The Gentle Spring / Looking Back At The World
[Skep Wax]

8.2 Note de l'auteur
8.2

The Gentle Spring - Looking Back At The WoTous les jours, le monde est secoué d’événements parfois heureux, souvent affreux. On s’émeut pour un enfant mort sur une plage, une guerre qui se déclenche à nos portes, un incendie qui ravage les faubourgs de la capitale du cool et de l’invincibilité, on pleure la mort de Marianne ou de David, on saute en l’air face aux exploits footballistiques d’une bande de pirates du bout du pays. Bref, à travers le monde, simultanément, nous sommes des milliers, des millions à éprouver ensemble les mêmes sentiments. Et puis il y a ces annonces microscopiques dont on sait à l’avance qu’on ne sera qu’une poignée à y prêter garde, société secrète de quinquagénaires ou pas loin, survivants d’une époque de manchots bleus sensibles et de boules de neige : 34 ans après la fin des Field Mice qu’il avait fondés, Michael Hiscock sort enfin son premier album. Enfin ? A vrai dire, rien de l’obligeait. Anglais de France menant ici depuis le milieu des années 1990 une brillante carrière dans le domaine de la formation, il aurait pu se contenter de son rôle de bassiste de l’ombre sur la plupart des pour le coup nombreux travaux de son ex-compère Bobby Wratten et ne jamais laisser filtrer son désir d’écriture on l’imagine longtemps refoulé. Est-ce le fait d’avoir assumé l’héritage des Field Mice et être revenu sur le devant de la scène pour une courte série de concerts montée à l’occasion du Paris Popfest de 2017 qui l’a conduit à ce premier album de The Gentle Spring ? Probable que cela ait au moins réactivé une indispensable petite flamme créatrice d’autant que figurait déjà dans le backing band de circonstance, entre vieilles connaissances de la pop underground française, celle qui l’accompagne toujours aujourd’hui dans ce beau projet, Emilie Guillaumot.

Après un premier single sur le label des fans des nineties Too Good To Be True, c’est fort logiquement sur Skep Wax que le groupe devenu trio a trouvé sa place. Après tout, les compilations Under The Bridge du label anglais ne constituent rien de moins qu’un manifeste sans détour : c’est ici, dans la maison fondée par Amelia Fletcher et Rob Pursey (ex-Heavenly) que trouvent refuge les anciens camarades de label de chez Sarah Records. Alerte nostalgie ? Pas exactement car si les fans retrouveront dans certaines chansons les belles lignes de basse bien rondes qui faisaient la renommée de Michael Hiscock, il est vain de s’attendre à un album de pop songs à l’électricité distordue qui ont fait entrer les Field Mice au Panthéon de la pop indépendante. Le temps de l’adolescence est bel et bien derrière lui, tout comme celui des amours contrariés qu’on ne se croit pas capable de surpasser et des expériences pas toujours convaincantes de ceux qui ont la vie devant eux. Si Michael Hiscock se tourne ouvertement vers son passé comme le titre de l’album le laisse entendre, c’est à son âge non pas tant pour regretter sa jeunesse désormais lointaine que pour contempler le chemin parcouru et faire un point d’étape pour mieux se projeter dans celui qui lui reste. Bien entendu, des titres tels que The Girl Who Ran Away, I Can’t Have You As A Friend ou The Reason Why You Lie ne laissent pas planer le moindre doute sur la thématique universelle qui reste ici évoquée, mais sous un angle différent, empreint de plus de sagesse et de maturité.

La musique de The Gentle Spring est en accord et si le musicien cite volontiers Nick Drake ou Paddy McAloon au nombre de ses influences, c’est parce que tout le travail actuel du groupe est tourné vers cette simplicité instrumentale, ce classicisme pop absolu qui révèle au fil des écoutes toute sa richesse. Looking Back At The World est un album pop enregistré dans des conditions folks où à la simplicité de l’instrumentation répond volontiers la profondeur de compositions rendant l’ensemble intemporel. Si la guitare du désormais troisième membre du groupe Jérémie Orsel apporte ça et là de nouvelles textures plus sophistiquées, la majorité des chansons reste marquée du sceau du couple guitare acoustique / claviers qui suffisent à apporter à ces chansons une bienheureuse profondeur. C’est vrai, le disque manque alors parfois un peu de relief, mais on apprécie d’autant plus les rares titres un peu plus rythmés que sont Looking Back At The World (la chanson), jolie pop song emballante, sans doute la plus proche des Field Mice dans l’esprit de September’s Not So Far Away mais qui aurait peut-être mérité un refrain plus accrocheur pour s’imposer complétement ou Ashes, une bouffée de grand air américain conduite par un piano fringant comme on en trouvait sur le très bel album d’Amateur l’an passé.

L’album n’hésite pas à s’étirer sur une durée un peu à contre-courant des productions actuelles, sans toutefois complétement convaincre sur quelques longueurs ; pas forcément sur les morceaux les plus longs d’ailleurs. Untouched, ses faux airs de Peter Astor et son étrange pont de claviers (une trompette aurait sans doute fait décoller le morceau plus que sa pâle imitation synthétique) semble un peu ratée quand Severed Heart peine à convaincre complétement. Mais passés ces deux titres qui n’entament en rien le crédit rapidement apporté par l’album, on se laisse embarquer par la beauté de ces morceaux les plus calmes sur lesquels souffle une douce brise de plénitude et de sérénité. Si l’on met de côté une intro un peu cheap de nouveau à base d’instruments de synthèse (il n’y avait donc pas un violoniste allié pour se charger de cette entame ?) Comments In The Stream est une magnifique balade portée à quatre mains et deux voix qui n’hésitent pas à s’affirmer jusqu’à nous rappeler la superbe voix de Torquil Campbell, le plus anglais des canadiens de Stars. Quant à I Can’t Have You As A Friend et son chant à la limite de l’incantation, elle nous emmène sur les territoires sauvages du grand ouest, sur les pas de Mark Kozelek ou à la recherche de l’âme d’Elliott Smith.

S’il faut bien parler du plaisir de retrouvailles qu’aucun petit défaut ne saurait gâcher, sans doute faut-il avant tout de voir en Looking Back At The World le premier album d’un trio bâti autour d’un Michael Hiscock finalement tout jeune compositeur. Preuve s’il en est que si certains penseront ici verser dans la nostalgie, ça n’est pas sur The Gentle Spring qu’il faudra compter pour cela tant la démarche du groupe se conjugue au présent et s’inscrit, on le souhaite, dans l’avenir. Il n’y a donc pas d’âge pour s’y mettre et aller de l’avant, saisir les opportunités, entendre les encouragements et oser se lancer. Ce sont nos bonnes nouvelles à nous et peu importe le nombre que vous serez à les lire, on est ravi de vous les partager.

Tracklist
01. Sugartown
02. Untouched
03. The Girl Who Ran Away
04. Severed Hearts
05. Looking Back At The World
06. Comments In The Streams
07. The Ashes
08. I Can’t Have You As A Friend
09. The Reason Why You Lie
10. Don’t Bring It Home
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