Tristesse Contemporaine / Stop and Start
[Record Makers]

9.1 Note de l'auteur
9.1

Tristesse Contemporaine - Stop and StartL’année française démarre en fanfare et c’est Tristesse Contemporaine qui charge en premier avec sa troisième réalisation, le très accompli Stop and Start. Amusant évidemment de considérer que ce groupe qui n’est constitué que d’étrangers soit aujourd’hui assimilé à un groupe français mais c’est le droit du sol et du son qui s’applique ici et on n’en démordra pas : Tristesse Contemporaine est à nous et à personne d’autre. Stay Golden, leur précédent et deuxième album, avait marqué pour le trio l’amorce d’une démarche aventureuse qui est prolongée admirablement ici : transformer l’essai d’un premier album excellent, prudent et new wave (sous influence The Cure) en en faisant quelque chose de radicalement nouveau et quasi expérimental. Stop and Start enfonce brillamment le clou et peut être interprété comme l’aboutissement d’une émancipation des références originelles. L’album est énorme, dérangeant et en même temps ultra-séduisant, comme si le groupe avait mis la main sur la martingale ultime permettant d’être pop et hardcore à la fois.

Tristesse Contemporaine est un groupe hybride qui évolue entre rock, électro et proto-punk étincelant, entre ténèbres et lumières, entre petites combines dansantes et sécheresse mécanique, entre sophistication et DIY. Paradoxalement néanmoins, il est toujours plus facile avec ce groupe de disséquer ses influences une à une que de décrire ou de caractériser la vraie singularité de sa démarche et de sa musique. Ceux qui ont toujours considéré Tristesse comme un groupe d’imitateurs doués en seront ici pour leurs frais, tant Léo Hellden, Mike Giffts et Narumi Herisson font preuve d’audace. Pas la peine d’aller bien loin pour s’en rendre compte : l’album démarre sur une rythmique « claquements de main » que le trio étire sur plus d’une minute. On a fait plus hi-tec pour un groupe futuriste. Let’s Go, tube instantané, s’appuie ensuite sur une ligne de guitare somptueuse et sur un message fédérateur. L’association du clavier minimaliste et du riff est imparable et tisse en moins de deux secondes une ambiance poisseuse, urbaine et classe. La voix de Maik pose le contexte : l’album parlera de désir, des communautés, d’amitiés et de tribu. Ces thématiques sont au coeur des textes qui suivent, projetant le groupe dans une modernité qui s’exprime autant par le son que par la parole. Tristesse Contemporaine renvoie à travers ses chansons à sa forme même : le groupe, ce qu’il inspire, comment il fonctionne et comment il rend compte de son rapport au monde, trouble et empli d’espérance.

Musicalement, l’articulation entre le collectif et l’individuel s’exprime partout. Comment la musique se danse et comment elle se pense, comment l’artiste compose et comment il partage. Dem Roc illustre ce questionnement littéralement, nous transportant du quasi silence de la chambre noire (le morceau démarre sans aucun accompagnement, avec juste la voix et une rythmique décharnée) vers un dance-floor fantastique (et protozoaire) où la machine à danser imparable s’exprime de manière minimaliste. L’album est saisissant par sa capacité à emballer avec peu de choses. Maik qu’on a toujours tenu pour l’un des grands chanteurs et paroliers de sa génération (depuis son passage dans Earthling, il y a une éternité) est plus que jamais au coeur du dispositif. Son phrasé instinctif est impressionnant de bout en bout, laidback, à la cool, sur-humain et sensible mais aussi angoissant et parfois inquiétant. C’est la voix qui amène la sécheresse des guitares et de l’électro dans une direction ou une autre, nous projetant tantôt vers la comédie sentimentale (Girls), le blues phobique à l’américaine (Know My Name) ou la dinguerie existentielle (Get What You Want). La voix donne le sens et précède souvent une rythmique, nouvelle chez Tristesse Contemporaine, qui renvoie aussi bien à Kraftwerk qu’à Suicide, à PIL qu’à A Certain Ratio. Il est intéressant ici de tracer les lignes de fuite : rythmiques tribales mais aussi rock industriel. Stop And Start renvoie presque tout du long à son titre. Il s’agit d’expérimenter sur la pulsation, sur la rythmique primitive (le coeur du rock n’roll à l’ancienne), sur le moment où l’émotion apparaît/disparaît, sur le moment où la jambe immobile se soulève et se met à danser. Stop and Start. Ou l’inverse. Arrêter l’artifice pour démarrer quelque chose. Se dénuder pour montrer sa tenue. Puisqu’on en a parlé il y a peu, il est presque impossible à l’écoute de cet album de ne pas aller chercher la comparaison du côté de 69 et de son novö-rock avorté. Tristesse Contemporaine donne le sentiment de suivre une trajectoire similaire, tout en gardant sa caractéristique initiale qui est de pouvoir séduire et de se rendre aimable, de savoir (à coup sûr et sans effort) mettre en mouvement et faire bouger les branchés.

