Sid and Nancy : the flowers of romance

Sid and Nancy

Le film Sid and Nancy fête trente bougies. D’où une ressortie salle et un Blu-ray. Réhabilité avec le temps, le deuxième long du génial Alex Cox, en 86, posait néanmoins problème. Flashback.

Punk

Alex Cox fut (est ?) le seul cinéaste authentiquement punk. Non pas dans une quelconque rébellion à l’égard du système hollywoodien (du reste, cet auteur ne travaillait qu’en indépendant), mais dans la forme même de ses films.

En 1985, Repo Man, premier ouvrage du liverpoolien, s’imposait comme un choc sismique. Interprété par un jeunot Emilio Estevez et par le vétéran Harry Dean Stanton, le film entremêlait science-fiction, réalisme social, série A et B, contemplatif wendersien et speed aldrichien. Sa structure narrative prenait ainsi modèle sur la conception pistolienne du mot « anarchie », pendant que les somptueuses images de Robby Müller (qui annonçaient Paris, Texas) le rattachaient à une modernité européenne.

Si Repo Man s’apparente toujours au chef-d’œuvre d’Alex Cox, le cinéaste balancera ensuite divers glaviots tout aussi recommandables : Straight to Hell, un western slapstick au casting de malades (Joe Strummer, les Pogues, Elvis Costello, Jim Jarmusch, Grace Jones, Courtney Love, Dennis Hopper) ; Death and the Compass, adaptation nihiliste d’une nouvelle de Borges ; Walker (un autre western, celui-ci violemment anti-reaganien) ; Highway Patrolman, où le quotidien destroy de patrouilles policières aux abords de la frontière mexicaine… Et puis Sid and Nancy.

Deuxième long-métrage d’Alex Cox, Sid and Nancy, au moment de sa sortie (en 86), déçut les aficionados de Repo Man. Car malgré son sujet propice au trash (décadence de Sid Vicious, bassiste junkie des Sex Pistols, et de sa copine Nancy Spungen, miss frappadingue), le film s’offrait plus sage, plus consensuel que les envolées déliriums du précédent Cox. Surtout, le réalisateur transformait deux épaves toxicos en Roméo & Juliette de l’ère punk – alors que Sid et Nancy, de leurs vivants, n’inspiraient pas vraiment une quelconque flamboyance romanesque. Cet écart avec la réalité provoquera les foudres de John Lydon, de la même façon que les encyclopédistes du rock pointeront du doigt diverses falsifications (Sid tabassant Nick Kent durant un concert des Pistols). Encore fallait-il pleinement comprendre la démarche du cinéaste…

Love Kills

Sid and Nancy n’est pas vraiment un biopic. Le film ne s’intéresse guère à l’enfance du Vicious ou à la naissance des Pistols. Cox part du principe suivant : pour lui, Sid ne possède de la valeur qu’en la seule compagnie de Nancy. Lorsque débute le film, les Pistols existent déjà, Sid s’est construit une image de petit con expert en provocs, le mouvement punk bat son plein. De façon similaire, pour Cox, il est inutile de filmer au-delà du décès de Nancy. Exit le procès de Sid, sa mère affrontant le FBI, McLaren à New York, Sid blessant le frère de Patti Smith, l’overdose fatale. Nancy partie, le film s’arrête. Sid and Nancy se focalise uniquement sur les années 77/79.

À l’origine, le film devait s’intituler Love Kills (avant que ses producteurs n’envisagent une accroche plus commerciale) – la chanson finale, écrite par Joe Strummer, porte d’ailleurs le titre de base. Ce qui en dévoile beaucoup sur les intentions du cinéaste : tourner une romance décadente, montrer une fleur fanée dans un monde gorgé de détritus (un plan, hautement symbolique, voit Sid et Nancy s’embrasser pendant que des poubelles tombent du ciel). Plutôt que d’alourdir les personnalités sans équivoque de la paire Spungen / Vicious (elle, stripteaseuse opportuniste ; lui, psychopathe incontrôlable), Cox préfère traquer une parcelle humaniste, une petite lumière nichée au cœur d’un couple sans aucun intérêt. La tragédie n’en est que plus forte. À la limite, mieux vaut oublier les véritables Sid et Nancy (ou s’en remettre, pour quiconque cherchant des faits réels, au documentaire L’Obscénité et la Fureur) : Alex Cox, en démiurge, enjolive le sale et le crade. C’est son droit.

Le cinéaste marginalise tellement son couple romantico-trash qu’il l’exclut aussi bien de l’action que de certains événements historiques. La démarche se conteste ou s’acclame, au moins un point de vue se laisse-t-il voir. Par exemple, très vite, l’activité de Sid au sein des Pistols devient secondaire (le groupe, bizarrement, disparaît du film). Lors du chaos provoqué par les fameux concerts sur la Tamise, Sid et Nancy traversent les émeutes sans prendre part aux événements. Et que dire de cette visite (aussi drôle que pathétique) chez les parents de Nancy : le couple, shooté à plein volume, s’y trouve en décalage face à une famille plutôt aristo. Les Sid et Nancy présentés vivent dans une bulle, imperméables au monde, limite naïfs. Avec le recul, Cox regrettera cet aspect « trop sentimental, émotionnellement malhonnête ». Il n’empêche qu’en dénaturant la réalité, en accentuant le romantisme plutôt que le sordide, un acte de réappropriation se dévoile (qui rapprocherait Sid and Nancy du Last Days de Gus Van Sant).

Sid and Nancy

Performances

Si les partis pris filmés par Cox peuvent aussi bien émouvoir qu’insupporter, impossible de ne pas crier au génie face aux jeux de Chloé Webb et Gary Oldman. La première, oscillant entre ridicule et perdition, refuse d’entraîner son personnage vers le malsain caractérisant la véritable Spungen. Le second, à l’époque, est une révélation shakespearienne.

Chloé Webb se fera ensuite très rare, tournant pour Greenaway ou Ivan Reitman mais sans vraiment marquer les esprits (elle retrouvera néanmoins Alex Cox, en 2009, pour un Repo Chick aussi fauché que drolatique). Gary Oldman, lui, confirmera son potentiel l’année suivante, chez Stephen Frears, dans le rôle de Joe Orton pour le superbe Prick Up. Avant de s’imposer parmi les meilleurs acteurs anglais de sa génération (en cousinage avec Daniel Day Lewis).

Et Alex Cox ? Malgré une tentative vers le cinéma traditionnel (The Winner, en 96), il sera jugé trop turbulent par l’industrie (à l’instar, ironie, des Sex Pistols). Placé au rang des pourfendeurs, Alex, depuis, rame pour financer des films à budget réduit. Son culte n’en est que plus grandissant : dernièrement, Lloyd Kaufman (créateur de la société Troma, spécialisée en pastiche Z) mettait en ligne une vidéo afin de rameuter des participations financières en vue du prochain Cox (un… western). Pure supposition : avec son nivellement entre épaisseur psychologique et emprunts cinéphiles, ironie et hommage, profondeur et diversions folles, Alex Cox n’était-il pas le premier Quentin Tarantino ?

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