Installé entre une station essence et une jardinerie, c’est dans la périphérie commerciale et industrieuse de la capitale des Pays de la Loire que se trouve le Black Shelter. Le long d’un boulevard interchangeable et sans âme, cette brasserie développe l’idée d’une ambiance immersive apte à nous propulser au cœur de Dublin. Le cadre grouille notamment d’évocations des spécialités brassicoles irlandaises. Passé outre ce décor, où pullulent les plaques émaillées Guinness et Jameson, le lieu a l’immense attrait d’offrir une sympathique et chaleureuse salle de concert. Ce club, dont le décor est une évocation factice de distillerie, est situé en arrière-salle, l’espace s’avère parfaitement équipé et doté d’une acoustique plaisante ainsi que d’une scène confortable. C’est dans ce lieu, et dans une ambiance de soirée Halloween de circonstance pour ce 31 octobre, autant dire une atmosphère un peu éloignée des salles dans lesquelles les formations alternatives ont l’habitude de se produire, que de véritables légendes ont choisi de venir poser leurs flight cases ce soir.

Le trio que nous découvrons sur scène et qui motive un tel déplacement est une forme de mythe vivant pour les amateurs avertis. C’est aussi un concentré de tout ce que le rock peut faire de plus excitant, électrique et enthousiasmant. Cette soirée est en fait une occasion unique, quasiment inespérée, que nous offre le tourneur Rocking Dogs, de découvrir enfin sur scène The 5.6.7.8’s. Ce n’est en effet pas tous les jours que ce trio nippon vient fouler les scènes européennes. Mais, patience et vigilance récompensées, l’occasion est enfin là. C’est-à-dire près de trente ans après la sortie du EP 10 pouces Bomb The Twist par lequel nous les avions découvertes. Ce disque, un peu OVNI à l’époque, se trouvait chez un ami dans la pile des disques fraichement ramenés de la Rough Trade. Ces six titres trouvèrent bien vite une place sur une cassette, à la suite d’autres singles signés Beat Happening, Guv’ner et autres Kicking Giant. Autant dire que, dans ce saut par-dessus l’océan Pacifique, c’était aussi un bond esthétique qui s’opérait, une intronisation à un garage rock mâtiné de surf music et sévèrement relevé au punk rock des origines.

The 5.6.7.8’s c’est avant tout un retour à l’essence du rock, aux fondamentaux, aux basiques. Trois filles venues du Japon qui, depuis maintenant près de quarante ans, nous délivrent un cocktail sonique aussi urgent que renversant. The 5.6.7.8’s c’est un peu comme si The Ronettes, The Crystals ou The Shangri-Las, après avoir écouté les Ramones, avaient décidées de damer le pion à la gente masculine en s’emparant des instruments, en convoquant le charme et l’élégance des premières et le dynamisme débridé des seconds. Si leur jeu a la fulgurance, l’économie et une forme de radicalité punk, leurs tenues de scènes et l’esthétique graphique de leurs disques semblent tout droit venues des pages des revues adolescentes de la fin des fifties et du début des sixties. Ce soir, pimpantes comme à leur habitude, elles arborent, de manière parfaitement assortie, et dans la plus pure tradition des girls groupes du début des années 1960, de sobres robes longues ajustées couleur terre de Sienne, sur des escarpins à talon aiguille doré. Leur lutherie fait, elle aussi, dans le raffinement : une imposante guitare Silvertone 1449, Black Silver Flake d’un côté et une élégante Basse Danelectro DC ‘59 Gold Sparkle de l’autre. Ce cocktail leur assure une allure aussi élégamment élaborée que subtilement décalée. Les sœurs Fujiyama, Sachiko à la batterie et Yoshiko « Ronnie » derrière ses ostensibles lunettes noires à la guitare et au chant, accompagnées de Akiko Omo à la basse, sont un peu pour le pays du soleil levant, ce que Thee Headcoatees sont à l’Angleterre, une copieuse posologie de rock finement dosée, administrée avec une bonne poignée de poil à gratter, distillée dans du gaz hilarant. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’unique merchandising disponible ce soir est un récent single des trois Japonaises accompagnées de Miss Ludella Black, membre de Thee Headcoatees.

Bien loin de l’image que certains pourraient s’en faire, ce trio n’est pas un « single hit maker group », il est tout simplement un hit maker group, sa discographie recèle de véritables brûlots irrésistibles. Donc, force est de constater que, bien loin de l’image réductrice qui voudrait enfermer le groupe dans leur rôle de groupe du film Kill Bill de Quentin Tarantino, The 5.6.7.8’s existait bien avant cette apparition flamboyante et, preuve en est ce soir, si le groupe a pleinement profité de ce coup de projecteur providentiel, il a également su adroitement capitaliser dessus pour développer une carrière durable, sans compromission aux chimères du succès. Car le challenge était énorme pour elles, rien d’évident à passer du statut de groupe underground tokyoïte à celui de coqueluches internationalement reconnues.

Comme leur apparition cinématographique le met admirablement en scène, The 5.6.7.8’s est typiquement le genre de formation qu’il faut absolument avoir découvert sur scène pour en prendre toute la mesure. Si les enregistrements du groupe sont de fabuleuses incitations à la frénésie, pendant près d’une heure trente, leur show inonde ce soir la scène et la salle d’une sauvagerie joyeuse et contagieuse, nous invite à nous replonger dans une esthétique délicieusement désuète. Les clins d’œil appuyés aux années soixante fusent, à travers notamment l’évocation de grands noms du rock, de la culture populaire occidentale et japonaise et de quelques figures du cinéma, comme sur I Walk Like Jayne Mansfield. En une vingtaine de titres, l’essentiel de leur discographie se déploie comme autant d’incontournables. On ressort de ce set délicieusement étourdi et euphorique, satisfait de ce déplacement en gardant l’espoir de les voir revenir prochainement pour une nouvelle dose de ce véritable élixir de jouvence.
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