Retour sur l’édition 2024 du festival Art Rock

Si l’on devait résumer l’édition Art Rock 2024 cela tiendrait, à n’en pas douter, en quatre lettres : Daho !

Autant le dire sans ambages, le concert que celui-ci proposait, pour cette troisième et dernière soirée, résume merveilleusement à lui seul cette 41e édition du festival briochin. L’équipe d’Art Rock parvient ainsi à démontrer toute la pertinence de sa formule grâce à la carte blanche proposée à cet éternel jeune homme moderne. Entre le radicalisme de certaines découvertes, aux esthétiques sans concessions, proposées dans le bouillonnement du Forum, et les coqueluches, surmédiatisées par la bande FM et les réseaux sociaux, présentées sur la grande scène, il y a du grand écart que cette programmation parvient à articuler, pour le plus grand plaisir d’un public intergénérationnel aux attentes disparates. La synthèse de cette aventureuse alchimie est là, dans le magistral concert de Étienne Daho.

Étienne Daho - Art Rock 2024 par Bruno ELISABETH

Étienne Daho – Art Rock 2024

Mais avant ce moment d’apothéose, pour débuter le festival, il convenait d’opérer un passage par le vernissage de Richard Bellia dans la nouvelle Galerie Le linteau rouge. À deux pas du cœur du festival, ce nouvel espace offrait une modeste, mais néanmoins significative, sélection du photographe. Une exposition modeste, d’une part car elle était uniquement composée de tirages de petite taille, modeste d’autre part, car composée uniquement d’une vingtaine de tirages. Autant dire un infime, mais néanmoins représentatif, aperçu de la production pléthorique de cet artiste aussi facétieux qu’irrévérencieux. Cette exposition est un clignement d’œil sur la musique, qui nous conduit de Saint-Pabu, lors du festival Élixir avec un Arno filiforme, tout en tension, sur un arrière-plan immaculé, jusqu’à Los Angeles avec les incontournables Cure saisis en panoramique lors de leur récente tournée américaine l’an passé, en passant par des rencontres fugaces avec Léonard Cohen, David Bowie, Siouxsie, Nirvana, Chuck Berry, Serge Gainsbourg, Michel Jonasz, et… Étienne Daho ! Autant dire que c’est un florilège de certains des plus grands noms de la musique populaire de ces quarante dernières années qui est passé devant l’œil acéré de Richard Bellia. Ce dernier nous a donc sélectionné 25 superbes tirages sur papier baryté, élégamment mis en valeur dans des encadrements sobres et soignés, le tout est déployé dans un accrochage au cordeau (un peu sage), bref tout est réuni pour découvrir confortablement le travail du photographe. Ces 25 clichés invitent ainsi à se plonger dans la consultation de l’ouvrage « Un œil sur la musique », une somme qui trônait au milieu de l’espace. Ces pages sont le reflet de quarante années de travail dans la fosse et aux abords des scènes, 7 kilos et plusieurs milliers de photos. Cette exposition présentée en off du festival faisait également écho à l’accrochage de portraits signés Richard Dumas et Antoine Giacomoni, présenté place de la grille sur de massives structures métalliques, dans le cadre de la programmation officielle, à l’invitation de Etienne Daho. Avant même le début du festival, nous en avions donc déjà pris plein les yeux, les oreilles seraient-elles aussi gâtées ?

The Libertines - Art Rock 2024 par Bruno ELISABETH

The Libertines – Art Rock 2024

Pour la première soirée, l’attente était grande du côté de la grande scène. Écouter et voir The Libertines en 2024 s’est avéré un peu similaire à des retrouvailles avec une bande de vieux potes turbulents, un peu perdus de vue depuis la fin de l’adolescence. C’est-à-dire l’occasion d’accepter de se confronter à de cruels bilans. Une vingtaine d’années après leurs premiers méfaits, il est manifeste que le bouchon de l’outrance a été poussé un tantinet trop loin, au risque de nombreux faux pas. Quand l’impulsivité et l’insouciante arrogance de l’âge des possibles laissent la place aux rigueurs et aux exigences de la maturité, il est temps d’en tirer les conséquences. Après une entrée de scène accompagnée par son chien, Pete Doherty, nimbé dans un habit de dandy décadent, lance sa cane dans le public puis quelques minutes après sa cravate. Non ! le monsieur n’est pas croulant, il a toujours l’allure fière, quoiqu’un peu empâtée. Pour leur part, Carl Barât (chant, guitare) et John Hassal (Basse) cultivent un dress code hybride, de mauvais garçons banlieusard surannés : casquettes empruntées aux Peaky blinders, blouson de cuir et veste en jean ajustée. Doherty et sa bande ont toujours une sympathique énergie à dispenser et une fringante aura. Malheureusement pour ce qui est de servir le répertoire de The Libertines l’urgence incisive, l’incandescence et l’arrogance laissent la place à une interprétation un peu sur la réserve. Même si l’on en gardera le souvenir d’un moment agréable, il restera tout de même de ce concert une attente un peu déçue et le constat amer qu’il est parfois difficile de retrouver la fougue de ses vingt ans.

