Chaud devant. Michel Cloup est de retour et il défouraille à tout va et dans tous les sens sur ce disque étendu (15 pièces), sonique et à l’énergie débridée. Accompagné de Julien Rufié et Manon Labry, son “groupe” de tournée depuis quelques années maintenant, le Toulousain nous propose un disque qui renvoie la sensation d’avoir été pris sur le vif, composé à l’ancienne sur un coup de colère, une réaction à l’air du temps, en mode commando rock, punk et enregistrement express. Il s’en dégage à la fois une urgence sonique et un grand sentiment de maîtrise, de grands écarts stylistiques entre petites séquences/interludes et pièces amples ou carrément démesurées à l’image des deux morceaux de 21 et 16 minutes qui referment le disque.
On entre dans Catharsis en Pièces Détachées par un précipité de sons agressifs, pétarades et aboiements de molosses, qui se déverse dans un curieux titre électro-rock entêtant et primitif, La Honte. Le morceau hoquète, inquiète, vrille sur lui-même comme une chute de studio d’un Philippe Katerine, schizo et désintoxiqué de toute trace de fun. Les trois minutes vous scient les pattes et vous passent l’envie de danser pour une petite trentaine d’années. Le groupe enchaîne sur un Catharsis qui ressemble à un étrange maelstrom sonique, au texte bizarrement troussé et qui rappelle une version à peine augmentée de… Kyo. C’est à la fois mainstream et expérimental, lisible et brouillon, si bien qu’on ne sait pas trop quoi en penser. On retire cette même sensation de faux classicisme rock à l’écoute du très ligne claire, 2027, remarquable morceau de rock FM qui interroge notre place dans le monde, la situation du pays et le désastre ambient. Le contenu est politique mais le texte pas provocateur pour deux sous. On pense évidemment à une charge à la Noir Désir, avant de se laisser prendre par l’efficacité des guitares. On retrouve le Cloup remonté en mode slam terre brûlée sur un David, Goliath et Godzilla, bouillant et chargé en punchlines qui tapent juste. La peinture fait sourire, fait grincer les dents et met en scène un David qui ne sait plus où donner de la tête dans l’assaut mené par le libéralisme, tout en soignant sa carrière politique et son image sur les réseaux sociaux. C’est assez trash, hypnotique, mais sans comparaison avec le titre suivant, sublimé par le featuring impressionnant du collègue Fredo Roman aka NonStop. Les deux ludions s’en donnent à cœur joie pour un festival surréaliste, de désherbant culturel et d’uppercuts verbaux. H&M (hachoirs et machettes) est un exercice de lance-flammes verbal sur un tapis électro-clash-punk à chiens crasseux tout à fait délicieux. La compétition entre Roman et Cloup se termine sans vainqueur véritable mais en nous laissant scotchés et écrabouillés comme des oeufs sur le plat sous la semelle d’un buffle. Il faut bien l’interlude Stihl Loving You qui en 4 secondes (bah oui, 4) est juste là pour nous faire apprécier le jeu de mots, pour ne… pas s’en remettre. Andreas Stihl (1896-1973) n’avait pas mérité ça.
Les hostilités reprennent dans un désordre électro et rythmique quasi intégral, régressif et sourd, des séries d’allitérations mitraillette, de missiles à tête chercheuse qui agissent comme autant de salves tirées contre l’Autorité, la bien-pensance et la société à étages. Difficile dans une telle profusion de discerner parfois le message (s’il y en a un, et on en est pas certains), la morale de l’histoire (pas mieux), d’une éruption volcanique de colère, d’ébrouement punk et d’insurrection épidermique. L’écoute de le poison/l’antidote, de R.I.P (ou le jardinage cimetière en temps de guerre), le début d’une autre fin épuise autant qu’elle terrifie. La fin est proche et l’espoir a complètement disparu. La vision de Cloup et de ses musiciens est plus sombre, radicale que jamais, faisant parfois penser au radicalisme des amigos suisses de Gängstgäng. On retrouve la même colère amusée et ravageuse, le même soin des mots à impact et des sons qui tâchent la chemise. Le revers de la médaille ici est évidemment que l’écoute de cette heure et quinze minutes de matière brute est éreintante et presque douloureuse pour celui qui garde un peu d’espoir et de naïveté. Éreintant au point qu’on trouve l’interlude Bruit de Fond, aussi doux et paisible qu’un slow joué par Throbbing Gristle. Place du Ravelin, à la production claire et propre, flotte dans tout cela comme une incursion poétique et presque enfantine, convoquant la description réaliste et attendrie d’un… endroit central. On pense aux ouvrages de Grégoire Courtois, Chroniques de la Place Carrée, pour les qualités d’observation et l’attention portée aux personnages du quotidien. Maria fonctionne sur un registre similaire, incarné et curieux. Ces deux chansons apportent un contrepoint plus sentimental au disque qu’on n’attendait pas et qui ne fait pas de mal.
Le disque se termine par deux pièces monumentales, dans l’esprit de ce que propose du reste NonStop, chanson-monde comme on dirait pour faire snob et lettré, qui se balade au jugé et au touché dans un monde obscur et agité. Il faudra réécouter tout cela avec du temps et de l’attention, pour faire son choix. Comme Bouaziz, Cloup pourra faire l’objet de critiques en complaisance (la longue réflexion sur le statut de l’artiste.. côtoie des commentaires sur le vif concernant la mort de Steve Albini… par association) mais on préfère y voir une détermination forcenée à insuffler du sens, de l’intelligence et de la philosophie là où il n’y en a pas assez, de la politique où il n’y a plus que du blabla, du feu à la place du vent. C’est globalement très bon. Très long et très bon. On s’y retrouve. On peste contre le statut de ces musiques d’inframonde, des arrières-boutiques et des souterrains. Il n’y a guère de succès pour tout ça mais qui s’en soucie ? Avec cette Catharsis en Pièces Détachées, Michel Cloup est toujours plus de notre côté et nous du sien. Dire qu’on passe un bon moment en sa compagnie n’est sûrement pas un compliment à lui faire mais c’est bien le cas : ce disque est super.
02. La Honte
03. Catharsis
04. 2027
05. David, Goliath et Godzilla
06. H&M (hachoirs et machettes)
07. Stihl Loving You
08. Le Poison/ l’antidote
09. R.I.P
10. Le début d’une autre fin
11. Bruit de Fond
12. Place du Ravelin
13. Maria
14. Pour qui ? Pourquoi ?
15. SISRAHTAC

