Niko / Electric Union
[ATIC Records]

8.8 Note de l'auteur
8.8

Niko - Electric UnionLe dernier album en date de Niko que l’on continue de fréquenter occasionnellement datait de 2012. Il aura donc fallu presque une décennie pour que l’Américaine d’origine japonaise et espagnole, établie depuis de longues années maintenant en Angleterre aux côtés de son mari Andy Turner (Aim), vienne à bout de ce troisième disque. On se demande toujours pourquoi il faut aussi longtemps à certains artistes (qui n’ont que ça à faire, c’est bien connu) pour écrire et enregistrer des chansons mais l’explication est assez limpide s’agissant de Niko.

La chanteuse a d’abord traversé quelques soucis de santé qui l’ont sortie du jeu pendant quelques années, des soucis liés à la pratique du roller et du cheval, des chutes qui lui ont brisé les os et l’ont lourdement handicapé, avant qu’elle ne recouvre la maîtrise de sa mobilité, de son corps et l’envie de l’agiter. La seconde raison est qu’elle a laissé filer le temps et joui de sa nouvelle vie, en famille, avec son mari et ses deux enfants, sans doute emplie et désemplie d’une forme de langueur câline associée aux existences provinciales. Ce sont ces deux éléments qu’on retrouve dans le cocktail électrique et l’immense proclamation de liberté que constitue Electric Union. Le disque est un album de dance rétro, balancé sans aucune prétention et qui accompagnera aussi bien une sortie (hebdomadaire) en club qu’un trajet en voiture ou un début de soirée en forme d’apéritif alcoolisé entre amis. Ceux qui pratiquent encore la discipline (sortir en boîte) ou s’en souviennent connaissent l’excitation qui précède le moment où l’on sort : la manière dont on s’habille avec le plus grand sérieux, la façon dont on se prépare et surtout les images que l’on convoque, la soirée qu’on imagine et qui va accompagner (le plus souvent de manière fantasmatique) la nuit qu’on vivra ensuite. La réalité est souvent en deçà de ce qu’on avait imaginé (le sentiment croît avec l’âge) et c’est exactement ce que produit Electric Union. C’est un album qui est bien mieux que la meilleure soirée dansante de toute notre existence, un album où les nanas sensuelles le sont vraiment et où les installations sonores et lumineuses resplendissent tout du long sans aucun trucage, mais aussi un album où l’adulte qu’on est devenu dépasse la dance et le modèle du club pour accéder à une autre réalité/vérité.

Les esprits chagrins diront que ce disque n’est qu’un exercice de style qui consiste à nous replonger artificiellement dans un environnement disco pop, dance des années 80-90. L’éclairage est effectivement le même et servi avec un réalisme qui fait penser à l’excellence d’un décorateur de cinéma par Andy Turner, co-compositeur, producteur et arrangeur de tous les titres. On imagine que les machines qui produisent le son sont d’origine et que la reconstitution historique a été mise en œuvre avec une minutie de tous les instants, expliquant la durée de réalisation. Mais c’est cette précision qui permet d’emblée l’immersion et procure le sentiment instantané de flotter quelque part dans un monde irréel et passé. Don’t Call On Me, par exemple, n’est ni daté, ni datable. La voix de Niko y sonne presque secondaire, vocalisant à l’arrière-plan comme si l’on avait affaire à une créature mythologique, une sirène, venue nous tenter et nous happer dans un univers de débauche et de boules à facettes. Electric Union nous donne le sentiment d’être Ulysse, à nouveau, en train de se la couler douce dans les bras de Calypso, la nymphe de la mer. On n’y reste pas sept ans mais juste trois minutes trente qui sont douces et langoureuses comme une fin de nuit sous la couette. Electric Union fait penser à une version adulte et sexualisée de Björk. L’électro est délicate, précise, diffusant une chaleur onirique qui littéralement procure un sentiment de  bien-être et de détente exceptionnel. Puisque le disque n’est pas tout à fait une adaptation de l’Odyssée, on sort presque aussitôt après ça pour s’ébrouer dans le club du coin. If I Could Be Your Love est un banger de premier ordre, judicieusement placé à l’ouverture. Cela sonne comme de la bonne disco des années 80, un mélange de Madonna sans faux cul et d’une Gloria Gaynor indé, envoûtant et brillant de bout en bout. La production de Andy Turner est sensationnelle, jonglant avec la distance au genre et à son sujet pour qu’on y entre sans que cela sonne jamais toc ou reconstitué en laboratoire. Le jeu du chant et des vocalises vient intelligemment créer un effet de cache-cache semblable à une séance de drague interstellaire. Derrière le caractère strictement dansant du single (son faux rythme, ses plateaux, son texte), on assiste à une vraie leçon de choses que le couple prolonge jusqu’à ce qu’il fasse mal aux jambes et donne envie d’aller se rasseoir pour aller siroter une langue.