Tukan - Art Rock 2024 par Bruno ELISABETH

Tukan – Art Rock 2024

À l’issue de ce set, direction le Forum du théâtre, pour assister au set du quatuor électro belge Tukan. Nous rejoignons cet espace, aménagé dans le hall du théâtre, à quelques encablures de la grande scène, après la traversée d’un centre-ville encombrée, aux allures de fête de la musique. Très belle prestation pour cette formation qui déploie ses envolées acides en suspension sur des nappes ambiantes, le tout adroitement construit autour d’une section rythmique basse batterie au cordeau, parfaitement servie par des atmosphères organiques, construites par un duo guitare clavier très convaincant, qui transporte adroitement l’auditoire de stridences de l’Acid house 90’s jusqu’à des évocations post-rock, parcourues de turbulences jazz. Le tout procure, pour conclure cette première journée, une perspective prometteuse pour la suite du week-end.

Lesneu - Art Rock 2024 par Bruno ELISABETH

Lesneu – Art Rock 2024

L’après-midi du samedi offrait la possibilité d’assister à plusieurs sets en duo de Lesneu, au fil d’une caravane conduite à deux roues. Celle-ci s’achevait sous le chapiteau du village. Ce projet mené par le finistérien Victor Gobbé, confronté ici à l’exercice délicat de capter un auditoire de curieux venus boire un verre au cœur du festival, s’est adroitement emparé de l’exercice, en proposant goguenard d’offrir une pinte de la bière partenaire du festival à tout membre du public à même de retenir le nom du groupe. Il faut dire que la délicate pop rêveuse de Lesneu n’était pas franchement bien servie par le contexte, mais le duo s’est finalement fort bien sorti de l’affaire et a su proposer une prestation très élégante. Subsiste alors le regret de n’avoir pas été présent lors du set qui était proposé dans le jardin de la préfecture, un cadre qui devait être bien plus adéquat pour gouter à ces mélodies.

Morcheeba - Art Rock 2024 par Bruno ELISABETH

Morcheeba – Art Rock 2024

Pour entamer plaisamment la seconde soirée, difficile de trouver plus enthousiasmant que la voix sensuelle et langoureuse de Skye Edwards. La chanteuse de Morcheeba, et son timbre soul ensorcelant, transporte et captive, magistralement mise en valeur par une solide formation de musiciens menée par Ross Godfrey. Tout ici n’est que délice suave, caresses langoureuses et envolées voluptueuses. La chaleur du clavier Fender Rhodes, la rondeur veloutée de la basse, les arabesques de la guitare, tout concours à des envols cotonneux. Si ces rythmes down-tempo nous ramènent inévitablement à la fin des 90’s, ceux-ci semblent maintenant acquérir une dimension intemporelle. À l’image de Skye Edwards qui, sous les artifices de cils surdimensionnés, reste une performeuse d’un charisme époustouflant. Le timbre de sa voix est éclatant. Sa silhouette, filiforme et athlétique, lui permet de conclure fièrement son set par un grand écart. Qu’elle achève dans un rire amusé, presque étonnée, tout en revendiquant fièrement ses 52 ans.

Ditter - Art Rock 2024 par Bruno ELISABETH

Ditter – Art Rock 2024

Pour la soirée nous laissons là le site principal pour retrouver le couvert du Forum. Trois concerts nous attendent. Tout d’abord Ditter, ce trio ouvre la soirée avec une electro pop décalée et frondeuse, teintée de scansions punk. La chanteuse, Rozy Bee, en qui l’on pourrait voir une digne héritière de certaines Riot Girrrls, a investi la scène comme on s’empare d’un terrain de squash, toujours au contact pour aller chercher un public vite acquis. Tout ici est porté par une énergie enthousiasmante, par un dynamisme joyeux, mais n’en est pas moins revendicatif et parcouru d’une rébellion très actuelle, bien illustrée par l’affirmation ironique de la dimension révolutionnaire du sommeil. On ressort de ce set galvanisé et conquis, curieux d’en découvrir plus sur ce trio prometteur.

La Sécurité - Art Rock 2024 par Bruno ELISABETH

La Sécurité – Art Rock 2024

Cette soirée au Forum se poursuit avec une autre belle découverte, venue de chez nos cousins Québécois. Le collectif féministe La Sécurité est une célébration de la fête permanente, dans un équilibre parfaitement mis en œuvre, entre des basses « funkoïdes » explosives, des lignes de guitares minimales et bricolées, des synthés New-wave d’outre-tombe le tout emporté par le chant de Éliane Viens-Synnott qui nous expose là, avec ses acolytes, ce qui pourrait tout à fait s’imposer comme une parfaite définition de ce que pourrait être l’Art Rock en 2024.

Fat Dog - Art Rock 2024 par Bruno ELISABETH

Fat Dog – Art Rock 2024

Sur cette leçon de choses, vient ensuite, aux alentours de 2h00, pour conclure ce plateau, la sensation indé anglaise du moment, le combo Fat Dog. Ce quintet s’impose sur scène comme une implacable déferlante tonitruante, balayant tout sur son passage. En quelques instants une onde de choc post-punk déferle sur le Forum. La salle comble se métamorphose, pour la durée de ce set, en un magma humain bouillonnant. On sort un peu sonnés de la salle, mais convaincus d’avoir assisté à un concert brillant.

