Sons d’une vie : Steve Albini (1962-2024) – Les 15 albums incontournables

Steve AlbiniIl ne se passait pas une journée/une semaine sans qu’on écoute un album produit par Steve Albini, le producteur américain décédé le 7 mai d’une crise cardiaque. En établissant la liste des 15 albums qu’on allait retenir pour notre petit exercice funéraire, on réalisait que ce type, né en Californie en 1962, était la seule personne qui avait assisté, en direct, à la naissance de chefs-d’œuvre qu’on avait chacun écoutés et réécoutés des milliers de fois. Il y était et nous aussi grâce à lui et à la manière inimitable dont il réussissait, dès ses premiers travaux en studio, à restituer sur disque la matérialité du son rock. Producteur technicien et qui aimait à se qualifier de simple ingénieur du son, Albini allait, à l’inverse des producteurs omnipotents des années 70 qui se substituaient aux artistes, tenter de rendre justice à l’expérience live en captant le groupe au plus près, sans l’influencer outre mesure et le dénaturer. La production Albini met en avant le son de basse, une voix qui n’est pas surproduite et souligne, par la simplicité de ses effets, les caractéristiques essentielles de chaque groupe. Les sessions studio sont rapides, les chansons comme saisies sur le vif, pour un effet de naturel et de vigueur maximum. Albini enregistre rarement en plus d’une douzaine de jours et refuse les productions démesurées. Sa production est emblématique du rock indé : vive, pas chère et aux ambitions néanmoins infinies. Le gars a toujours une place dans le planning et donne le sentiment de ne jamais se prendre au sérieux. La colère est gratuite, l’électricité peu coûteuse à produire. L’authenticité est la seule monnaie en vigueur. Tout se fait simplement et comme si on répétait encore la veille dans le garage de ses parents. L’association d’un professionnalisme sans faille et de l’esprit punk.

Au fil des années et des productions, sa méthode n’en devient pas moins une « manière de faire » qui se reconnaît au caractère direct de l’approche, à une relative sécheresse et brutalité du son. Associé au grunge et au rock US, Albini devient un producteur qu’on sollicite lorsqu’on veut retrouver le contact avec la joie primitive de jouer et se reconnecter avec l’énergie de la jeunesse. Malgré cela, ça marche à tous les coups ou presque. Il suffit pour cela de rebalayer quelques classiques qu’il a contribué à accoucher.

Photo : Steve Albini par Shannon McClean

1. Pixies – Surfer Rosa (1988)

On peut considérer que c’est l’album qui commande tous les autres. Cobain s’assurera les services d’Albini parce qu’il comptait Surfer Rosa parmi ses disques préférés. Il suffit d’écouter à la suite Come On Pilgrim et Surfer Rosa pour se rendre compte de l’apport d’Albini au son des Pixies. C’est lui qui fait parler la sauvagerie de Black Francis et va les changer en un groupe unique. Something Against You est un bon exemple parfait du (non) travail réalisé par le producteur ingénieur sur le son. On passe d’un son « comme si vous y étiez » à un son « comme si vous en étiez ».

2. The Wedding Present – Seamonsters (1991)

Un son plus ample, plus violent : le troisième album du Wedding Present se nourrit de la vigueur des productions d’Albini que Gedge et les siens ont essayé, peu avant, sur deux singles. Brassneck, issu de leur première rencontre, reste l’un des titres les plus connus du groupe, celui qu’il ne leur viendrait pas à l’idée de ne pas jouer sur scène. L’album,… plié en 10 jours, est une tuerie dont chacune des chansons n’a pas pris une ride plus de trente ans après. Seamonsters marie le meilleur du grunge et de la génération C86.

3. PJ Harvey – Rid of Me (1993)

L’enregistrement a lieu aux Etats-Unis parce que le groupe y termine une tournée. PJ Harvey demande à travailler avec Albini dont elle connaît le travail à travers les disques des Pixies ou du Jesus Lizard. Ca tombe bien, Albini est dispo. L’enregistrement prévu en deux semaines et est en réalité bouclé à 85% en 3 jours. Le groupe enregistre dans les conditions du direct, en live et sans aucun artifice. C’est ce son là qu’est venue chercher PJ Harvey, plus dry que dry et plus sec que sec. Comme souvent chez Albini, c’est la batterie qui sonne comme si on était soi même assis sur le tabouret, dans un effet de vérité aussi saisissant que terrifiant. Le songwriting de PJ Harvey est plus sophistiqué que deux ou trois ans auparavant et donne une autre dimension aux compositions. Album classique.

4. The Auteurs – After Murder Park (1995)

Encore un bel exemple de la magie Albini : Luke Haines demande à sa maison de disques de travailler avec le producteur américain pour retrouver un son brutal et énergique après un Now I’m A Cowboy qu’il considère un peu trop travaillé et pop. Albini s’exécute. Le groupe plie After Murder Park à Abbey Road en moins de deux semaines et livre un disque inusable et passionnant de bout en bout. La musique est tranchante, la batterie ultra organique et le groupe au sommet d’un air qui conjugue goût de la provocation, noirceur et un mélodisme splendide. Du grand art.

5. Electrelane – The Power Out (2004)

C’est avec ce deuxième disque qu’Electrelane devient un groupe immense. Too Pure emmène le groupe à Chicago pour enregistrer chez Albini himself. Contrairement à ses habitudes, celui-ci va « habiller » le rock brut du groupe anglais et lui donner une consistance et une épaisseur nouvelles. Le résultat est stupéfiant. L’album est d’une richesse folle, poétique, chanté en français, en anglais et parfois en espagnol et en allemand. Pas forcément la plus connue des prods d’Albini, mais une réalisation majeure et un IMMENSE disque.

