Nick Cave & Warren Ellis / Carnage
[Goliath Records]

6.1 Note de l'auteur
6.1

Nick Cave & Warren Ellis - CarnageEntre deuil et confinement, Nick Cave a passé beaucoup de temps à lire et à penser. Et puis, avec le plus grand naturel, il a fini par convier son grand ami Warren Ellis à composer pour et avec lui. Carnage est le produit en huit morceaux de cette nouvelle collaboration qui n’a pas la puissance sauvage des albums de Grinderman, mais ajoute un peu d’âpreté et d’esprit d’exploration aux derniers albums, tristes et solennels de l’Australien.

Carnage est présenté comme un album presque improvisé et issu de séances de jam entre les deux hommes, ce qui ne saute pas aux oreilles d’abord tant la matière sonore proposée par Warren Ellis semble sophistiquée et adroitement déconstruite. Entre une pulsation rythmique presque jazz qui traverse le disque, des lignes de pianos comme jetées au hasard des vers et un synthé libre, profus et maladroit, Carnage réussit le prodige de sonner à la fois dense et dépouillé. Le disque démarre par vingt secondes assez belles et qui nous replongent directement dans l’ambiance sacrée et presque barbante de Ghosteen. Et puis le synthé vient déjouer le plan initial et mettre le morceau à terre. Cave reste seul et un peu fou à hululer dans une chapelle déserte, bientôt occupée par un incongru chœur d’enfants. Le résultat n’est pas tout à fait réussi mais suffisamment déroutant pour qu’on se demande à quoi on a affaire. Old Times sonne comme une chanson de vieux rock, un peu creuse et négligée, dont la mélodie se serait égarée. Nick Cave y raconte plus qu’il n’y chante, improvisant autour de son lexique poétique traditionnel fait d’images bibliques, de feu magique et de tendresse morbide. Difficile de dire si le morceau fait preuve d’audace en lorgnant vers les sonorités de Let Love In ou si la musique d’Ellis ne fait qu’habiller une absence réelle d’intentions. On opte plutôt en faveur d’une certaine complaisance cette fois, comme si le disque s’attachait à paraître plus qu’à exprimer. Carnage est autant un récit qu’un chant sacré, englué dans une imagerie de la perte et de la religiosité qui tourne un peu à vide, malgré la qualité du chanteur. « My heart is an open road where we ran away for good », chante Cave avec un esprit de sérieux et une gravité qui inspirent autant le respect qu’ils laissent poindre une certaine prétention affectée dans la mise en scène.

White Elephant fait toutefois une forte impression avec sa poésie surréaliste et déglinguée et son sens de la menace. Les images saugrenues se multiplient (« I’m a Botticelli Venus with a penis/…/I’m an ice sculpture made of elephant-sized tears »), mêlant ce qui ne peut qu’être de l’humour avec un engagement politique surprenant, avant que le morceau ne se change en une sorte de défilé carnavalesque dans une rue de la Nouvelle-Orléans. Carnage en est un à sa manière évoluant entre le vrai disque, l’improvisation entre amis et la copie grandiloquente d’un élève doué mais qui a tendance à se répéter. Albuquerque est une chanson sublime, immobile et amoureuse, sensible et à l’arrêt comme l’époque. C’est dans ce registre-là, de crooner désolé, que Cave est peut-être le plus efficace et séduisant. Lorsqu’il chante avec ce mélange de solennité et d’émotion (Lavender Fields), lorsqu’il égrène sa poésie incertaine, on ne sait plus trop à quoi s’en tenir. Cela n’arrivait pas avant mais on s’ennuie un peu sans être capable de recevoir toute la force et la beauté de sa parole. Les disques les moins réussis sont ceux où l’écrivain poète l’emporte sur le rockeur. Shattered Ground évoque la figure lunaire mais aussi, une énième fois, la désintégration du poète. Les thèmes sont ultra classiques et sont traités avec une belle application mais sans que le résultat soit renversant, ni même bouleversant. « We bought a house in the country where we could lose our minds/ The moon is a girl with tears in her eyes/ Who is throwing her bags in the back of the car. » Cave a déjà été plus inspiré mais on peut marcher si on veut.

Quitte à se tromper, on qualifiera ce Carnage d’œuvre réellement mineure et de transition entre les grands disques tristes de ces dernières années et ceux qui viendront sûrement. Le dernier morceau, Balcony Man, est le plus beau des huit. L’imagerie est splendide, le texte somptueux et l’accompagnement d’une justesse invraisemblable. C’est peut-être ce qu’il faudra garder ici : cette capacité de Cave à tomber de temps à autre et un peu plus rarement qu’avant, disons-le, sur un instant de grâce ou de magie pure. Les incantations et les tentatives maladroites ou rasoir d’avant n’auront servi qu’à justifier ces quatre minutes là. Après plus de trente ans, on ne peut pas espérer grand-chose de plus ou de moins. La vie continue.

Tracklist
01. Hand of God
02. Old Times
04. Carnage
05. White Elephant
06. Albuquerque
07. Lavender Fields
08. Shattered Ground
09. Balcony Man
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