Calypso Valois - Art Rock 2024 par Bruno ELISABETH

Calypso Valois – Art Rock 2024

Pour la troisième journée de festival, la soirée débute en douceur sur la scène B du site principal, cet espace plus intimiste que la très massive scène A convenait parfaitement à la légèreté et aux douceurs sucrées-salées de Calypso Valois. Le concert, livré en trio (guitare, batterie, chant-clavier), nous emmène dans un univers de mélodies electro-pop mises au service de textes polissons et boudeurs à la sensualité exacerbée. Musicienne accomplie, mêlant des influences pop ciselées, à des colorations électros, balnéaires et festives saupoudrées aux exigences mélodiques de certains grands maitres du classique. Calypso Valois et ses musiciens gagnent progressivement en assurance, d’une présence presque inquiète à une posture plus enjouée. Cette formule, conjuguant le cuir noir au rouge à lèvres écarlate, pourrait nous évoquer certaines figures de la meilleure variété pop des années 80. Ce qui ne serait évidemment pas totalement le fruit du hasard.

Lou Doillon - Art Rock 2024 par Bruno ELISABETH

Lou Doillon – Art Rock 2024

C’est ensuite sur la grande scène que Lou Doillon, autre enfant des 80’s, née sous de prolifiques hospices, nous a proposé une relecture de son album Places de 2012. Avec une émotion non feinte et une reconnaissance appuyée pour l’hôte du jour et ses musiciens, elle s’est appliquée à livrer un set chargé en émotion, mais sans surcharge de pathos. De sa voix légèrement cassée aux trémolos délicieusement fatigués, vêtue d’une longue et sobre robe noire, elle déploie une forme de langueur, entre l’apaisement et la griffure torride. Les titres puisent dans une palette ou se mêlent pop, folk, soul et embrassements rock. Un cocktail sur lequel semble parfois planer avec une pointe d’insistance la figure de Patti Smith, ce qui s’avère parfaitement à propos pour ouvrir devant Etienne Daho, pour un concert qui s’imposera comme le clou de la soirée et du WE. Celui-ci entre en scène, nimbé de son aura, déroule avec générosité, un brin de malice et une pointe d’émoi, un répertoire puisé dans l’intégralité de son œuvre prolifique. Aucun de ses plus grands succès n’échappe à cette playlist en forme de greatest hits. Cette prestation, parée dans une scénographie vidéo flamboyante et monumentale, s’appuie sur un groupe de musiciens virtuoses et complices. Elle ira crescendo, pour s’achever dans un éclatant final pop en technicolor. Ce concert, d’une maitrise et d’une élégance impressionnantes, est parvenu à mêler avec délectation l’intime et le commun. Daho, en performeur accompli, d’un coup d’œil et d’un mot semble s’inviter aux côtés de chacun, fait preuve d’une complicité et d’une connivence charmeuse, nous invite à une communion musicale, à un album de souvenirs que tout un chacun feuillette, avec autant d’enthousiasme que de délectation émue. On sort de ce show avec le sentiment d’avoir assisté à un grand moment, de ceux que la variété, dans ce qu’elle a de plus valeureux parvient à produire : de l’émotion pure. Difficile alors de passer à la suite.

Flavien Berger - Art Rock 2024 par Bruno ELISABETH

Flavien Berger – Art Rock 2024

Mais, de retour face à la scène B, pour assister au set de Flavien Berger, la page se tourne en douceur. La mise en scène repose sur une structure métallique symétrique, mettant en place un savant capharnaüm de lignes lumineuses, qui strient et rythment l’espace. Flavien Berger, seul en scène, alterne titres chantés et plages musicales face à ses synthés. En grand maitre de cérémonie, démiurge décalé, dans sa construction incongrue, il déploie un univers musical grinçant, au psychédélisme dystopique, qui joue adroitement sur l’inconfort distillé par une attitude dadaïste. Dans notre élan, histoire de flirter encore un peu plus profond avec les abimes, et pour clôturer cette troisième et dernière soirée, nous plongeons dans la noirceur vaporeuse des atmosphères lynchiennes de Unloved. Cette formation se présente sur scène sous la forme d’un trio de chanteuses. Accompagnée de deux musiciens discrets en arrière-plan. Une lumière froide, des postures statiques de cariatides, les trois chanteuses distillent leurs mélopées nébuleuses. La formule a des aspects séduisants, mais la fatigue faisant surement son effet, cette atmosphère un peu linéaire produit une forme de lassitude qui verra là s’achever la soirée et le festival.

Bilan de ces trois jours, la carte blanche accordée à Étienne Daho était vraiment un jeu gagnant pour un festival qui parvient ainsi à marier découvertes et valeurs sures, tout en métamorphosant un centre-ville habituellement un peu endormi en une fournaise réjouissante.

Crédit photos : Bruno Elisabeth.

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