Surgeon / Shell~Wave
[Tresor Berlin]

8.5 Note de l'auteur
8.5

Surgeon - Shell~WaveOn cherchait depuis la déconvenue avec Death In Vegas et son dernier album auquel on n’a rien compris du tout, à se refaire la cerise électro. Heureusement, le génie anglais Anthony Child a eu l’idée de sortir un nouvel album juste avant sous son patronyme magique de technicien chirurgical Surgeon. Ce rejeton déglingué de Coil et de la house de Chicago est depuis quasiment 30 ans le pôle à lunettes de l’électro anglaise, un mélange de culture club et électronique avancée (avec de faux airs d’Orbital) mais un pont culturel avec l’histoire des musiques industrielles, le krautrock et tout ce qui a trait à la répétition frénétique de rythme et d’ambiances. Ses références constantes à des auteurs pop et littéraires comme Burroughs ou Bret Easton Ellis, ont achevé d’en faire l’un des DJs et compositeurs les plus intéressants de la galaxie électro.

Shell~Wave ne décevra pas les fans du bonhomme. C’est le digne successeur de Crash Recoil, album sorti il y a deux ans, et qui était peut-être un peu plus dur et sombre que celui-ci. Shell~Wave incorpore bien quelques motifs tribaux (dès l’entame avec Serpent Void, pièce elliptique passionnante) mais se concentre sur des boucles plus ouvertes et lumineuses. On craque complètement sur un Soul Fire dont la texture métallique varie en intensité et en proximité sur la durée du morceau sur six minutes passionnantes. Surgeon joue avec la distance, fait hoqueter la boucle à quatre notes pour nous installer dans un suspense rythmique à l’efficacité redoutable. Le procédé n’est pas si différent de ce qui rendait la musique d’Aphex Twin si saisissante. Surgeon réalise des prodiges équivalents avec une lisibilité et une simplicité exemplaires. Le disque comprend neuf plages d’une durée moyenne de cinq à six minutes. Chaque plage est dominée par une boucle unique autour de laquelle Child joue sur la plage. Cette structure répétitive est élémentaire, loin d’être rasoir, conduit à des développements passionnants et qui amènent une variété insoupçonnée. Sur Divine Shadow par exemple, le motif au lieu d’être amplifié va peu à peu s’étioler jusqu’à disparaître. Sur Forgotten Gods, qui suit, la piste démarre dans un désordre apparent qui suggère l’état d’anarchie et d’oubli dans lequel naviguent ses dieux oubliés, avant de gagner en clarté sur le final. L’effort est semblable de pièce en pièce comme si Child s’en remettait à une forme primitive et spontanée qu’il tente de raffiner et de discipliner.

Tout n’est pas réussi et on touche parfois la limite de l’exercice sur un Dying qui suggère bien initialement un passage vers quelque chose d’inconnu mais dont la progression (est-ce volontaire) et le développement ne mèneront absolument nulle part. A l’opposé de ce morceau ou de quelques autres qui vont jouer sur le delay, on tombe aussi des trips bien saisis à l’image d’un Triple Threat qui s’impose comme un bel exercice de style dans la pure tradition techno. A travers un tel morceau, Surgeon tente de retrouver l’élan de la techno des raves et des premiers temps tout en insinuant une distance moins intellectuelle qu’instinctive au langage originel des machines. Peut-on faire exactement comme avant, semble-t-il se demander ? Peut-on faire comme si on avait pas désormais 54 ans ? (son âge). Le questionnement est à peu près similaire sur l’excellent Empty Cloud, morceau d’abandon particulièrement déterminé et saisi implacablement dans une boucle qui ne relâche son étreinte qu’en bout de plage. C’est dans cette radicalité qu’il tient autant de la techno que la composition free jazz que Surgeon est excellent. Sa musique ne cède jamais à l’intellectualisme ou à une complexité qui viserait à le faire passer pour plus intelligent ou plus détaché qu’il n’est. Peut-être est-ce qu’il fait semblant comme nous tous de temps à autre mais cela ne s’entend pas.

Shell~Wave nous fait réfléchir à son titre et à cette idée de recevoir une vague (sonique) et de l’accueillir à l’intérieur d’une conque. C’est la caverne de Platon, à qui on fait face plutôt que de lui tourner le dos, mais jouée à l’intérieur d’un coquillage. On voit danser les ombres contre les parois et, si on sait qu’elle veut nous montrer des trucs, on n’a rien à foutre de voir vraiment les choses comme elles sont. Le reflet est bien plus cool. L’incertitude est bien plus prometteuse. La réplique est bien plus riche que ce que serait le son lui-même. Surgeon suggère que la techno d’aujourd’hui est peut-être aussi bien que ce dont on se souvient de l’ancien monde. Il n’a sûrement pas tort. Son disque est plein d’audace et de vie.

Tracklist
01. Serpent Void
02. Soul Fire
03. Divine Shadow
04. Forgotten Gods
05. Dying
06. Infinite Eye
07. Triple Threat
08. Empty Cloud
09. Fall
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