Swift Guad x Al’Tarba / Partitions Oubliées
[Addictive Music]

8.6 Note de l'auteur
8.6

Swift Guad x Al'Tarba - Partitions OubliéesUn an après la sortie de leur excellent album Musique Classique, Swift Guad et Al’Tarba en remettent une couche et posent sur le clavecin un nouveau disque en 14 morceaux, composé juste après le précédent et qui en constitue un prolongement tout aussi savoureux et séduisant. Alors que Musique Classique suivait scrupuleusement sa contrainte de sonner thématiquement (et musicalement) comme un opus de rap… droit venu du XVIIIème siècle, ces nouvelles Partitions Oubliées marquent un petit relâchement dans le cahier des charges et une prise de champ plus grande par rapport aux références qui illustrent la couverture.

Le disque est plus libre, plus sauvage mais aussi plus aventureux et fragmenté, moins focus diraient les anglo-saxons, ce qui est loin d’en affaiblir la portée. Les chansons s’inscrivent moins dans une recherche de continuité narrative que d’impact renouvelé, affichant néanmoins une vraie cohérence esthétique qui tient à la manière dont Swift Guad approfondit lexicalement le registre Grand Siècle mais aussi dans une sorte de fil rouge, ténu mais réel, dans les beats d’Al’ Tarba. Comparé à son prédécesseur, le disque est plus sombre et vénéneux, tourné vers l’occultisme et la célébration d’une forme de violence contre les injustices et les adversaires identifiés par le duo. Bulletproof, à l’entame, donne le ton avec un arrangement emphatique et baroque, servi par une charge contre les violences policières. Le flow de Swift Guad est tout du long particulièrement chargé et hermétique, multipliant les références cinématographiques et culturelles contemporaines. Diabolus In Musica est impénétrable mais on prend, ensuite, la déferlante de Joker Part I, en pleine gueule.  L’uppercut ne dure qu’à peine plus de deux minutes mais constitue le premier choc de ce disque qui ne fait pas dans la dentelle. Horrifique et lugubre façon horrorcore, ascendant Wu-Tang, le duo nous projette dans un univers heurté, hanté et agressif. La collaboration avec Cenza sur Osirus ne dépasse pas les frontières de Montreuil mais s’impose comme un remarquable dialogue répétitif et expérimental entre Swift Guad et le taulier de l’Uzine qui emprunte aux codes sonores du rap dominant, crade et drill. Faussement trap, le morceau est épatant et beaucoup plus complexe qu’il en a l’air.

Partitions Oubliées ressemble autant à une mixtape qu’à un album véritable. C’est une force et une faiblesse. Le texte de N’y Touche Pas est impressionnant et met en valeur l’intensité de Swift Guad, gentiment relevée par le featuring du virevoltant et astucieux Deadi, autre rappeur francilien (des Yvelines, si on ne fait pas erreur) dont on est moins familier. L’album tutoie les sommets après le nébuleux mais fascinant Repères, avec un enchaînement de l’entre-deux qui sonne comme un festival. La figure de Batman (et celle du Joker) est incontournable ici, entre la formidable série des Joker Part II et III, réservoir de punchlines irrésistible, et l’assez génial Oswald Cobblepot, l’autre nom du Pingouin, pour lequel Al’Tarba fait déferler sa rage au chant. Ce titre nous fait regretter que le beatmaker ne passe pas plus de temps au micro tant il réussit sur quelques vers à faire parler son énergie.

Ici il n’y a pas de superhéros, car les gens ont trop de soucis. T’auras beau crier comme un veau. Tu verras jamais de chauve-souris“, chante Swift Guad, tissant un lien entre le Gotham perdu de Batman et la situation des banlieues. Difficile de dégager un thème fort ici : les textes tapent à droite et à gauche avec une concentration un peu moins évidente que sur le Musique Classique originel. Il faut ainsi prendre les pièces une à une et les considérer comme des one-shot souvent percutants et brillants, à l’image du noir Black Mirror aux sonorités space-rap, du Salieri (bien lancé par un sample de l’Amadeus de Milos Forman) et de l’émouvant Partitions Oubliées, peut-être le plus beau morceau de l’ensemble où les MCs se souviennent avec émotion de leur arrivée à Paris/Montreuil, à travers un magnifique travelogue autobiographique.

Au final, Partitions Oubliées se situe un cran en dessous de son prédécesseur. Il n’en reste pas moins que les rappeurs français capables d’évoluer à ce niveau de pertinence et de créativité sur un album entier (même composite) se comptent sur les doigts d’une main. On imagine qu’on aura d’autres occasions de retrouver Swift Guad et Al’Tarba en duo et qu’ils endosseront alors une autre défroque que celle du Joker ou de Salieri. On a hâte d’y être.

Tracklist
01. Bulletproof
02. Diabolus in Musica
03. Joker part I
04. Osirus feat Cenza
05. N’y touche pas feat Deadi
06. Repères feat Zikri
07. Joker part II
08. Salieri feat I.N.C.H
09. Oswald Cobblepot
10. Joker part III
11. Partitions Oubliées
12. Black Mirror
13. Poignée de Punchline (bonus)
14. Poignée de Punchline 2 (bonus)
Écouter Swift Guad x Al'Tarba - Partitions Oubliées

Lien
close
Recevez chaque vendredi à 18h un résumé de tous les articles publiés dans la semaine.

En vous abonnant vous acceptez notre Politique de confidentialité.

Ecrits aussi par Benjamin Berton

Friday I’m In Love par Strange As Angels : mais pourquoi ?

S’agissant de The Cure, on est généralement prêts à tout. Attendre un...
Lire la suite

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *