Roulette Memory #22 : The Cure et les CD pirates

The CureCela fait quelques années maintenant que les CDs pirates n’ont plus grand usage. Ce n’est pas pour autant qu’il faut les effacer de notre discothèque et de notre mémoire collective. Ils sont nombreux dans nos étagères : The Cure, The Smiths par dizaines, achetés à prix d’or et d’autres, plus nombreux encore qu’on fabriquait et gravait nous-mêmes. On peine à identifier le moment exact où les enregistrements live ont définitivement été dévalorisés parce que la toile les délivrait à la douzaine et en quelques minutes seulement sur dimeadozen notamment ou d’autres sites. On se souviendra en revanche toute notre vie du temps où on les dénichait sur les marchés, dans un bac spécialisé, voire même chez certains disquaires qui ne se posaient pas de questions et nous les re-fourguaient à des prix plutôt prohibitifs : entre 120 et 145 francs pour un CD simple, 180 à 220 francs pour un double. Le plaisir était alors intense, proportionné à la surprise qu’on éprouvait de se plonger dans l’univers d’un groupe qu’on vénérait et qu’on avait eu, avec un peu de bol, la chance de voir une fois ou deux en concert. Les live pirates ouvraient des espaces pour le rêve. Les fanzines s’échangeaient les bons tuyaux, séparant les arnaques (au son pourri) et les autres (incroyables, magnifiques, essentiels). Les pirates venaient d’Italie, d’Angleterre ou des Etats-Unis sous des labels improbables (Red Phantom, Big Pig Records, USA Records) et créés pour l’occasion dont on pistait les sorties dans des sortes de catalogues embarqués et souterrains.

Cela fait une éternité que je n’avais pas mis la main sur ce pirate de The Cure, Dr Robert et Mr Smith, qui regroupe d’excellentes performances du groupe entre 1977 (Sound and Vision Studios en 1977) et 1981 (de fascinantes versions de A Forest, Figurehead et All Cats en Grey, enregistrées en France et ailleurs). Le son est clair, métallique parfois (comme sur cette BBC Session du 1er mai 1979), punk. Le CD ne faisait pas partie de mes préférés puisque ce n’est pas à proprement parler un live digne de ce nom. Je préférais de beaucoup un bon live à Hertogenbosch de 1984 (la version de Forever est ma préférée de tous les temps) et un double CD enregistré à Turin en 1989 qui est assez merveilleux. Ces deux-là sont vraiment d’époque et me rappellent des tas de souvenirs d’écoutes religieuses ou vaguement amoureuses (d’avant le sexe et toutes ces choses) qui ne reviendront pas, d’échanges de cours d’école, d’amitiés pas toutes évaporées que cet appétit pour la musique avait aidé à consolider.

Ce bonheur là a disparu avec le numérique et le bouleversement des stratégies marketing. Il n’y a plus de musiques souterraines, plus de vraies logiques d’excavations, plus de surprises aussi inespérées, ce qui ne veut pas dire du tout que le plaisir ait disparu ou n’ait pas pris d’autres formes. On ne serait plus là sinon mais les CDs pirates ont vécu et ne survivent plus que dans une bulle temporelle et nostalgique.

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