Miossec – Le Carré Magique (Lannion, octobre 2025)

Sans tomber dans une obsession maniaque, il est parfois intéressant de revenir voir et écouter un artiste à plusieurs reprises sur une même tournée. Ce qui s’avère d’autant plus intéressant quand il est possible de revoir un même spectacle à des moments éloignés et dans des contextes très différents. Nous avions pu écouter et revoir Christophe Miossec sur scène lors d’une date enthousiasmante donnée au printemps, à Rennes, lors du festival Mythos, c’est-à-dire au lancement de cette nouvelle tournée et dans une formule compressée, d’une heure, adaptée au contexte d’un festival. C’est cette fois à Lannion, sur la scène du Carré Magique, que se présentait une seconde occasion de retrouver Miossec. Ce lieu, construit en 1991, est le théâtre de cette petite sous-préfecture au charme tranquille. Derrière une architecture un peu rigide qui, derrière sa façade à la trame rigoureuse et déjà un peu datée, composée de béton, de verre et de métal, abrite une confortable salle de 850 places. La structure, qui est labellisée depuis 2011 Pôle national cirque en Bretagne, accueille autant des spectacles de danse, de théâtre, que, comme ce soir, des concerts. Nous ne sommes donc pas là sur une scène rock ou musiques actuelles, ce qui ne manque pas de colorer plutôt sagement la soirée. Cette capacité intermédiaire est parfaitement à la mesure de la proposition souhaitée par Miossec qui, au-delà de la volonté de ponctuer largement cette tournée par des dates bretonnes, cherche un peu à éviter les grandes villes et leurs copieuses offres culturelles. La tournée Simplifier semble donc ici parfaitement à sa place.

Nous retrouvons le Brestois accompagné des deux musiciens qui composent le trio spécialement recruté pour cette tournée. Un trio pour une formule resserrée qui fait suite à un album en forme d’épure. Si l’album Simplifier a été enregistré quasiment en solo, la tournée déploie les choses avec un sens certain de la sobriété. À ses côtés, sur sa droite, Stéphane Fromentin, est équipé d’une guitare Kramer dont le jeu, sur ce manche métallique en aluminium rutilant, se fait tour à tour caressant et rageur, et sur sa gauche, Nicolas Méheust aux claviers, dont le Fender Rhodes fluide et organique distille nappes feutrées et basses fluides sur des rythmiques ascétiques. Immédiatement, dès les premiers titres, la formule s’impose plus à l’aise qu’à Rennes, évidemment bien mieux rodée après une vingtaine de dates. Les trois musiciens opèrent dorénavant à la manière d’une solide formation, soudés et affichant une connivence ponctuée de sourire discrets et de coup d’œil complices.

Miossec – Le Carré Magique (Lannion, octobre 2025)

Miossec – Le Carré Magique (Lannion, octobre 2025)

La mise en scène reste minimale, presque austère, les tons orangés, rouges et bleu profond projettent par moment les ombres fantomatiques des musiciens sur le drap blanc de fond de scène, déployant ainsi un véritable théâtre de fantasmagories ténébreuses. Il faut attendre le dernier tiers du set pour voir le plan de feu se déployer de manière plus multicolore sur le fond de scène immaculé et découper alors l’espace de manière plus spectaculaire. Cependant, cette économie s’impose comme un atout pour le spectateur, car ce sont ainsi les chansons et leurs interprétations qui en bénéficient pleinement et qui focalisent l’attention. Et quelles interprétations ! Si Miossec reste toujours un peu sur la réserve dans sa relation au public, ne ponctuant les intertitres que de quelques remarques lapidaires, chargées d’une espièglerie pince-sans-rire, il gratifie son auditoire d’un set irréprochablement construit. Moqueur, il annonce La mélancolie, dans un contre-pied ironique, comme une chanson qui file la pêche, ou encore, il note la vocation touristique de la région en introduisant Des touristes comme étant une chanson sur Perros-Guirec. Cette petite cité voisine de Lannion, station balnéaire familiale, jouissant d’une position enviable sur la Côte de granit rose, en prend ainsi pour son grade. Il se fend d’un autre clin d’œil narquois en annonçant : une chanson sur Lannion, qui s’avère en fait être Brest. Son jeu de scène, dans une tension empreinte de sobriété, est avare de gestes, tout chez lui est donc bien contenu dans des textes cinglants, dans un charisme retenu et dans ce timbre de voix inimitable. Après l’épisode de la maladie, celle-ci semble avoir totalement regagné en aisance et en assurance. Toujours rocailleuse, elle se fait néanmoins plus fluide, ronde et chaleureuse, et même parfois apaisée.

Cette prestation se déploie sur une petite vingtaine de titres, ponctuant une heure trois-quarts de concert, clôturée par un généreux rappel de quatre titres, copieusement plébiscités par un public un peu sage, mais conquis, quittant enfin le confort des fauteuils pour applaudir debout et saluer la performance à sa juste valeur. Au-delà des titres du dernier album, qui composent un quart du set, avec Meilleur jeune espoir masculin, Je m’appelle Charles, Le Fruit, Qui, quoi, où, comment et pourquoi ? et Tout est Bleu, la formule actuelle se prête de mieux en mieux et avec un plaisir apparent à des relectures, ciselant les atmosphères, produisant des interprétations parfois radicales et quelque peu surprenantes de titres anciens, « sortis du placard » comme l’annonce Miossec. De véritables dépoussiérages pour des chansons maintenant devenues des classiques comme Non, non, non, non (je ne suis plus saoul), qui ouvrait, en 1995, comme une claque cinglante, « un crachat, une purge ! » le premier album Boire. Ce titre adopte ce soir une atmosphère martiale, presque gothique, teintée new wave, noyée dans une nappe de saturations tempétueuses soutenues par une rythmique martelée. Et, il faut bien l’avouer, ainsi remanié, ce titre n’a pas pris une ride, pas plus que Que devient ton poing quand tu tends les doigts qui clôturait ce même album. Au-delà de ces titres trentenaires, le trio revisite le répertoire avec bonheur, et même avec une certaine délectation malicieuse, en bousculant de manière toujours un peu radicale d’autres titres plus ou moins anciens. Au-delà des cinq titres tirés de Simplifier, Miossec nous promène allégrement dans son répertoire, entamant avec On vient à peine de commencer, tiré de Ici bas, ici même (2014) qui ouvre opportunément le set, à Les rescapés (2018) avec Nous sommes qui ouvrait cet album et clôture cette soirée. Nous passons également par Madame sur Brûle (2001), Désolé pour la poussière sur 1964 (2004), La facture d’électricité tirée de L’étreinte (2006), A Montparnasse issu de Finistériens (2009), ou encore La nuit est bleue l’une des pépites de Mammifères (2016).

Autant dire que pour celles et ceux qui hésiteraient encore à venir voir ou revoir Miossec sur scène lors d’une des prochaines dates, un seul conseil : précipitez-vous ! Ses chroniques de vies, jalonnées de personnages malmenés, ponctuées de doutes, de regrets et de peines, sont comme autant d’échos mordants de notre époque. Cette écriture agit à la manière d’un précipité instable, d’un cocktail improbable, mêlant des saveurs et arômes apparemment inconciliables. Ce sont des propos politiques qui n’en ont pas l’air, une poésie les deux pieds bien campés sur terre et le dos courbé, la tête solidement enfoncée dans les épaules pour lutter efficacement contre des vents aussi contraires que dominants. Si le désenchantement et les désillusions que l’engagement, les sentiments amicaux et amoureux peuvent susciter y sont si bien dépeints, c’est que ces mots sont aussi des antidotes. Miossec semble toujours plus à l’aise dans ces ambivalences et comme réconcilié avec lui-même. Le « tendre granit », ainsi que l’avait qualifié Alain Bashung, nous livre, épaulé par ce trio magique, un post-rock rugueux presque minimal, adoptant tour à tour des accents orageux comme sur Brest, rappelant ainsi les échos tempétueux de l’album Finistériens, tout en ne négligeant pas les introspections dépouillées ou les récits moins personnifiés, visant une dimension universelle.

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