1=0 : le groupe de rock indépendant que l’Euro nous envie

1=0

En ce moment tout ce qui peut ressembler à un (petit) score nous renvoie à l’Euro. C’est moche, mais évidemment la désignation d’1=0 (voir plus bas) n’a rien à voir avec le ballon rond. A vrai dire, on n’a même pas pensé à interroger le chanteur et animateur principal du groupe, Ali Veejay, sur le PSG, Zlatan et la compétition qui bat son plein actuellement. On est à peu près certain qu’il aurait trouvé à y redire.
1=0 (photo : throughemotions.com) a beau faire penser à une victoire surréaliste d’une Equipe de France qui déciderait de transformer la nullité de son jeu en un but de raccroc dans les arrêt(e)s de jeu. Déjà fait, déjà vu. Ali Veejay ne vit que pour la musique. Du rock, ou du slam, spoken word, rap bâtard, de shoegaze transgenre, une sorte de sous-genre évolué des musiques au bruit blanc qui met en scène un corps qui parle, crie, pleure et s’échine, et une légion d’instruments en colère. Porte étendard du label Quixote Music, 1=0 est un groupe aussi méconnu que précieux, engagé, hargneux, désordonné et bavard. Les poésies enflammées d’Ali Veejay rappellent les harangues de jeunesse de Diabologum et les effets de manche géniaux de John Cooper Clarke. Mais pas que. Le style 1=0 est défini par ce qui le limite : pas de sophistication excessive, de mélodisme forcené, une capacité à se projeter rapidement vers l’avant et à ne pas s’attarder une fois le coup porté. Force et impact. Leur album, comme un vieux stoppeur, ne fait pas le déplacement pour rien et c’est exactement ce dont on a besoin par les temps qui courent. Non Deux. Ni une, ni deux, autrement dit. Entre l’été pourri qui s’annonce, la fin des haricots et le renversement de la hiérarchie des normes (bah oui), on peut choisir de se la fermer jusqu’au bout, de crever la bouche ouverte ou de faire cela à l’ancienne. Ali Veejay ressemble à ses beaux et vieux soldats qui vont à la boucherie avec la fleur entre les lèvres et le sourire narquois. Il sait à sa manière que ce qui doit arriver n’arrivera pas mais fait comme si le monde allait changer pour lui faire plaisir et sauver la mise de ce qui viendront après lui. L’amour, l’envie, l’espoir : il en restera toujours bien assez pour les générations futures. Ces temps-ci, le groupe s’affiche sur l’opération Disque (Every) Day du label : 3 splits, façon guérilla du disque et paf. Le morceau d’1=0 est énorme. Razzia sur la non-schnouf. Et puis, oui, contrairement au protocole, Ali Veejay se tutoie plus qu’il ne se vouvoie. C’est ainsi, entre vieux machins.     

Tu peux te présenter pour commencer. Tu as quel âge ? Tu viens de quel milieu social ? Qu’est-ce que tu fais dans la vie à part de la musique ?

Je vais sur mes 40 ans, viens d’un milieu moyen-supérieur, et j’enseigne la culture générale à des élève de BTS .

Je demande toujours ça parce que ça me paraît important de savoir de quel point de vue parlent les personnes, surtout quand elles tiennent des discours engagés… Dis nous deux mots de 1=0. Le nom du groupe. Sa formation. Les musiciens. C’est avant tout ton groupe, non ? Ca me donne l’impression que tu es le seul à fond dedans…

Le nom faisait écho à une recherche d’absolue. Je voulais exprimer quelque chose de définitif avec cette équation. De plus à l’époque je commençais à m’intéresser à la philosophie non-dualiste, qui a beaucoup été développée en Inde mais qu’on retrouve dans d’autres traditions spirituelles. Si je devais faire une lecture plus actuelle de ce que ça signifie, je dirais que l’unité, la simplicité, passe par une forme de silence qu’il est possible d’embrasser si on s’y intéresse.
Le groupe est né sous une forme de duo avec Sylvain, un collègue à moi assez méthodique. On se complétait bien car j’avais tendance à être un peu bordélique. Un guitare et demi, moi qui parlais/chantais, des boucles… On a fait venir Jildaz Lebras qui joue dans In The Club pour poser des lignes de basse et bosser le live avec un boite à rythme. Puis on a pris King Q4 à la batterie, et la forme du groupe s’est stabilisée avec ces instruments. Les musiciens ont changé, je suis resté. C’est donc en effet « mon » projet.

Tu viens du rap, c’est ça. J’ai lu un truc disant que tu avais eu envie d’écouter de la musique en écoutant Booba…

Oui et non, je présente mon parcours musical dans le morceau Tous. Comme le début du morceau l’indique, c’est Michael Jackson ma première claque musicale, je l’écoutais avec obsession. Puis j’ai découvert d’autres trucs. IAM, NTM et Ministère Amer ont fait partie de choses que j’ai beaucoup écoutées, je dois connaitre des albums entier par coeur. Je croyais en avoir fini avec le rap quand j’ai découvert le premier album de Booba, et là j’ai plongé dedans. C’est à peu près à ce moment que je commençais à écrire mes premiers textes pour 1=0, soit en 2001.