Saturn sonne comme si on avait réussi à choper Stina Nordenstam ou… une planète, une étoile, quelque chose d’énormissime et d’inatteignable, et à lui payer un verre sur la banquette du Macumba. Le chant de Niko s’aventure dans des contrées ouvertement érotiques et ferait fondre une motte de beurre en quelques secondes. L’électro est utilisée de façon régressive, nous projetant avec un sens du jeu savoureux dans des époques multiples et éblouissantes. On retrouve cette idée du voyage dans le temps sur le curieux Someone to Lean On, variation mineure qui tente de compacter en quelques minutes 25 ans de clubbing. Entre le spoken word rappé et les jappements 80s, Turner glisse quelques boucles rétro soul qui élèvent le coefficient funky de l’ensemble à des niveaux Princiers. Les morceaux sont simples, basés sur des structures répétitives et qui tabassent gentiment pour que le corps s’y habitue. Il ne faut pas se leurrer : cette musique est tournée vers la dance, vers la baise et la séduction. On peut l’intellectualiser mais ce serait évidemment un contre-sens que de vouloir s’opposer à son évidente bestialité.

C’est ainsi qu’on vit en province. On a beau avoir lu tous les livres et écouté des machins sophistiqués, on s’abandonne sur The Palace Discotheque, le plus beau morceau du disque, monté sur un pont kraftwerkien et qui se déverse dans une électro dance absolument fantastique. Turner lorgne du côté de la techno new-yorkaise mais les paillettes dans les yeux et les cordes vocales de Niko en témoignent : tout ceci est un rêve, parce qu’on n’y est pas du tout et surtout parce que le couple a pris vingt ans. Ce sont ces deux décennies, où l’univers de la nuit s’est probablement effacé, où les années Grand Central ont pâli, qui paradoxalement redonnent des couleurs au rêve d’éclate et de libération par la dance. Cela n’a jamais été aussi étincelant et pétillant. Mais on veut encore y croire, y retourner pour l’éternité. Le disque de Niko est une tentative formidable de revivre, de ressusciter, de re-saisir mais c’est une projection dans ce que pourrait être la fiesta, l’abandon à l’âge mûr. C’est sans doute pour ça qu’il y a ce sens du tragique qui point sur Those From Heavens Come, des enregistrements d’enfants, une distance quasi fantomatique, comme s’il s’agissait à travers ce rituel de communiquer avec les morts, les esprits du passé. Cet avant dernier morceau sonne pour le coup comme le meilleur morceau de Madonna depuis 25 ans. C’est un single d’une amplitude spectaculaire, intelligent et tourné vers une forme de communication métaphysique. Niko parle à ses doubles du temps mais aussi à ses ancêtres. La dance permet de communiquer de monde à monde. Voilà pourquoi on est là.

La chanteuse peut bien faire la fofolle sur l’imparable et pop You Used To Have Her, elle vient de signer rien moins que le meilleur album de dance music de ces vingt dernières années. La portée du disque se limite à ça mais quel bonheur pour le corps et le cœur d’être ainsi vivifiés par des beats à bas coûts et une drogue aussi fulgurante. Avec Electric Union, on passe d’Ulysse à Alice aux Merveilles, des paillettes à la couette, comme on ferait le tour de sa petite culotte, pour la dernière fois. C’est enivrant mais ça peut (toujours) donner mal à la tête le lendemain matin.

Tracklist
01. If I Could Be Your Love
02. The Palace Discotheque
03. Someone To Lean On
04. I Love TV
05. Dont Call On Me
06. You Used To Have Her
07. Electric Union
08. Those From Heavens Come
09. Saturn
Liens
close
Recevez chaque vendredi à 18h un résumé de tous les articles publiés dans la semaine.

En vous abonnant vous acceptez notre Politique de confidentialité.

Plus d'articles de Benjamin Berton
Once Upon A Time In… Hollywood Original Motion Picture Soundtrack
[Columbia Records]
Ce 9ème film de Quentin Tarantino n’est peut-être pas le chef d’œuvre...
Lire la suite
Join the Conversation

1 Comment

  1. says: Dorian Fernandes

    Hâte d’écouter l’album! Je ne savais pas que c’était Mme Aim à la ville! Très italo disco en tout cas. Niko, la nouvelle Laura Branigan du 3ème millénaire ? Avec un léger soupçon de la petite Clio (Maria Perugini de son vrai nom, qui avait signé “Faces” – j’adorais ce génial morceau – et “Feel The Fear”). Je ne sais pas pourquoi je pense à cette dernière en particulier. Peut-être parce que ce sont des morceaux qui vous collent au cerveau comme du chewing-gum, extrêmement euphorisants et bien foutus…

    Bon, elle n’est pas la seule, mais elle est dans la lignée des chanteuses contemporaines Kristine, Kiesza ou celle d’Electronic Youth. En tout cas, ce morceau “The Palace Discotheque”. Quant à la musique synthpop jusqu’au bout des ongles, ça me rappelle Miami Night 1984 ou l’excellent Mitch Murder, College, FM-Attack, bref tous ces mecs qui sont restés enfermés dans un lecteur de K7, qui n’a jamais cesser de tourner depuis l’enfance. Bon, je présume que l’album ne se résume pas qu’à de la synthpop à bulles Obao… Ça donne envie de se trémousser. Macumba, j’arriiive!

Laisser un commentaire
Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *