Al’Tarba / La Fin des Contes
[I.O.T Records]

9.4 Note de l'auteur
9.4

Al'tarba - La fin des contesOn se doutait bien que les contes de fées selon Al’Tarba n’allaient pas s’adresser seulement aux enfants mais à la lecture des premières communications sur son nouveau disque solo, La Fin Des Contes, on était incapable de deviner à quoi s’attendre. Le successeur de la Nuit se Lève, disque phare de l’année 2017, est au final encore meilleur que celui-ci qu’on considérait pourtant comme un abîme de noirceur et un sommet de fantaisie. La Fin des Contes est plus abstrait, plus profond, plus puissant et plus ambitieux que ce que le Toulousain a produit jusqu’ici, un vrai disque-monde, cohérent et en même temps explosé de partout, un disque enfantin et visionnaire, horrible et joueur comme une frousse de gosse ou un coup de cognée.

A l’assaut de l’univers des contes, Al’Tarba tient autant de Bruno Bettelheim (La Psychanalyse des Contes de Fées) que d’Edgar Poe, Villiers de l’Isle d’Adam ou Oscar Wilde (et sa Maison de Grenades)… mais dans un genre, le abstract hip-hop, qui ne passait pas jusqu’ici pour un genre narratif majeur. Le disque, contrairement à ce qu’on attendait initialement, ne raconte pas une histoire suivie, pas plus qu’il ne fonctionne comme un opéra ou un récit dramatique. Ce n’est pas un disque-opéra avec un début ou une fin, mais plutôt une variation sur l’idée du conte qu’Al’Tarba illustre avec des scènes souvent assez codifiées (la fille, l’errance en forêt, les monstres, les loups), des séquences qui convoquent des images, effrayantes, suggestives ou purement psychédéliques et oniriques, dérivées du conte. Ce parti pris, entrecoupé d’interludes (au nombre de 3) qui sont eux de vrais contes (récités), constitue le coup de génie du disque qu’il transforme soudainement en une démarche inédite spectaculaire assez proche d’un ballet de cour où le hip-hop et le conte auraient remplacés la danse.

Réussite conceptuelle donc mais aussi et avant tout réussite musicale qui s’ouvre sur deux instrumentaux impeccables et immédiatement immersifs. L’Ouverture dont on retrouvera le motif un peu partout est marquée par un crissement de violon à la fois irréel et inquiétant et une mise en sons fascinante et littéralement hantée par un chant d’arrière-plan entonné par le maître des lieux. Bongophore est un pur morceau d’abstract génial depuis les quelques notes pianotées de la 37ème seconde, pour son crescendo épique et ses sonorités jungle exotique. Al’Tarba nous plonge dans un univers de féérie, animal et vitaliste, où l’on retrouve au moins autant les ambiances à la Kipling que celles de frères Grimm. La Rentrée des classes s’amuse comme du Senbeï sautillant qui tabasserait Kid Koala à la récré. Il faut un sacré culot pour rebondir ensuite sur l’orientaliste Burnin, porté par un triple featuring remarquable du chanteur dancehall Lyricson (souverain ici), du Canadien King Mizo et de l’Américain Mad Squablz. Une fois encore, le dépaysement est total. Al’Tarba invente un territoire orientaliste et inédit qui nous change des légendes européennes et en déconcertera sûrement plus d’un. Le premier conte, conçu et imaginé par Al’Tarba mais écrit comme le deuxième par Charlotte Vinsous, est notre préféré, à la fois glaçant, macabre et gothique comme du Shelley. L’enchaînement qui suit est quasi parfait jusqu’à un Back To The Ghostland (rien à voir a priori avec le Prisoners of the Ghostland de Nicolas Cage) remarquable et qui bénéficie du chant décisif de la fille, Paloma, du roi du flamenco Vicente Pradal. Ce morceau est incroyable, inédit et souligne l’ambition immense d’un Al’Tarba qui élargit au maximum les limites du genre. On n’est ici plus tout à fait dans le champ du beatmaking, dans le champ du hip-hop mais dans un autre chose qui embrasse large et mêle plainte, chant, world, ambient et narration.

Autant dire que lorsque s’annonce le deuxième Conte, on ne sait plus où on habite. Qu’il opère dans un registre plus attendu avec la complicité de la Droogz Brigade sur le Festin, en mode punk atrophié et en personne sur le génial Little Girl ou encore aux côtés de Bianca Casady (CocoRosie) sur l’incroyable Hush Little Bay (morceau frère du morceau enregistré avec Mounika, Le Jour, qui nous avait tellement plu sur le Cabinet des Curiosités), Al’Tarba réalise un sans faute qui ressemble à chaque fois à un immense bond en avant et une vraie exploration sonique. C’est cette sensation d’une quête de nouveautés et d’une révolution sans frontière qui donne un côté si excitant et exaltant à la Fin des Contes. Que les puristes se rassurent, Le Festin rappelle aux amateurs qu’Al Tarba n’a pas versé dans une posture arty. Avec son entame surpuissante lancée par un Staff L’Instable fabuleux et son refrain fédérateur pour punks de stade, la pièce compte parmi les plus marquantes du disque. Le titre montre à quel point l’artiste est capable de s’éloigner de ses bases pour mieux y revenir, d’ouvrir les portes tout en y faisant pénétrer (comme des sauvages) ses amis des débuts. La meilleure preuve en est le contre-emploi offert à un Stick qui assure l’écriture d’un Troisième Conte, inattendu et parfait, sobre et moral, que pousse le conteur David Ayala.

Le final tête de gondole et éponyme, porté par le beau featuring de Dooz Kawa, conclut la chose de la meilleure des manières : punk, hip-hop et pop se rejoignent dans un miracle de tact, de finesse et d’intensité de quatre petites minutes. La Fin des Contes est, d’où qu’on le prenne, un prodige et une réussite exemplaire, intelligent, percutant et aux richesses insoupçonnées. Tout y est. Rien n’est en place. Le disque nous donne envie de faire les grosses têtes et de finir en citant Bettelheim dans le texte. C’est tellement bien qu’on se croirait dans un livre.

« Tout conte de fées est un miroir magique qui reflète certains aspects de notre univers intérieur et des démarches qu’exige notre passage de l’immaturité à la maturité. Pour ceux qui se plongent dans ce que le conte de fées a à communiquer, il devient un lac paisible qui semble d’abord refléter notre image ; mais derrière cette image, nous découvrons bientôt le tumulte intérieur de notre esprit, sa profondeur et la manière de nous mettre en paix avec lui et le monde extérieur, ce qui nous récompense de nos efforts. »

Tracklist
01. Ouverture
02. Bongophore
03. Rentrée des classes feat. DJ Nix’On
04. Burnin’ Feat. Lyricson, Mad Squablz & King Mizo
05. Premier Conte
06 Carrousel
07. Fireflies
08. Back To The Ghosland feat Paloma Pradal
09. Deuxième Conte
10. Le Festin feat. Droogz Brigade
11. Hush Little Bay feat. Bianca Casady
12. Old Dragon
13. Little Girl
14. Troisième Conte
15. La fin des contes feat. Dooz Kawa
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