Si on s’en tient à l’album Non Deux, il n’y a plus beaucoup de rap là-dedans ?

En effet. Mais je à titre personnel, je ne fais pas beaucoup de différence entre le rap, le slam, Fauve, Ferré… A partir du moment où tu pose une voix non-chantée sur la musique et que tu suis la rythmique, c’est kif kif, le même grand principe général.

La question du genre est importante pour toi ?

C’est une bonne question ! Non, pas trop.

Difficile de croire que tu ne t’appuies pas aussi sur une bonne culture rock…. Il y a du shoegaze dans votre musique, de la cold, du rock alternatif ? C’est quoi ton itinéraire musical ?

Après un début d’adolescence plutôt rap, je découvre le hard mainstream. Puis je découvre Tool qui est peut être le groupe que j’ai le plus écouté. Au même moment, je rencontre une bande d’amis qui était plus branché alternatif, low-fi, folk dépressif, tout ce qui était chroniqué dans les inrocks au milieu des années 90. Puis on a écouté ce que ces mecs avaient écouté et là on a plongé dans des trucs plus anciens. Puis le jazz, la musique trad, l’électro sont venus mettre leur grain de sel, et arrivé à la fin de la vingtaine, je bossais en médiathèque, je charriais des paquets de CD à la maison, il y avait plus de limite de style. Je n’ai toujours que cherché l’intensité, le feeling. Je renvoie une fois de plus au morceau tous, assez détaillé au niveau des noms de groupe.

Comment tu te mets à jouer de la musique et quand au juste ?

J’ai rejoins un groupe dont le fondateur était un monomaniaque des Cure, le bassiste était dans un trip Primus, le batteur quasi Rage Against The machine. On est en 1994. J’avais 16 ans et j’étais un peu foufou. Ce furent mes premières scènes. J’étais frontman et faisais parfois de la corde à sauter avec le câble du micro.

Qu’est-ce qui t’amène à franchir le pas ? Tu peux me raconter comment on arrive avec une 1ère chanson ? Comment on monte sur une scène la 1ère fois ? Comment on sait que c’est comme cela qu’on veut faire ?

Je ne me rappelle pas trop de mon premier morceau, mais je me souviens ressentir pas mal confusion pendant les concerts. Tu ne comprends pas à quoi sert la balance, les retours sont trop forts, le gratteus s’accorde dans couper son son. En même temps j’essayais de faire le show en bougeant dans tous les sens.

Ensuite, vous sortez un premier single. Puis un autre. Comment ça se passe ?

Le premier single avec 1=0 est sorti sur une compile des lecteurs des Inrocks nommée CQFD, avec le morceau Atcha. On est en 2003. Je voulais enchainer, être « produit », trouver un label. Deux ans plus tard on commence à enregistrer, ça nous prend deux ans pour faire un album. Après un premier échec avec Kitchen music, cet album sort en 2010 sur Quixote.

Comment est-ce que vous rencontrez Patrice Mancino de Quixote Music ?

A un concert….

C’est simple alors ?

Oui, il a aimé nous voir en concert et trouvait dommage que l’album n’était pas sorti, il l’a fait.

Quelle importance a Patrice pour vous ?

C’est la partie stratégique et organisationnelle qui permet vraiment au groupe d’exister.

Et puis vous allez jusqu’à l’album. J’ai senti comme une réticence à faire cet album… comme si ce n’était pas tout à fait quelque chose de normal après avoir sorti les morceaux en singles… Je ne sais pas.

C’est une volonté de Patrice de faire des EP pour ensuite les regrouper en album avec encore des nouveaux titres. La visibilité est éphémère avec la saturation d’information, donc quand tu ressors tous les titres d’une période en une fois, pas mal de gens découvrent des morceaux à côté desquels ils étaient passés.

Etrangement, vous avez sorti un EP (si j’ai bien suivi) quasiment en même temps que vous sortiez le LP intégrant les titres de l’EP…. C’est bizarre pour le coup.

On a sorti un EP avec des titres qui n’étaient pas dans le LP. C’est la suite, a nouvelle génération de titre qui seront dans le prochain LP. Je pensais ainsi me la péter un peu sur notre productivité, mais n’a pas marché, le message doit être simple pour être clair, il faut sortir les choses séparément.

Comment vous avez perçu l’accueil sur votre travail ? Il y a eu pas mal de bonnes réactions et en même temps, j’imagine que vous n’en avez pas vendu des wagons… C’est quoi le modèle aujourd’hui ? C’est quoi les aspirations ?

Super bon retour webzine-blogs. Pas de retour presse nationale. J’aimerais bien passer le palier suivant. Avec les prochaines sorties. Avoir de belles tournées. C’est là qu’on vend les disques.

