Lana Del Rey / Norman Fucking Rockwell
[Polydor / Interscope]

5.2 Note de l'auteur
5.2

Lana Del Rey - Norman Fucking RockwellMalgré la jolie voix de la demoiselle, et quelques titres plus enlevés que d’autres, on est restés jusqu’ici indifférents à la musique de Lana Del Rey, trop figée dans l’éternité et le fantasme du passé américain pour notre soif de modernité. Son nouvel album, Norman Fucking Rockwell, en rajoute une couche dans le faux classicisme, la reconstruction du fantasme et l’énoncé morne d’une intimité américaine au point qu’il en devient fascinant et terrifiant de réalisme, à l’image des toiles du fucking peintre qu’il honore. La chanteuse y abandonne toute velléité de faire du rock, de bouger ou de s’agiter au-delà de ce qui est raisonnable. L’album, composé de quatorze titres, est tout entier organisé autour de la voix de la jeune femme et d’un accompagnement minimaliste de piano. Les mélodies sont discrètes et la surface de l’eau et du visage en plastique seulement agitée par les modulations d’une voix qui file, en douceur, entre l’ennui et l’étonnement.

On peut être fasciné à bien des égards par le personnage de Lana Del Rey. La jeune femme n’y va pas avec le dos de la cuillère et compose des textes qui sont, dans le contexte de sa musique, populaire et d’un classicisme forcené, offensifs, engagés et ne craignent pas de dévoiler ses sentiments. Lana Del Rey est une fille qu’on quitte, qui aime, qui baise et fait saliver. Elle chante avec un grain de voix qui est souvent irrésistible et des souffles, des inflexions qui témoignent de son engagement passionnel. Cela s’entend notamment sur le remarquable Mariners Apartment Complex, l’une des plus jolies chansons du disque. On se croirait chez Black Box Recorder, dans une sorte de confessionnal pour jeunes filles en fleurs/pleurs. La jeune femme a des formules en stock qui réveillent. Je ne suis pas une candle in the wind, chante-t-elle. «Dennis took my kindness for weakness. I fucked up i know that but Jesus can a girl just do the best she can ? » Cette fille est un ange et un démon à la fois, un monstre d’indifférence et une fille en crème Chantilly. Une partie de la fascination qu’exercent les chansons de Lana Del Rey sur l’auditeur repose sur le contraste entre une livraison froide et dépassionnée et les transports de l’âme, torturée, contemplative ou brisée, qu’elles expriment. Le procédé ne fonctionne pas toujours malgré l’application, si bien qu’on peut reste à l’extérieur de morceaux surjoués où l’émotion ne repose que sur une forme de technique évitant le gaspillage. C’est le cas sur Venice Bitch, titre attendu où la jeune femme se met en scène dans le contexte, attendu, de la jeune fille américaine. Lana Del Rey n’a pas grand-chose de plus à défendre que ce personnage commercial d’une « petite fiancée de l’Amérique » malmenée par les hommes (qu’elle commande, bien entendu, en femme moderne) et par les tourments de l’époque. Les ambiguïtés qu’elle véhicule ne sont rien d’autres que les « drames et affres » que développent depuis trente ans les romans feuilleton et les magazines pour jeunes filles.

Elle se drogue sur Fuck It, I Love You, aime un peu trop sur Doin’ Time, envisage de faire une fête à un autre moment (l’interminable The Next Best American Record). Que le registre soit pop guimauve, soul ou RnB, c’est la même fille qu’on retrouve de titre en titre, vaguement canaille, femme fatale et petite fille triste qui vit dans le souvenir de ce qu’a été le pays. Elle ressemble à un monstre d’amour, de sexe et de séduction qui s’étonne à la fois des dégâts qu’elle cause autour d’elle, de sa propre détresse et de ce qu’elle ressent. La chose est distrayante mais aussi sacrément ennuyeuse. Et encore ? C’est la vie, ma petite dame. La vôtre et la nôtre aussi. Les chansons de Lana Del Rey en finissent par ressembler à un décor de carton-pâte qu’on achète parfois (le beau Love Song) mais qu’on va, la plupart du temps, visiter nous aussi avec l’esprit ailleurs et un brin d’indifférence comme si on assistait à la présentation d’un défilé de mode pour mannequins en plastique ou à la troisième lecture d’un film de Tarantino. L’Amérique reconstituée. La modernité rejouée pour les ploucs qui ne sont plus dedans. Norman Fucking Rockwell, c’est la saison 4 de Westworld en avant-première, un spectacle plus authentique que le vrai faux passé qu’il évoque mais qui n’a que la consistance et la profondeur qu’on lui prête.

« You find how to push me out. But i just find my way back in. » Les aller-retour usent et la répétition du message finit par lasser. On peut s’extasier du travail réalisé sur la représentation du pays (California), sur les quelques messages politiques subliminaux et sur la capacité de la jeune femme à chanter en évoquant de « vrais personnages » (How To Disappear) mais Norman Fucking Roswell ressemble au final à un brouet indéfinissable et où les chansons se ressemblent toutes. « If he’s a serial killer, what’s the worst that can happen to a girl that’s already hurt ? » chante-t-elle sur Happiness is a Butterfly. Est-ce qu’il faut vraiment aller jusque là pour grandir ?

La formule piano voix ne permet pas aux morceaux de durer aussi longtemps qu’ils le souhaiteraient et appelle des décrochages incessants. On peut aimer l’entame soul de The Greatest, son énergie et sa légèreté mais il n’en reste pas moins qu’il est presque impossible d’aller au bout de ses cinq minutes sans bailler. Bartender qui suit s’engage sur une mélodie quasi identique et n’a aucune chance d’exister. Hope Is A Dangerous Thing For A Woman Like Me To Have But I Have It, la dernière chanson du disque, propose un long développement de près de six minutes chanté quasiment a capella qui expose clairement l’enjeu ici : on peut trouver cela prodigieux et bouleversant ou au contraire, considérer que tout cela est prétentieux et bidon. On est déjà venu là bien des fois. Et on donnerait notre cheval pour une surprise. Notre royaume, notre cheval pour un pas de côté, un pet de travers et un truc qui ne soit pas téléguidé par le FBI.

Il y a tellement mieux à faire que d’écouter Lana Del Rey : vivre, écouter des riot girls ou du punk, de la musique qui remue vraiment, qui parle de choses que les gens ont vraiment vécues et qu’ils n’ont jamais racontées avant. Il faut laisser le passé au passé. Le passé fait chier.

Tracklist
01. Norman Fucking Rockwell
02. Mariners Apartment Complex
03. Venice Bitch
04. Fuck It, I Love You
05. Doin’ Time
06. Love Song
07. Cinnamon Girl
08. How To Disappear
09. California
10. The Next Best American Record
11. The Greatest
12. Bartender
13. Happiness is A Butterfly
14. Hope Is A Dangerous Thing For A Woman Like Me To Have But I Have It
Ecouter Lana Del Rey - Norman Fucking Rockwell

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