Là où 69 peut foutre la frousse, Tristesse Contemporaine ne cède jamais sur l’essentiel. C’est son génie et sa limite. Quand le groupe fait son Rosemary’s Baby sur le gothique et satanique Ceremony, on rigole avant de trouver cela super cool. L’album est sombre mais ne fout jamais le bourdon. L’excellent Everyday (l’un des meilleurs morceaux de l’album) est un titre qui ne parle que de doute, de trouble et d’ennui mais il renvoie au final plus une impression de confort et de courage que de mélancolie. It Doesnt Matter est un monument fataliste dont la noblesse et l’effet emphatique renversent complètement le sens du morceau. Tristesse Contemporaine restitue le nihilisme et la force du punk sans aucune modulation, ni un mot plus haut que l’autre. Ce titre est en soi une belle démonstration de force.

Les trois derniers morceaux de l’album sont éblouissants. Stop and Start ressemble d’abord à une mélodie atrophiée que Giffts et Hellden auraient pu placer chez Camp Claude (leur autre groupe). Puis le morceau est contaminé par un vrombissement, une inquiétude qui vient finalement empêcher la chanson de se développer. La déformation se prolonge sur 3 minutes et 30 secondes, refusant à l’idée de départ de prospérer vers une mélodie acceptable, un refrain, un espoir. Le vrombissement gonfle et devient la chanson elle-même, lui réinsufflant sur le final une forme de grâce pop qui confine au sacré. Où commence le mouvement? Où commence la chanson ? C’est ce qui est en jeu ici. No Hope est notre morceau préféré. Il résume à lui seul l’intensité de l’album, son évidence pop et sa détresse clandestine. Les trois musiciens sont au sommet de leur jeu. Maik est parfait et l’ensemble évolue, encore une fois, vers une interrogation existentielle lorgnant vers le religieux. Ces trois dernières titres ont en commun de renvoyer à une présence essentielle. Est-ce que la musique témoigne de quelque chose ? Est-ce qu’elle rend plus ou moins humain ? Est-ce qu’elle suffit pour bouger et continuer à vivre ? C’est peut-être faire dire beaucoup à cet album que de prétendre qu’il répond à la question mais c’est ce qui reste de l’étrange cérémonie pantomime qui clôt l’album. C’est un morceau de fin assez déconcertant et qui n’est pas dénué de second degré. « Sacrificial ceremony/ Baby you are/ The One and Only« , difficile de faire plus convenu et en même temps plus efficace. La chanson se pose comme un rituel, une manière de communier le plus simplement du monde avec ce qu’elle n’a jamais cessé d’être : un signal, une courbe électrique sur un écran mais aussi un afflux de sang dans le corps, le coeur et ce qui sert à donner du plaisir. Ceremony promet, amuse et frustre. C’est l’histoire de la vie.

Stop And  Start est un album qui refuse la séduction facile mais enchante de bout en bout. Il y a des fois où la meilleure façon d’aller de l’avant est de se rouler en boule et de ne pas bouger. A sa manière, c’est ce que réussit cet album : faire du nouveau avec une structure nucléaire de base. Revenir aux rudiments du langage rock pour parler à nouveau. C’est une belle leçon d’humilité et un mini-coup de génie.

Tristesse Contemporaine – No Hope

Tracklist
01. Let’s Go
02. Dem roc
03. Girls
04. Know My Name
05. Get What You Want
06. Everyday
07. It Doesn’t Matter
08. Stop and Start
09. No Hope
10. Ceremony
Liens
Ecrits aussi par Benjamin Berton

David Dufresne / On ne vit qu’une heure, virée avec Jacques Brel
[Editions du Seuil]

Le livre de David Dufresne, On ne vit qu’une heure, n’est pas...
Lire la suite

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *