Prince / Sign O’ The Times Superdeluxe Edition
[Warner Records]

9.9 Note de l'auteur
9.9

Prince - Sign O' The Times Superdeluxe EditionOn a eu beau défendre par le passé que, dans le canon princier, on avait une préférence pour Lovesexy (1988) et Around The Word In A Day (1985), être confronté à la réédition en 8 disques de Sign O’ The Times nous fait évidemment vaciller sur nos bases et douter que les chefs d’œuvre qui l’entourent aient jamais égalé ce monument ainsi revisité. La version originale du disque a été remastérisée par Bernie Grundman qui avait fait le mix initial. On ne sait pas trop par quel filtre le son est passé mais on se prend d’emblée l’évidence d’un son enrichi en dynamique et qui sonne comme si Prince jouait dans notre chambre, notre voiture ou notre salle à manger. L’effet est stupéfiant sur l’enchaînement réveille matin entre It qu’on a jamais beaucoup aimé et le miraculeux Starfish and Coffee, sûrement l’un des plus jolis morceaux réalistes jamais signés par Prince.

It was seven forty-five we were all in line
To greet the teacher Miss Cathleen
First was Kevin, then came Lucy, third in line was me
All of us where ordinary compared to Cynthia Rose
She always stood at the back of the line
A smile beneath her nose
Her favorite number was twenty and every single day
If you asked her what she had for breakfast
This is what she’d say

On se retrouve instantanément dans l’état de sidération et de stupeur qui nous avait amené à 13 ans (bon sang) à désirer avec une intensité jamais éprouvée la mystérieuse Cynthia Rose. Parmi les disques de Prince, Sign O’ The Times est le plus contemporain et le plus en phase avec la réalité de l’époque. Prince s’y réessaiera plus tard avec Diamond and Pearls (1991) mais avec moins de bonheur. On ne parle pas seulement du morceau qui donne son titre à l’album, qui est d’une grandeur et d’une énergie indépassables. Le disque entier est dans son époque, parsemé d’observations, de détails qui lui donnent une richesse et une portée organique stupéfiantes. Le son est structuré de telle sorte que Prince soit à la fois au dessus de la mêlée et infiniment proche de nous, comme si le génie devenait notre ami intime, une voix amicale et omnisciente, nous prenait par l’épaule et nous racontait la vie passée, présente et future. Radoter sur les qualités du disque n’aurait pas grand sens après toutes ces années mais il faut redire une nouvelle fois que Sign O’ The Times n’a pas pris une ride. Tout y est excellent. Les chansons sont épatantes, aussi bien lorsque Prince s’ébroue d’électricité que lorsqu’il caresse. La production déjoue tout ce qu’on a jamais retenu de leçons sur ces foutues années 80. Le saxo ne sonne jamais comme s’il était en cuivre sur l’imparable Slow Love. Le piano est tranchant et les guitares définitives. Difficile de dire, plus de trente ans plus tard, si ce son là correspond à une sorte de modernité ou s’il définit quelque chose de nouveau. On peut soupeser la nature des ingrédients : ce qui relève du funk, de la soul, de la pop ou du rock. On entend les musiques électroniques naissantes, le rap et du jazz partout. Mais le cocktail est inédit et à ce jour probablement unique. Le double album est surtout impressionnant par sa capacité à embrasser un champ très vaste : on parle politique, maladie, couple, race, amour, religion. Prince écrit avec une simplicité et une précision qui sont insensées. Il suffit d’examiner n’importe quel couplet pour voir avec quel grâce et quel sens du naturel il évolue. Les arrangements sont complexes. Tout est doublé, triplé, zébré d’irruptions, de motifs et de contre-motifs. C’est d’une sophistication incroyable et en même temps d’une fluidité redoutable. Hot Thing est magnifique. U Got The Look n’avait aucune chance d’exister à ce moment là. C’est un morceau où l’on attend Bolan, Stewie Wonder et les Beatles. Un homme, une femme, un foutu extraterrestre en train de défiler à poil sur une piste étoilée. Et puis on tombe sur If I Was Your Girlfriend, un titre qui suffit encore aujourd’hui pour SAVOIR précisément ce que c’est qu’aimer et faire l’amour… quand on ne s’est jamais approché de personne avant. On a cru frôler la mort (petite et tendre) à plusieurs reprises au sortir de la première minute… alors qu’il y en avait quatre autres derrière. Que dire du final que la remastérisation embellit à un niveau exceptionnel : écoutez The Cross. C’est l’un des 5 ou 6 titres qui pourraient être joués le jour du Jugement Dernier. Il figurera en bonne place sur la dernière des playlists de tous les temps.

Black day, stormy night
No love, no hope in sight
Don’t cry, he is coming
Don’t die without knowing the cross
Ghettos to the left of us
Flowers to the right
There’ll be bread for all of us
If we can just bear the cross

Prince n’était pas encore Jehovah mais on renaissait déjà sur It’s Gonna Be A Beautiful Night. Sign O’Times est le disque des disques, celui qu’on prendrait peut-être en dernier sur la grande étagère.

L’édition superdeluxe embarque 6 autres disques. Le disque 3 est fait de versions edit ou extended.  On y trouve aussi une version explicite du titre La, la, la, He, He, Hee plutôt intéressante et qui court sur plus de dix minutes. Shockadelica annonce des travaux plus électrofunk qui étaient menés en parallèle et qu’on pourra retrouver par exemple sur le coffret Emancipation, dix ans plus tard. Certains titres permettent de faire le lien entre les différentes périodes de l’artiste, comme si tout avait été injecté au même moment et avait fait à cette époque précise l’effet d’un grand mélange. Les CDs 4, 5 et 6 sont largement composés d’inédits et de titres rares. Il va falloir un peu de temps pour explorer tout ça mais on y trouve des chansons assez réussies et/ou carrément surprenantes à l’image du génial Teacher Teacher, petite sucrerie de 1985, de l’instrumental splendide Visions ou de la brillante (mais mineure) collaboration avec Miles Davis sur Can I Play With You? Prince n’est pas toujours génial. Certains titres ne fonctionnent pas ou sonnent comme des ébauches. Il est intéressant de voir comment il cherche sur Wonderful Day pour ne pas… trouver grand chose. Cette débauche de titres et de motifs montre à quel point le travail de sélection et de tri devait être important au moment d’assembler un album. Elle montre quelle conscience du travail réalisé, quelle vision il fallait avoir pour aboutir à quelque chose d’aussi brillant et visionnaire que Sign O’ The Times. C’est ce fameux dosage des ingrédients qui est au coeur du projet et constitue probablement la clé immatérielle, la conscience même du projet. Les mémoires jamais écrites vraiment du chanteur ne permettront sans doute jamais de comprendre comment les équations étaient résolues, comment toute cette matière était passée au crible, identifiée, hiérarchisée, évaluée et réévaluée, comment elle était modifiée puis déplacée d’un signe, de dix ans, d’un genre à l’autre. On aurait aimé entendre Power Fantastic avant. Ses 7 minutes sont à tomber. Train (à l’entrée du disque 5 est remarquable. Everybody Want What They Dont Got aurait pu être meilleure. Adonis and Bathsheba annonce les trucs sensuels et vaguement érotiques qui viendront juste après. Forever In My Life, mixée pour l’occasion est une tuerie immanquable et Crucial une grande performance vocale. Face à un tel déluge de nouveautés, le sentiment de trop-plein menace évidemment de nous submerger. Est-ce qu’on aura un jour le temps d’écouter tout cela ? N’aurait-il pas fallu faire un tri sur le tri ? L’époque est à cette accumulation forcenée de morceaux et de morceaux de morceaux. La démesure de l’édition Deluxe en est la meilleure illustration depuis longtemps. Le coffret 1999 semble ultralight en comparaison.

Mais c’est un rêve de fan, une boîte à trésors, trop chère, trop lourde, trop immense qui ne doit, au final, et malgré tout ce qui vient détourner notre attention, que nous ramener aux deux disques originaux. Les CD 7 et 8 présentent Prince dans son jardin sur scène à Utrecht. Ceux qui ont eu la chance de voir le chanteur sur cette tournée s’en rappellent encore. Il est impossible de restituer la vivacité de Prince telle qu’elle nous apparaissait à l’époque. Le live à Utrecht ne fait pas exception. Il semble trop plein de vitamines, de notes et de funk pour ce que nos oreilles peuvent supporter sans qu’on ait les yeux ouverts. Étrangement, le monstre scénique semble diminué lorsqu’il est placé sur un disque. Il n’a plus la même intensité, plus la même aura. Sign O’ The Times se suffit à lui-même. Ceux qui n’ont pas les 250 euros du coffret 13 LPs ou les 150 pour les 8 CDs auront de quoi faire avec le remastering initial et le disque bonus qui l’accompagne. 20 euros les 3. Et une promesse d’extase éternelle avec un son inégalé. Tout ce bazar paradoxalement ne fait que nous ramener à l’essentiel : 16 titres et rien d’autre. Sign O’ The Times a toujours bien porté son nom.

Pour tout renseignement sur cette édition, les notes de la tracklist, les différents supports voir le site The Vault.

https://www.youtube.com/playlist?list=PLrwXzbX3SWnvwXDVQugPwS4P3mSQNV_Km

Tracklist
Disc 1: Original Album (2019 Paisley Park Remaster)

01. Sign O’ The Times (5:02)
02. Play In The Sunshine (5:05)
03. Housequake (4:34)
04. The Ballad Of Dorothy Parker (4:04)
05. It (5:10)
06. Starfish And Coffee (2:51)
07. Slow Love (4:18)
08. Hot Thing (5:39)
09. Forever In My Life (3:38)

Disc 2: Sign O’ The Times (2019 Paisley Park Remaster)

01. U Got The Look (3:58)
02. If I Was Your Girlfriend (4:54)
03. Strange Relationship (4:04)
04. I Could Never Take The Place Of Your Man (6:31)
05. The Cross (4:46)
06. It’s Gonna Be A Beautiful Night (8:59)
07. Adore (6:29)

Disc 3: Promo mixes & B-sides

01. Sign O’ The Times (Edit) (3:42)
02. La, La, La, He, He, Hee (3:21)
03. La, La, La, He, He, Hee (Highly Explosive) (10:31)
04. If I Was Your Girlfriend (3:46)
05. Shockadelica (3:30)
06. Shockadelica (Extended Version) (6:12)
07. U Got The Look (Long Look) (6:45)
08. Housequake (Edit) (3:24)
09. Housequake (7 Minutes MoQuake) (7:15)
10. I Could Never Take The Place Of Your Man (Fade) (3:39)
11. Hot Thing (Edit) (3:40)
12. Hot Thing (Extended Remix) (8:32)
13. Hot Thing (Dub Version) (6:53)

Disc 4: Vault Tracks part 1

01. I Could Never Take The Place Of Your Man (1979 Version) (3:12)
02. Teacher, Teacher (1985 Version) (3:07)
03. All My Dreams (7:23)
04. Can I Play With U? (featuring Miles Davis) (6:29)
05. Wonderful Day (Original Version) (3:47)
06. Strange Relationship (Original Version) (6:41)
07. Visions (2:18)
08. The Ballad Of Dorothy Parker (With Horns) (4:56)
09. Witness 4 The Prosecution (Version 1) (3:59)
10. Power Fantastic (Live In Studio) (7:18)
11. And That Says What? (1:50)
12. Love And Sex (4:11)
13. A Place In Heaven (Prince Vocal) (2:57)
14. Colors (1:01) 7
15. Crystal Ball (7″ Mix) (3:29)
16. Big Tall Wall (Version 1) (5:58)
17. Nevaeh Ni Ecalp A (2:33)
18. In A Large Room With No Light (3:27)

Disc 5: Vault Tracks part 2

01. Train (4:22)
02. It Ain’t Over ’Til The Fat Lady Sings (2:21)
03. Eggplant (Original Prince Vocal) (5:18)
04. Everybody Want What They Don’t Got (2:08)
05. Blanche (5:36)
06. Soul Psychodelicide (1986 Master) (12:36)
07. The Ball (4:34)
08. Adonis And Bathsheba (5:27)
09. Forever In My Life (Early Vocal Run-Through) (6:25)
10. Crucial (Alternate Lyrics) (6:14)
11. The Cocoa Boys (6:06)
12. When The Dawn Of The Morning Comes (6:17)
13. Witness 4 The Prosecution (Version 2) (5:03)
14. It Be’s Like That Sometimes (3:19)

Disc 6: Vault Tracks part 3

01. Emotional Pump (4:59)
02. Rebirth Of The Flesh (Original Outro) (5:28)
03. Cosmic Day (5:39)
04. Walkin’ In Glory (5:14)
05. Wally (4:45)
06. I Need A Man (5:33)
07. Promise To Be True (3:37)
08. Jealous Girl (Version 2) (4:52)
09. There’s Something I Like About Being Your Fool (3:48)
10. Big Tall Wall (Version 2) (5:46)
11. A Place In Heaven (Lisa Vocal) (2:45)
12. Wonderful Day (12″ Mix) (7:34)
13. Strange Relationship (1987 Shep Pettibone Club Mix) (7:07)

Disc 7: Live in Utrecht- June 20, 1987 part 1

01. Intro / Sign O’ The Times (Live In Utrecht) (5:36)
02. Play In The Sunshine (contains unlisted elements from Shave And A Haircut 8) (Live In Utrecht) (4:36)
03. Little Red Corvette (Live In Utrecht) (1:36)
04. Housequake (Live In Utrecht) (4:52)
05. Girls & Boys (Live In Utrecht) (4:16)
06. Slow Love (Live In Utrecht) (5:05)
07. Take The “A” Train 9/ Pacemaker 10/ I Could Never Take The Place Of Your Man (Live In Utrecht) (10:16)
08. Hot Thing (Live In Utrecht) (6:15)
09. Four (Includes Sheila E. Drum Solo) (Live In Utrecht) (6:11) 11
10. If I Was Your Girlfriend (Live In Utrecht) (5:17)

Disc 8: Live in Utrecht- June 20, 1987 part 2

01. Let’s Go Crazy (contains unlisted lyrics from Hey! Bo Diddley 12 and musical elements from Shave And A Haircut 8) (Live In Utrecht) (6:10)
02. When Doves Cry (contains unlisted elements from La, La, La, He, He, Hee 4) (Live In Utrecht) (2:46)
03. Purple Rain (Live In Utrecht) (5:40)
04. 1999 (Live In Utrecht) (5:54)
06. Forever In My Life (contains unlisted lyrics from It and Holly Rock) (Live In Utrecht) (13:12)
07. Kiss (Live In Utrecht) (3:33)
08. The Cross (Live In Utrecht) (7:44)
09. It’s Gonna Be A Beautiful Night3 (contains unlisted horn interpolations of Cold Sweat 13, Take The “A” Train 9 and Pacemaker 10) (Live In Utrecht) (13:55)

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2 Comments

  • Je suis bien d’accord avec la conclusion : l’album se suffit largement à lui-même (et la beauté de la création tient dans l’album, des choix qui ont été faits). Pour le son, j’ai connu la K7 et le CD précédent et il n’était pas difficile de l’améliorer. Le son du premier CD était particulièrement plat.

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