On ne se voyait pas non plus finir l’année sans amour, sans love, sans LUV. Comme dans toute bonne histoire qu’on aimerait durable, il faut laisser le temps faire son œuvre, installer la relation avec ses bas inévitables et ses hauts qui transforment une vie. Cela fait déjà un moment que ça dure avec les athéniens de Sugar For The Pill, groupe navigant dans des eaux dans lesquelles on aime tant se prélasser, celles de la noisy pop, du shoegaze. Né sur les cendres de diverses formations plus sombres, il traine dans son ADN quelques scories de cette époque coldwave plutôt agréables (on se souviendra au passage de la très jolie surprise Yellow Red du bassiste Stefanos Manousis) qui renvoient à la genèse d’un mouvement dont les Cocteau Twins ont pu à bien des égards faire office de trait d’union précurseur avec la vague précédente, la nouvelle. Si l’on revient un peu moins en arrière, on se rappellera aussi que l’on s’était quitté un peu fâchés à la fin du premier album des grecs, Wanderlust en 2022, déçu de promesses non tenues. Il faut dire que c’est toujours un peu le risque avec ces nouvelles pratiques promotionnelles, quand un groupe et son label décident de teaser la sortie d’un album à coup de multiples singles qui s’avèrent être au final les meilleurs morceaux du disque, un peu comme ces comédies faiblardes qui livrent leurs meilleurs gags dans la bande-annonce. Sous couvert d’une pochette magnifique et deux singles vraiment canons, Sugar For The Pill délivrait au final un album trop anodin et peu emballant. Pas grave, ça arrive de se planter et rappelle au passage que la performance que constitue un bon premier album n’est jamais à négliger.
Inutile de dire que l’on n’était pas forcément rassuré quand on a vu Colours débarquer il y a plus de deux ans, premier single impeccable, annonciateur d’un second album lointainement à venir. Puis d’autres cavalcades effrénées : Anelia tout aussi convaincante, Luv, parfaite de bout en bout, puis Cherry Blossom en numéro quatre mid tempo plus post-punk, soufflant un peu à l’annonce de l’album, de nouveau emballé dans une pochette très travaillée : Sugar For The Pill repartait-il dans le même travers de tout donner un peu trop tôt ? Ces singles bonbons, comme le rose de la pochette die-cut et ses constructions géométriques, témoins d’un indéniable savoir-faire, avaient (et ont toujours) ce petit plus sensible qui fait la différence entre un morceau honnête et un tube en puissance. On y retrouvait toute la patte mélodique et mélancolique du groupe conformément aux attentes dues aux canons du genre mais plus que tout, outre une certaine science du refrain accrocheur, c’est la voix de la chanteuse Vana Rose qui retenait l’attention, jouant à la fois sur le registre de la douceur façon Miki Berenyi et celui de la gravité cold à la Siouxie, mutine et enjôleuse, telle une sirène qu’Ulysse aurait ramené à Ithaque pour lui proposer de chanter dans son groupe de corbeaux. Alors LUV, compilation de singles mis en valeur par quelques titres sans réel intérêt ou véritable album ? Un peu l’un et enfin l’autre. C’est vrai, il y a sans doute quelque chose de désuet dans le fait de s’attendre à découvrir un album de A à Z, sans doute le fruit d’une éducation à la Sarah records qui se faisait for de ne jamais extraire un single d’un album mais entre ce jusqu’au boutisme anti-commercial (qui n’a pas empêché le label de devenir la référence majeure qu’il est à présent) et ce saucissonnage en règle, il y a sans doute un entre-deux pas bien compliqué à trouver.
Heureusement, si les grecs ont effectivement pris le risque de jouer dès les premiers tours leurs meilleures cartes, le reste de leur main n’est pas dénuée d’atouts de taille qui, s’ils n’ont pas forcément tous les atours de single en puissance, et ce n’est du reste pas ce que l’on demande à un album, ils parviennent à trouver toute leur place dans un ensemble qui, contrairement à Wanderlust, gagne en cohérence et en équilibre. Ça n’était pourtant pas gagné, là encore en raison d’un choix de tracklisting peut-être étonnant, regroupant tous les singles en début d’album / face A, là où il faut à Pills, toute sa sensibilité de ballade dreampop pour se démarquer en tranchant franchement avec ses voisines à forte personnalité. Mais au fond, ce choix laisse aussi à la seconde partie, la face B donc, l’opportunité de faire valoir ses propres atouts loin de l’ombre encombrante des très bons morceaux déjà connus et, outre sa capacité à composer des mélodies à l’efficacité confondante, Sugar For The Pill se présente avec des intentions pacifiques et amoureuses, forcément avec un titre pareil, et des ambitions assumées jusqu’à la fin de l’album.
Le choix fonctionne donc plutôt bien. Sans doute est-ce parce que nos oreilles en ont connu bien d’autres que la noisy des grecs semble à ce point douce et abordable et quand les potards tendent à partir vers le rouge, ça n’est jamais de façon agressive. Le mur du son qu’ils cherchent à monter sur Gold, ne sert essentiellement qu’à border le refrain et s’apparente finalement plus à un muret certes quelque peu distordu, mais qui ravira tout de même les amateurs de belles maçonneries. Tout en contrôle, le groupe module ses propositions, tantôt plus post-punk (High Places), tantôt plus no-wave new yorkaise, s’octroyant d’office un + 2 dans la note finale rien que pour avoir sur ce huitième titre, Bowery Electric, remis en lumière cet excellent groupe américain du même nom disparu au tournant du siècle dernier. S’il revient à Komorebi la place peu enviée du titre un peu plus faible de l’album, c’est qu’il a comme souvent le rôle du petit creux mélodique qui prépare le final de toute beauté. Malgré sa concision, alors que le genre nous a souvent habitué à des conclusions un peu épiques et étirées, Rigel est un condensé de mélancolie faite musique, chevauchée amoureuse à dos de licorne et qui vient subitement clouer le bec aux fiers singles : oui, Sugar For The Pill nous en avait bien mis une de côté, éclatante et virtuose.
Pas de doute : Sugar For The Pill était bien décidé à nous donner du LUV. On avait beaucoup misé sur cette relation et on a bien fait. L’amour, ça se construit, patiemment parfois et il faut savoir accepter de passer outre quelques petits défauts pour que se révèle au fil du temps la personnalité pour laquelle on a craqué. L’album n’est pas parfait, laisse parfois un sentiment de maintes fois déjà entendu mais que l’on sait au fond assez injuste car ça n’est pas vraiment ce qui compte. LUV est un album lumineux dont le rose de la pochette se conjugue à la perfection avec le noir que portent les membres du groupe, trahissant toute l’ambiguïté du grand sentiment. Ni étreinte folle, ni relation toxique, il est bien de ces socles sur lesquels se posent les relations durables.

