Public Image Limited (Rennes 2026) : le talent de Lydon à l’Etage

Public Image Ltd - Rennes, juin 2026

On n’a jamais été déçus par John Lydon. D’aucuns critiquent depuis des années sa vénalité, ses pseudos-reniements, ses compromissions, désormais ses opinions politiques (il serait “trumpiste”) mais tout concourt à démontrer que l’homme est aussi et surtout un type cultivé, ouvert (artistiquement), un peu conscient de sa position certes, mais dont chaque mouvement, chaque engagement est tourné vers l’envie de faire de la musique dans de bonnes conditions et avec une liberté totale. La reformation de P.I.L en 2009 (en décembre à la Brixton Academy, on y était) se résume à une tentative de survivre et de faire ce qu’on veut en marge du big business, en n’hésitant pas à tondre le yack pour se renflouer et financer le projet suivant. Les albums de la reformation (ils sont 3) ont tous leurs qualités et leurs défauts mais ils ont pour point commun de respecter l’ADN du groupe originel et des albums qui ont suivi. On ne connaît presque personne qui aime tout ce qu’a produit Lydon une fois pliés les Sex Pistols. On en connaît plus qui considèrent qu’il y a des disques de génie et “pas mal de merdes”. C’est cette capacité à aller de l’avant et surtout où l’on veut qui conduit le groupe. Techno. Post punk. Les deux, votre honneur. Du dub, du reggae. Aussi. Public Image Limited est un groupe traversé par de multiples influences qui correspond à la culture métissée de son leader, abreuvé dès sa jeunesse au pub rock et aux musiques noires, amoureux fou de dub, de reggae, de soul et de musiques américaines.

C’est encore tout ça que véhicule P.I.L lorsqu’il débarque à Rennes, dans la salle tout en longueur (l’Etage) qui jouxte le Liberté, la grande salle rennaise. Le public est vieux, modérément vieux, mais nombreux, venu sans doute pour voir la légende et toucher du doigt une pièce de nostalgie. Les pauvres. Lydon a rejoué plutôt bien et à l’identique les oeuvres patrimoniales du premier P.I.L durant une dizaine d’années. Mais il n’est plus là pour ça. Le P.I.L 2026 est redevenu un PIL sacrilège qui s’amuse à dynamiter son propre corpus pour déranger le bourgeois et ne pas sombrer dans l’habitude. Le groupe a beau être inchangé et rassurant (à part Lu Edmonds qui ressemble de plus en plus à Raspoutine), il démarre pied au plancher pour déchirer Home et Know How. Le second est une version salopée de Public Image, le morceau d’introduction attendu et rêvé par les spectateurs. Lydon le crache avec hargne, avalant les mots par dix à la manière d’un Mark E. Smith qui serait passé chez le dentiste dans l’après-midi. Home situe d’emblée le concert dans un espace qu’on date au milieu des années 80 (les albums Album et Happy?), période durant laquelle PIL délaisse le post-punk/krautrock pour s’aventurer sur le champ de la drum n bass, du dub, et de l’électronique. Lydon est un sale gosse. This Is Not A Love Song sonne plutôt bien. Il massacre/revisite les deux standards Poptones et Flowers of Romance en étirant ses vocaux comme un crooner fatigué. Sa voix est chargée d’un vibrato qu’on ne reconnaît plus et qui irrite les puristes. C’est déstabilisant pour ceux qui vénèrent les originaux mais tout à fait ravissant quand on aime les gens qui aiment emmerder les gens.

Lydon a découvert assez vite une tenue d’écolier modèle, avec chemise blanche ample et enveloppant la majeure partie de son embonpoint et petite cravate à rayures. C’est punk, jusqu’au béret de cheveux blonds/roux qu’il porte sur un crâne rasé de près. On adore comment il danse, quelque part entre un Culbuto petits bras et une version punk de Didier Bourdon, épaules larges sans cou véritable, mais néanmoins agile. Lydon est un beau punk, un beau punk de 70 ans qui, il y a cinquante ans quasi jour pour jour, changeait à jamais la face du rock moderne en se produisant à Manchester au Free Trade Hall devant le gratin du post punk en culottes courtes : Joy Division/New Order, The Fall, The Smiths. Pas un mot là-dessus (peut-être à Paris), mais voir un type qui a changé à lui tout seul la face de la culture occidentale fait toujours quelque chose. S’apercevoir qu’il ne s’est en rien rangé des affaires est une bénédiction. L’electro-clash rugit sur une belle version de Warrior, titre martial, ronflant et chevaleresque qu’il étire comme il se doit jusqu’aux limites des sons de basse. Le groupe passe en mode jam par la suite pour développer une longue version de Shoom dans ce même registre tataboum qui désarçonne et change le plateau de l’Etage en une piste de rave géante pour vieillards enfarinés. Il faut un certain temps aux spectateurs pour se dire qu’ils pourraient tout aussi bien danser et que PIL leur sert non pas son programme de 1978 dans une boîte métallique mais sa version clubbing nourrie aussi de morceaux plus récents et qui ont ce côté américain et électro rentre-dedans qui peut faire vomir mais qui, sur scène, fait son effet.

Public Image Ltd - Rennes, juin 2026

Après ça, Lydon dit qu’il fait une pause de trois minutes pour aller fumer une Marlboro. Cela durera bien cinq minutes. Il revient en crachant encore plus que d’habitude. Il dégage ses narines dans le public en les inondant de bactéries nasales en brouillard brumisé, embraye sur un Public Image bof, bof, pour la forme (sa voix n’est plus aussi nasillarde que par le passé et noyée par un reverb coupe-effets) et enfin par un Rise à triple détente magnifiquement interminable et agressif. Le groupe est ému. Lydon presque en larmes quand vient le temps des remerciements. Il confesse qu’il a vécu trois années en enfer, que sa femme lui manque et qu’il a failli tout abandonner. Qu’il souffre de son  absence. Il remercie le yack, Noel Gallagher de lui avoir prêté son studio à l’oeil pour le prochain PIL tout en balançant une petite pique en disant qu’il lui a interdit de jouer sur leur prochain disque. L’homme a sa dignité. Serré contre les siens, ses “meilleurs amis” dit-il, le nounours punk fond comme un marshmallow et disparaît avec une classe invraisemblable. Ce n’était pas le meilleur concert de Public Image Limited loin de là, pas la meilleure setlist, mais juste l’un de ces petits moments exceptionnels, divergents et pleins d’audace qu’aiment offrir les génies ou ces types qui changent la donne aux fidèles que nous sommes.

Vidéos : Rennes, Paris, etc.
Photos : Benjamin Berton / Fabienne Bonomelli

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