Dessinateur de BD renommé et à qui a, à plusieurs reprises, confronté son dessin à l’univers du rock ou plus généralement à des univers pop (La Lucha Libre, Rock Strips, Nous Sommes Motorhead…), Stéphane Oiry signe avec Les Héros du Peuple Sont Immortels dont le sous-titre est la cavale de Gilles Bertin, une adaptation remarquable des mémoires autobiographiques du rockeur cambrioleur bordelais, Trente Ans de Cavale : Ma Vie de Punk, publiées six mois avant le décès de l’auteur en 2019.
Parler de la BD (128 pages, belle édition, couleurs magnifiques) sans raconter l’histoire de son “héros” n’est pas simple et risque de gâter quelque peu le plaisir. On se contentera ainsi et tout d’abord de vanter le travail d’adaptation de Oiry qui signe aussi le scénario et donc le découpage à partir d’un matériau originel très proche (Bertin écrit le récit de sa vie alors que celle-ci s’achève dans une langue très claire, simple, peu moraliste et finalement très punk) mais qu’il va parfaitement mettre en perspective pour en dégager une histoire limpide, plus ou moins chronologique et “simplifiée”. On prendra comme seul exemple de ce travail d’élagage la lisibilité donnée à Oiry des événements qui mèneront à la cavale “principale” de Bertin. Là où le texte autobiographique distingue plusieurs événements et décrit avec plus ou moins de lisibilité le processus complet du cambriolage principal (et des incidents qui suivent), Oiry fait le choix judicieux de la ligne claire et enchaîne le récit de la grande opération d’avril 1988 sur le dépôt de la Brinks (12 millions de francs) et le début de la cavale de son principal protagoniste. L’opération elle-même est décrite dans les grandes lignes alors qu’elle est d’une complexité assez incroyable… et pas si simple à décrypter dans le bouquin. Le récit du retour en France en 2016 est traité avec la même simplicité, conférant au matériau dessiné une justesse et une intensité émotionnelle que le récit autobiographique n’atteint pas. La BD en tant que telle se lit avec plaisir. Le dessin est précis, attentif aux détails mais jamais chargé. On voyage avec Bertin dans l’Espagne et le Portugal des années 80-90 avec un bonheur non dissimulé, entre Barcelone, la Costa Brava, etc, en respirant le soleil, la poussière des petites rues, l’énergie et l’effervescence des milieux alternatifs. Oiry rend cela à la perfection en quelques traits, alternant les prises de champ (décors urbains) et les descriptions plus intimistes (les chambres, les intérieurs) avec une même justesse. On pense parfois à Gilbert Hernandez qui avait su avec sa série Love and Rockets donner un coup de jeune pop au rendu d’Archie Comics.
Par delà la réalisation, Les Héros du Peuple Sont Immortels est évidemment aussi et avant tout, le récit d’une histoire qui a tout pour plaire. On est à Bordeaux à la fin des années 70/début des années 80s. Les milieux alternatifs foisonnent et Gilles Bertin, fils de fonctionnaires pas très tourné vers les études, va s’y engager avec une vitalité extraordinaire. Il chante et joue de la basse dans le groupe qu’il a cofondé, Camera Silens, et s’immerge dans la société alternative qui réunit squatteurs, musiciens et personnages interlopes. Bertin vit en squat, découvre (et adore) la drogue, séduit et fait les 400 coups. Le trio Benoît, Gilles et Philippe impressionne et impose le groupe comme l’une des formations les plus incisives de la scène bordelaise, laquelle à cette époque est l’une des plus dynamiques de France. Les membres du groupe entre les concerts galèrent et alternent les petits boulots et les périodes d’inactivité. Oiry reprend rapidement l’épisode fameux du tremplin Rockotone qui fait se croiser les Camera Silens et les débutants Noir Désir, lesquels renonceront à leur prix (ils terminent ex aequo) et offriront ainsi à Camera Silens l’occasion de bénéficier d’un session d’enregistrement gratuite en studio. La musique est politique, engagée, révoltée, proche de l’extrême gauche et attirée par la mythologie des fractions armée rouge.

Planche extraite de la bande dessinée
Chanteur charismatique, beau et blond, Bertin est le centre des attentions. Oiry le dessine parfois flottant, hésitant, entre la destinée de rockeur qui lui tend les bras (le groupe aurait pu se professionnaliser) et l’appel irrésistible de la marge. Bertin tombe dans l’addiction et va basculer dans la délinquance et le banditisme. Les pages qui traitent de cet entre-deux vies sont assez fascinantes et rendent parfaitement le grand écart qui se fait peu à peu, la cohabitation des existences… dans un seul corps, une seule temporalité. Le fil rouge, plus que le goût de l’adrénaline, l’ego ou encore l’amour de la musique, sont pour Bertin la recherche de la liberté, une forme de romantisme anarchique, qui semble primer sur la déglingue qui menace sérieusement les relations amoureuses, la forme physique, la vie tout court.
Le reste appartient au livre et à la bande dessinée. On va s’arrêter là. L’histoire est magnifique, morale, humaine, triste, belle aussi et rebelle. Le rendu”romanesque” a évidemment tendance à embellir les choses, à les rendre plus exaltantes, moins pénibles qu’elles n’ont pu être en vrai : il y a des morts, de la peur, de la maladie, de la toxicomanie, du dégât, des larmes qui “du point de vue du lecteur” semblent cools alors qu’elles ne l’étaient sûrement pas mais c’est le lot de ces évocations. C’est une sacrée odyssée alternative, une vie d’Ulysse à l’échelle du rock alternatif français, l’histoire matrice qui mêle banditisme, punk, drogue, rock et amour. Quoi de mieux ? La lecture de la BD a été l’occasion de réécouter la musique de Camera Silens, d’entendre la voix de Gilles Bertin. On était un peu jeunes pour avoir écouté cela à l’époque et le voyage ne manque pas d’intérêt. Ceux qui ont aimé les Béru, Ludwig von 88, toute cette scène y trouveront leur compte. L’album Réalité se tient. On y trouve un paquet de bons morceaux, incisifs et soniques. Il faut aimer la oï, la nervosité dans le jeu et l’énergie.
La BD ouvre une fenêtre sur un monde qui n’existe plus et qui nous semble paradoxalement très lointain. On en ressent le souffle, le lyrisme, les résonances libertaires, et on en frémit d’envie et d’excitation. Il y a dans le parcours de Gilles Bertin une noblesse et une exemplarité qui excusent (presque) toutes les conneries et nous empêchent de considérer ce beau gâchis pour ce qu’il est : de l’inconscience suicidaire, un mirage aveuglant et cruel. Vaut-il mieux mener une vie normale ? Jusqu’à quel point vivre comme un outsider s’apparente-t-il à un sacrifice ? Cette BD est l’une des BDs de l’année dans notre domaine. Le dessin de Stéphane Oiry ne prend jamais partie. Il est parfait pour ça.


Je ne connaissais pas du tout cette « belle histoire des années 80 ». Ça nous change très agréablement des albums BD consacrés aux groupes hyperconnus. Je tâcherai d’y jeter un œil.