6. Nirvana – In Utero (1993)

Avec sa batterie enregistrée… dans la cuisine et entourée de 30 micros, il y a toute une mythologie associée à cet enregistrement du dernier album de Nirvana, et surtout le premier après.. Nevermind. Le groupe souhaite une approche rugueuse et presque brutaliste, ce que lui donnera Albini. Après un premier travail bouclé en une grosse semaine, l’album déplaît aux huiles de Geffen et donne des regrets à Cobain lui-même. Le groupe et le producteur se lancent dans une série d’échanges houleux qui amènent à un retravail des enregistrements initiaux. Le disque qui sort et qu’on connait n’est donc pas tout à fait celui enregistré par Albini mais quelque chose d’autre et d’intermédiaire. La voix a été augmentée et la basse en grande partie retravaillée. La mastérisation a corrigé certaines caractéristiques d’un son « éteint » qui ne plaisait plus à Cobain. Histoire compliquée et pas forcément un grand souvenir pour Albini.. même si c’est devenu un classique.

7. Bedhead – Transaction de Novo (1998)

C’est le dernier album de Bedhead et un disque en apparence assez relâché. Les tempos sont fluctuants, les chansons bizarrement fichues et affranchies de toutes les règles (refrains inexistants, transitions molles, etc). On a le sentiment qu’Albini n’a fait qu’appuyer sur le bouton, mais il y a quelques pièces qui sonnent magistralement bien à l’image de Extramundane, qui est peut-être la chanson avec le jeu de guitares le plus classe de toute la planète.

8. The Breeders – Pod (1990)

On a pris le premier album… pour ne pas prendre Title Tk, enregistré en 2002, et qui signa le retour d’une collaboration entre les Breeders et Albini. Sur Pod, difficile de ne pas en faire une « production classique » de l’artiste : l’enregistrement est réputé pour avoir été bouclé en une semaine au lieu des deux prévues. Les filles dorment à l’étage et descendent au studio pour jouer… en pyjama. Albini est là et accompagne le mouvement. Le son de batterie, jouée par Britt Walford qu’Albini a lui-même recommandée au groupe (Slint), est enregistré au plus près des peaux. C’est assez stupéfiant à la réécoute.

9. Nina Nastasia – On Leaving (2006)

Nina Nastasia a bénéficié des services exclusifs de Steve Albini pendant une grande partie de sa carrière. Depuis Dogs en 2000, Albini aura été son unique producteur. C’est une curiosité et peut-être un exemple de fidélité unique dans la carrière du… producteur. Au point qu’on ne sait pas qui est fidèle à qui dans cette histoire. On Leaving est un chef-d’œuvre.

10. Songs : Ohia – Magnolia Electric Co. (2002)

L’album US par excellence : country, alt.rock, americana, enregistré à Chicago. C’est techniquement le dernier disque de Songs : Ohia et le premier du reste de l’histoire de Jason Molina. Peut-être le disque qui résume le mieux tout ce que le rock américain a signifié ces trente dernières années.

11. Smog – Kicking A Couple Around (1996)

Le EP ne dure qu’une vingtaine de minutes mais est le premier travail qui laisse entrevoir ce que sera Smog juste après : l’un des groupes américains les plus âpres et désolés de la période américaine. La production laisse une place incroyable aux instruments, espace les pistes au maximum et crée un effet de profondeur qui donne le sentiment qu’on se jette, sur chaque note, au fond du puits.

12. Palace Music – Viva Last Blues (1995)

Albini a aussi travaillé sur Arise Therefore, l’album suivant de Palace. Les deux productions, Viva Last Blues et Arise Therefore, se complètent et présentent les mêmes caractéristiques d’écoute extrême de la naturalité de l’artiste, de ce qu’il a intrinsèquement à fournir. Sec et sur l’os. Que la musique sonne ou pas.

13. Tad – Salt Lick (1990)

Il y en a toujours qui se demandent si Tad n’était pas meilleur que Nirvana. Tad Doyle était un ancien boucher au physique beaucoup moins cool que celui de Kurt Cobain. On ne peut pas dire que c’est ce qui a fait la différence. Mais, dans les deux cas, Steve Albini était derrière les fourneaux.

14. Big Black – Songs About Fucking (1987)

Deuxième et dernier album du groupe d’Albini, ce disque est sur sa première face assez emblématique de ce que le producteur aimait faire : enregistrer vite et bien… si possible sans trop se préoccuper de modifier les morceaux. On retrouve ici une fameuse reprise du The Model de Kraftwerk.

15. Shellac – Excellent Italian Greyhound

C’est le quatrième album du groupe et il y a un lévrier (celui du batteur) sur la couverture. C’est pour ça qu’on a retenu cette production d’Albini par lui-même et pour lui-même. Shellac est en effet l’un des groupes dans lesquels Albini joue et chante, après Big Black (voir ci-dessus) et Rapeman.

16. Sloy – Plug (1995)

Albini a produit quelques artistes français : les Thugs pour l’album Strike (expérience qui ne laissa pas un souvenir impérissable), Dionysos (Western sous la neige, qui ne nous laissa pas un souvenir impérissable) et surtout le Plug de Sloy, l’un des albums les plus cools de toute l’histoire du rock français. Albini produira également Planet of Tubes, l’année suivante. On aurait pu citer dix ans plus tard le travail sur les albums des Nantais de Chevreuil.

A noter qu’un dernier album de Shellac, To All Trains, sortira d’ici quelques jours.

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