Babybird / Happy Stupid Nothing
[Psycho Mafia Recordings]

8.7 Note de l'auteur
8.7

Babybird - Happy Stupid NothingÉloigné des sorties labellisées depuis 2011 et son savoureux The Pleasures of Self Destruction, le néanmoins prolifique Babybird signe un retour en forme de bouteille à la mer avec cette remarquable collection de chansons montée pour le label Psycho Mafia Recordings à partir de six années de matériaux de contrebande et de sorties en catimini.

On l’a dit maintes et maintes fois : Stephen Jones a publié sur son bandcamp et ailleurs ces dernières années plus de belles chansons que n’importe quel autre artiste vivant. A part une centaine de personnes qu’on imagine être toujours les mêmes de disques en disques, personne n’en a profité mais l’artiste a pu réélargir sa base en tournant récemment avec Dodgy dans le cadre d’un attelage brit pop ressuscité. Il n’était sans doute pas difficile de tirer des centaines de titres du bonhomme un disque plein jusqu’au trognon (18 morceaux) qui tienne la route mais encore fallait-il que la sélection soit bien faite et que la réunion de morceaux composés sur plusieurs années et relevant de genres aussi différents que la pop, le rock, l’ambient ou le grand n’importe quoi témoigne d’une réelle cohérence artistique. Happy Stupid Nothing (qui renoue avec le design et la graphie de la première série d’albums lo-fi) remporte le pari haut la main et réussit à rendre compte avec sincérité de l’évolution d’un artiste aussi prolifique qu’inspiré et bordélique.

Côté pop, Happy Stupid Nothing démontre s’il en était encore besoin que Jones n’a pas d’équivalent lorsqu’il s’agit de composer de grandes chansons romantiques, amples et désespérées. C’est le registre sans doute le plus frappant ici : la voix n’a pas bougé et accompagne divinement des plaintes déchirantes où le chanteur se lamente sur l’amour perdu ou à venir, la chute et l’impossibilité de s’en relever. Feel qui ouvre le disque est monumentale, arrangée de cordes synthétiques qui sont tout ce que Jones peut se payer actuellement. Mais quel effet ! Quelle emphase ! Quelle grâce et quelle émotion !  Certains morceaux sont stupéfiants et littéralement irrésistibles : l’instrument Little Hope est terrible et magistral. Il se prolonge sur le tube instantané Vacuous qu’on voit mal rester plus longtemps dans la clandestinité tant il est intelligent et facile à chantonner. Entre la beauté triste d’un Fly qui fait pleurer, l’efficacité tape à l’oeil du grandiose King of Nothing, le romantisme emphatique et irréprochable de In Place Of Love ou encore la pop sautillante et hargneuse de The Greatest Thing, on retrouve le Babybird fringant et conquérant des années 2000. La production, modeste, ramène nombre des morceaux de cette compilation à l’époque de Bugged, c’est-à-dire celui d’une pop triomphante et détraquée à la fois. Le son est rentre-dedans et agressif mais généralement parasité par des sources de son secondaires ou des effets de montage qui en atténuent la rudesse. D’autres titres en font presque trop dans l’escalade dramatique à l’image du beau Love Is Enough et finissent à la limite du surjeu vocal. Cela pèse bien peu quand Babybird sort de sa manche une pépite insolente comme Bad Feeling, l’un de ces morceaux qui le resituent instantanément en haut de l’échelle des chanteurs compositeurs.

Happy Stupid Nothing laisse une place tout à fait légitime aux instrumentaux et aux expérimentations sonores de l’artiste, celles-ci ayant pris une part importante dans ses productions des dernières années sous le nom de Black Reindeer, de Babybird, Trucker ou Deluder. C’est le pari le plus risqué du disque que de faire cohabiter des love songs et des titres pop uptempo et des séquences qui renvoient à la radicalité d’un Dying Happy ou aux compositions schizophrènes de son unique album solo, Almost Cured of Sadness, celui qui délivre sans doute le plus lisiblement les clés de son univers. Difficile de résister à la séduction sourde de I Am Not Here ou aux voix trafiquées de People Do Stupid Things Part 3. Babybird s’amuse sur Football et risque de perdre pas mal de monde avec l’ambitieux medley instrumental Happiness Peaks and Dips/robot streaker/the moment before/cataclysm une séquence de plus de dix minutes qui accole trois ou quatre compositions « bleak » et torturées.

Le disque évoque à plusieurs morceaux le sentiment de perte d’humanité qui suit l’abandon. Il évoque la volonté de revenir aux affaires et de récupérer sa place parmi les hommes qui comptent ou ceux qui sont dignes d’être aimés. Toute ressemblance avec une situation de déchéance proche de nous serait fortuite mais c’est évidemment ainsi qu’il faut entendre l’incroyable I Am Not Done. « I’ve done my time/ Now give me back my life ! I need it back. I want it back. I want to get it back. », s’époumone un Jones qui a prisé son pain blanc par le nez et abusé de l’alcool au sortir de ses années de célébrité. Après une crise cardiaque il y a trois ans, son appétit de chanter et de vivre a repris le dessus et l’a amené de nouveau à vouloir revenir au premier plan. C’est le sens d’un titre à l’ancienne comme The Weight of My Sin qui termine en apothéose cet ample mouvement de retour à la vie. Le texte compte parmi les plus directs, les plus simples et les plus bouleversants du chanteur.

« I will never stay down. As long as you are around. And if i float off the ground, please drag me back down. Dont let this thing stop cause i dont want to get old. I know i say it a lot but you are all that i got. » Adressée autant au public qu’à son épouse et aux siens, ce morceau déchirant est une affirmation de liberté et une déclaration d’amour qui élève l’âme et donne envie d’y revenir encore et encore. Il y a une vie après le succès et une vie après les paillettes. Il ne s’agit pas tant de renouer avec le vedettariat que de rester en vie et de conserver l’amour de quelques-uns. Une définition en quelques mots de ce qu’est la pop music depuis l’origine. Babybird à sa manière est éternel, pour ce que ça vaut de nos jours.

Tracklist
01. Feel
02. King of Nothing
03. Fly
04. In Place of Love
05. Bonebox
06. The greatest thing
07. People do stupid things part 3
08. I am not here
09. Back to the field
10. Football
11. I am not done
12. Little hope
13. Vacuous
14. Love life
15. Happiness peaks and dips/ robot streaker/ The moment before/ cataclysm
16. Love is not enough
17. Bad feeling
18. The Weight of my sin
Liens
Ecrits aussi par Benjamin Berton

Bill Callahan / Shepherd in a Sheepskin Vest
[Drag City]

Le bonheur est évidemment le pire truc qui puisse arriver à un...
Lire la suite

2 Comments

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *