Sleaford Mods / The Demise of Planet X
[Rough Trade]

8.6 Note de l'auteur
8.6

Sleaford Mods - The Demise of Planet XOn ne sait pas trop ce qui, dans le regard critique, a changé l’accueil qu’on réserve désormais aux disques de Sleaford Mods. Là où beaucoup s’extasiaient jadis sur l’originalité du duo, son impact et sa force dévastatrice, ça chipote et ça soulève réserve sur réserve comme si le groupe de Jason Williamson et Andrew Fearn agaçait et était désormais sur la pente descendante. N’ayant jamais été parmi les thuriféraires absolus du duo, on pense à peu près tout le contraire à l’écoute de The Demise of Planet X, leur nouvel album, à savoir que Sleaford Mods est un groupe qui continue d’évoluer plutôt sereinement, diversifie son approche et conserve une pertinence remarquable.

Ce sur quoi on peut s’accorder tout de même sans y voir (du tout) un signe de faiblesse c’est que Sleaford Mods est un peu moins rentre dedans que par le passé. Les engagements vocaux surtout sont moins violents et les musiques moins rudimentaires. Le groupe fait rentrer des instruments organiques dans ses compositions (une batterie notamment), des voix étrangères parfois issues du monde la pop (Aldous Harling, par exemple, sur l’excellent Elitest G.O.A.T) et si, tout ceci atténue le côté punk des Sleaford, cela a pour vertu d’amener énormément de variété à leur musique et d’en étendre la portée. Le disque commence ainsi par un éclat de rire puis un morceau très audacieux, The Good Life, qui met en valeur la déjantée Gwendoline Christie. Les paroles très habiles évoque les rêves de réussite et le mirage qu’ils constituent. C’est particulièrement bien fait et assez subtil. Le final est terrifiant entre l’Exorcisme et Femmes au bord de la crise de nerfs. L’actrice, popularisée par Game of Thrones, est ici parfaite. La voix de Williamson (ce sera le cas presque partout) est quelque peu en dedans, presque abîmée et en tout cas, moins sèche que par le passé. On retrouve cette caractéristique sur un Double Diamond qui, là aussi, évolue sur un tempo et un ton inédits, mi-blues, mi-trip hop. La voix est travestie par des effets plutôt marrants et on a même droit à des traits de violons, pendant que Williamson joue au prostitué sous crack. Le disque évoque les egos démesurés, les gens qui ont le melon et ont perdu le sens des réalités. Elitest G.O.A.T parle d’escalader des buildings, d’être le centre du monde, mais aussi de dissimulation et d’être prisonnier de son personnage. La dernière punchline est royale :

I may not be here for shit
Evеryday, innit, I don’t know anyone that is
So when you bring in the Dalеks
Remember they don’t do escalators

convoquant les ennemis jurés du Dr Who. On retrouve le duo dans un environnement plus familier sur l’assez balourd et un peu décevant Megaton. C’est étrangement dans son ancien registre de prédilection que Sleaford Mods semble marquer le pas et on préfère de beaucoup quand le groupe fait appel à la sensuelle Sue Tompkins et sort les sons robotiques pour un No Touch qui sonne comme une merveilleuse chanson d’amour atrophiée :

I see the open shop
And others closed up
As I scout for any coppers in the way
I said I’m out tonight
Live like a suicide
Into the wheels of machinery I play

Do you miss me?
Do you miss me?
Why can’t I get it right?
Do you miss me? Oh oh
Ooh

Le morceau est merveilleux, délicat et réellement bien écrit. On retrouve cette qualité d’écriture sur le morceau titre, The Demise of Planet X, qui évoque autant William Burroughs que Mark E. Smith. C’est brillant mais pas forcément servi par des beats mémorables, rendant ce coeur de disque un peu moins marquant que son début et sa fin. On ne comprend pas toutes les références qui émaillent Don Draper mais on trouve intéressant cette tentative des Sleaford Mods de ralentir les tempos et de balancer leur sauce sur des aplats minimalistes et quasi jazzy, qui donnent à leur musique une portée hypnotique et envoûtante, débarrassée de sa violence et de son agressivité naturelles. Le groupe expérimente et s’échappe vers des territoires où on ne les attendait pas forcément. Gina Was démarre avec une poésie a capella avant de rebondir sur un tempo joueur et gouailler comme du Mike Skinner. C’est pop et ça donne presque envie de danser. La baisse de puissance de la voix de Williamson pénalise un Flood The Zone qui reçoit heureusement le renfort de Liam Bailey, confirmant la coloration reggae soul d’un certain nombre de morceaux. Et l’album se referme en fanfare avec un Kill List dopé aux vitamines nasales d’un Snowy échappé d’une scène horror-grime aux sonorités plus contemporaines. On aime ou pas mais on ne pourra pas reprocher aux Sleaford Mods de décliner une formule gagnante. La prise de risque et la variété des approches font partie des qualités d’un disque qui regarde dans toutes les directions et pâtit peut-être aux yeux des observateurs de cette dispersion.

Plus expérimental et moins “dans ta face” que la plupart de leurs livraisons, The Demise of Planet X  est une très jolie réussite artistique qui permet aux Sleaford Mods d’élargir leur registre tout en restant fidèles à leur ADN.

Tracklist
Liens
01. The Good Life
02. Double Diamond
03. Elitest G.O.A.T
04. Megaton
05. No Touch
06. Bad Santa
07. The Demise of Planet X
08. Don Draper
09. Gina Was
10. Shoving The Images
11. Flood the Zone
12. Kill List
13. The Unwrap
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Li-An
Li-An
26 jours il y a

Bon, ça m’a donné envie de donner une seconde chance à cet album, pour les raisons évoquées (l’évolution du groupe). Parce que les Sleaford d’avant, on est content de regarder une ou deux vidéos et, ensuite, on se demande un peu si on a le courage de se farcir tout le LP (surtout, si comme moi, on est trop fainéant pour lire les paroles).