Squid / O Monolith
[Warp Records]

8.7 Note de l'auteur
8.7

Squid - O MonolithLe premier album des Anglais de Squid, Bright Green Field, ne nous avait pas laissé un souvenir impérissable ce qui rend ce deuxième effort du quintet de Brighton d’autant plus spectaculaire et heureux à découvrir. O Monolith est d’où qu’on le prenne un sacré disque, audacieux, emballant et vif comme l’éclair, mais aussi plein d’assurance et de détermination.

Dan Carey est toujours à la production pour le label Warp Records et confirme sa capacité à donner un beau volume au son et à capter parfaitement les énergies. On retrouve sur ce disque le souffle épique et l’impression de prise live, pleine de vie, et littéralement bouillante du premier Fews. La comparaison musicale entre les Suédois et les Anglais est un peu tirée par les cheveux mais on retrouve chez ces deux groupes au fonctionnement collectif une vitalité qui fait plaisir à entendre et une capacité à s’amuser ensemble qui est évidente et amène une joie communicative.

Le chanteur Ollie Judge a une belle voix éraillée qui constitue l’un des attraits du disque mais c’est l’ensemble instrumental dans son mélange d’éléments rock et électro qui intrigue au premier chef et confère à l’ensemble une belle dynamique. Le premier morceau, Swing (In A Dream), donne une bonne idée des forces qui se mêlent ici : des rythmiques marquées, une tendance au math rock savant qui se joue des conventions du rock refrain/couplet, des influences jazzy et du rock transgenre comme on le pratique aujourd’hui entre tribalisme, psychédélisme et grand n’importe quoi. L’impression de foisonnement (cuivré et en roue libre électrique sur un final génial) est terrible et très efficace. Le texte renvoie à un échappatoire, à une libération des contraintes qui sera le principe d’organisation par la suite, mêlant état de dérive et onirisme, comme si Squid ne faisait que rendre compte de la manière dont il se heurte aux parois du bocal.

To live inside the frame
And forget everything
A swing inside a dream
And all they’ll do is scream
Come back to float away
A few more inches of rain
I worry in my sleep
Rococo curves, don’t leave me

La musique de Squid est baroque, fugueuse, insaisissable. Devil’s Den démarre dans une boîte de conserve, étouffante, irrespirable, glauque avant de verser dans la folie furieuse autour d’un Judge déchaîné et hurleur. Avec ses huit titres, O Monolith est compact, concis mais s’épand/s’épanche dans toutes les directions. L’ensemble bout, serpente, cyclonne. Pas un hasard si le titre 3 s’appelle Siphon Song pour une autre construction à tiroir qui donne le vertige et où le chant se métamorphose en une résonance quasi robotique. Les textes sont hermétiques, renvoyant à des références folkloriques, animistes, ésotériques parfois. Devil’s Den, par exemple, évoque Vinegar Tom, une pièce médiévale et féministe des années 70. Undergrowth semble raconter l’expérience (imaginaire) d’une capture de l’individu (et de son esprit) dans les contours d’une simple table. Que se passerait-il si l’on passait du statut de personne à celui d’objet ?

L’expérimentation chez Squid reste accessible et n’étouffe pas sous la prétention. On tient avec The Blades un vrai potentiel tubesque et bondissant. La voix de Judge est poussée dans ses retranchements et fait face de belle manière comme si on était chez Radiohead… il y a vingt ans ou dans un solo psychédélique de Pavement ponctué par le chant en rupture de Stephen Malkmus. Ce titre n’est pas loin d’être parfait, puissant, violent, complexe en diable sur plus de six minutes. After the Flash arbore cette même séduction californienne, incroyablement détachée et cool, psyché-rock, mais aussi tendue et un peu flippante. Le titre est coupé en deux comme souvent ici et plonge tout droit vers un capharnaüm qui, à ce point précis, fonctionne encore mais pourrait tout aussi bien être taxé de systématisme.

Squid évite ce faux procès en restant campé sur un sens mélodique qui n’est jamais pris en défaut. Green Light est emballant et l’exemple même d’un morceau débridé et en apparence déstructuré qui sait où il va et offre non pas une mais plusieurs séquences mélodiques de qualité. Le final est passionnant, opératique et choral, qui renvoie le groupe à ses origines (la formation à dominante classique de ses membres). On suit cela avec passion, entre dissonance, cacophonie galopante et chœurs de femmes.

C’est déstabilisant, curieux et envoûtant mais aussi une manière de réinventer les standards rock de belle manière. O Monolith est une belle aventure, un saut en avant et vers l’inconnu dans les pas duquel on peut se placer pour voir plus loin et écouter mieux. Sans en faire trop (on sait que ces expérimentations soniques vieillissent parfois plus vite qu’elles nous enthousiasment), ce disque fait partie des plus belles choses qu’on a croisées cette année.

Tracklist
01. Swing (In A Dream)
02. Devil’s Den
03. Siphon Song
04. Undergrowth
05. The Blades
06. After The Flash
07. Green Light
08. If You Had Seen The Bull’s Swimming Attempts You Would Have Stayed Away
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