bonnes chansons sont disséminées sur des singles obscurs et que presque personne n’a écoutés. Daniel Treacy a tout pour devenir l’un des héros (posthumes) du rock anglais : la classe, le talent, la vie chaotique. L’homme aurait sa place entre Syd Barrett et Peter Perrett (qui vit toujours) et quelques tragédiens barrés et perdus pour la gloire. Quelques mois avant son accident, Daniel Treacy nous avait accordé ce qui était resté comme sa dernière longue interview. Il avait tapé les réponses par mail lui-même sur l’ordinateur d’un ami. Tout était en majuscules avec quelques erreurs de frappe et de nombreux points céliniens entre les mots et les phrases. La dernière question tenait en un seul mot : Demain ? Daniel Treacy avait répondu : « Ce que demain nous réserve, je n’en sais rien. Puisque vous en parlez, je vais y réfléchir. Je vais essayer de me redresser, de me secouer et de rester en vie, de continuer à respirer et puis on verra bien ce qui arrive. Les esprits me soufflent à l’oreille que de bonnes choses m’attendent. Ils me veulent du bien en ce moment. J’espère qu’ils disent vrai. On se verra en France un de ces jours. Très vite oui. Enfin… j’espère.” Demain n’est jamais sûr. Les fins heureuses ne sont jamais garanties.

Ecrits aussi par Benjamin Berton

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