Pierre Lemarchand / Nico The End…
[Discogonie]

7.7 Note de l'auteur
7.7

Pierre Lemarchand / Nico The End...L’histoire démarre le 1er juin 1974 sur la scène du Rainbow Theatre de Londres. Nico ouvre, à l’invitation de celui-ci, pour Kevin Ayers. Le line-up du concert comprend plusieurs artistes du label Island comme Brian Eno et John Cale. La soirée démarre bien et Nico apparaît, faisant basculer à elle seule la séquence dans un autre monde, crépusculaire, sépulcral et qui n’a plus rien à voir avec le rock. En choisissant de recréer cette scène presque anodine mais qui en dit long, Pierre Lemarchand donne le ton d’un très beau petit livre consacré à la mannequin allemand et “égérie/chanteuse du premier âge du Velvet Underground“, comme on la connaît surtout.

Lemarchand ne s’appesantit pas sur les années Warhol, l’histoire du Velvet qui a été racontée mille fois et lue ailleurs. Le livre, qui s’inscrit dans la collection Discogonie, est tourné tout entier vers l’analyse de l’album The End que la chanteuse sort en novembre 1974 et qui est connu pour deux choses principales : sa reprise de The Doors, épatante, et son final, Das Lied Der Deutscher, où elle interprète l’hymne national allemand que plus grand monde n’avait osé chanter dans son intégralité depuis l’épisode nazi. Ses prestations feront d’ailleurs scandale et seront à l’origine d’une rumeur lui prêtant des sentiments nationalistes un brin farfelus.

L’auteur ne néglige pas pour autant le parcours de cette jeune femme née à Cologne en 1938 et qui décèdera en 1988 à Ibiza, d’une chute de vélo (consécutive sûrement à une insolation). Nico reste tout du long un mystère que Lemarchand approche avec délicatesse, respect et un brin de crainte, comme s’il ne se sentait pas suffisamment sûr de lui pour lever le voile sur son sujet. Le livre conserve une distance respectueuse avec son sujet qui lui va bien, prenant garde de ne jamais en dire trop, ce qui aurait pu tourner au ridicule et à désacraliser son sujet. Car il y va bien dans les descriptions de la chanteuse de ce rapport au sacré qui la caractérise. Celui-ci s’organise dans un premier temps autour du respect imposé par son infinie beauté, par son charme et sa séduction, puis très vite repose sur le caractère fantomatique et fascinant du personnage que la drogue finira d’effacer complètement. Les années qui suivent seront rudes mais on s’arrête à temps ici, à cet instant où le fantôme n’est pas encore complètement macabre et terrifiant, ce qui sera le cas dans les lives qui suivent.

Lemarchand dit assez bien l’indifférence de Nico, sa solitude et la manière dont elle tend à naviguer en solitaire aux frontières des mondes vivants, artistiques et musicaux. Nico est la personne qui est là sans y être, elle est absente aux autres et à elle même, inspirant, parce que sa musique jouée à l’harmonium est unique, un mélange d’attraction et de défiance. Entre les mains de John Cale, que l’auteur présente comme la seule personne capable de servir de pont entre elle et ses fantômes, entre elle et sa musique, Nico s’anime et donne un sens à son oeuvre. Le livre donne sa pleine mesure dans l’analyse musicale, poétique et le récit de la création de l’album. En prenant chaque chanson tour à tour, Lemarchand place quelques anecdotes signifiantes et parle aussi musique : les accords, la manière dont les chansons parlent et sont construites en studio. La mort est évidemment, s’agissant de Nico, au coeur du propos : souvenir des présents et des disparus, avec, entre autres personnages totem, la figure de Jim Morrison, l’amant parfait et double stellaire qu’elle chasse jusque dans l’Outre Tombe.

The End n’est pas forcément l’album qu’on préfère de la chanteuse. Chelsea Girl est un brin plus léger et pop. The Marble Index plus ample. Mais l’analyse qu’en fait Pierre Lemarchand nous donne envie de le réécouter à partir d’autres clés : avec la raison bien sûr mais aussi en en laissant résonner les motivations, en accueillant la perte de repères et la peine immense qui l’anime. The End n’y gagne pas en chaleur, ni en cordialité. Le son résonne comme une caverne. Mais il prend une intensité plus forte encore.

Le final, qui renvoie aux concerts de l’année 1974, sacrés, est de toute beauté. On croit saisir la figure de Nico avant qu’elle s’échappe, aussi froide et inattaquable qu’elle était belle. Nico The End est évidemment un projet qui ne sert à rien. On n’apprendra jamais rien d’utile sur cette femme là. On ne s’approchera jamais de la vérité sauf à embrasser son cadavre et encore… On ne comprendra pas plus avant qu’après. Le livre aide à mieux voir et à mieux écouter. Quand les larmes ne vous embuent pas les yeux, sans doute est-il possible d’entrevoir quelque chose. La trace d’un secret. L’ombre d’une vie. Un vieux rayon de soleil ou un sourire, pendus aux rideaux.

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