Vous en êtes où aujourd’hui ? Deuxième album ou d’autres singles ? Il y a des trucs qui arrivent ?

On mixe notre prochain EP, j’ai, qui fait suite à l’ep cheul. Actuellement, nous terminons de composer le titre phare du prochain disque, secte, dont le titre m’a été inspiré par Carlos Orval Sibélius.

Est-ce que tu travailles beaucoup tes textes ? Comment est-ce que tu composes ?

Les morceaux mettent pas mal de temps à venir, parfois plusieurs années. Idem pour les textes. Il y aussi des morceaux éclairs, torchés en trois répètes mais super efficaces.

On a l’impression que tu privilégies le rythme, la scansion aux associations. Au signifiant disons. Comment se fait la « mise en bouche » des textes ? Tu les changes beaucoup ?

C’est un mélange d’intuitif et de réflexif. Les mots ont besoin de sonner. Parfois le truc émerge comme ça, à partir d’un simple commentaire d’un moment de vécu. Parfois ça vient du silence, la phrase sort toute prête. D’autre fois je dois chercher des phrases, pour ça je m’aide de l’intention musicale que je garde mentalement en fond, et je me sers de son intensité pour avancer dans le texte. Ceci explique peut être le fait que les mots sont chevillés à la musique. D’autres fois j’écris avant de dormir, je trouve ça un peu faible le lendemain, je laisse de côté. Aussi, je pars en écriture automatique et ne garde que 20%. Enfin, un trait commun à tous les textes que j’écris est que je préfère dire des choses qui ont plusieurs niveaux de lecture, ne pas enfermer dans un sens.

On sent chez toi un rapport très physique au chant. Pour le coup, c’est très « rap » cette manière d’aborder le chant, non ?

Oui, j’ai toujours aimé la musique pour l’intensité, donc je cherche à rendre ça, même si parfois ça déborde un peu au niveau de la voix.

Est-ce qu’il y a d’autres apports que toi dans le groupe ? Sur le plan musical. Vous partagez des choses ?

Oui, je te raconte un truc qui est arrivé pas mal de fois, j’aime bien : j’arrive devant le groupe et propose un couplet et un refrain. Au bout d’un moment le truc tourne, c’est cool, on a le corps du morceau. Mais on a pas de fin. Je demande au bassiste : tu ferais quoi comme fin toi ? Et là direct il joue un truc trop cool. Il s’arrête, s’excuse d’avoir joué ! Mais je lui demande de rejouer la même chose, on l’articule un peu avec les autres et là bam, on a une fin.

Qui est-ce qui t’accompagne en ce moment ? 

La naissance de ma fille prévue pour ces prochains jours. Le fait de ne plus vivre à Paris et de goûter au calme.

Votre travail est assez engagé. On sent évidemment pas mal de colère chez toi. C’est tourné contre quoi ?

J’ai beaucoup marché en souhaitant la mort des gens dans la rue… Et bien sûr, quand tu as ce désir envers les autres, tu l’as envers toi-même. La source de ce type de colère vient du conditionnement que tu refuses enfant mais que tu ne peux pas repousser car tu es dépendant. Darpan, un enseignant avec qui j’ai bossé disait « vous imaginez le petit de quatre ans qui fait sa valise et qui dit à ses parent Ciao, je me casse de cette famille de trous du cul ? ». Donc tu stockes en toi frustration, colère, peur. Je suis convaincu que c’est un processus universel, mais la forme de stockage est propre à chacun. Mais il ne suffit pas de régler les histoires avec papa/maman en thérapie. On doit apprendre à se connecter à sa colère pour qu’elle puisse circuler et être intégrée, vécue sur le moment plutôt que d’être comme une seconde nature. Ce changement de fonctionnement est un processus intime, que personne ne peut faire à ta place, qui est à la frontière de la thérapie et de la spiritualité.

Je pense à la chanson Sabre qui est l’une de mes préférées où l’on sent une volonté d’apaisement mais qui ne sera jamais satisfaite ? « une vie sans adversaire c’est ça que je vise…. » , tu chantes mais c’est inaccessible ?

On peut vivre sans adversaire mais on ne peut éviter l’adversité. L’inaccessible, c’est de vouloir s’extraire de la condition souffrante de notre humanité, fuir dans le virtuel, les consommations, et même la sexualité. Mais je vis le fait suivant : plus on s’ouvre à la souffrance, moins on lui résiste, plus son intensité devient relative. L’acceptation est un super outil d’apprentissage, même s’il ne doit pas être exclusif de ce qu’on sent juste pour nous.

Plus près de nous, les grèves, l’agitation, le climat, tu en penses quoi ? Tu suis ça de près ?

C’est par ce que mes amis postent que je suis informé. Je me sens concerné par une situation quand j’ai une prise directe dessus. En ce sens, les nouvelles me passent un peu à côté.

Tu as fait une chanson qui s’appelle Mossoul qui est assez bizarre sur le disque. On sent une aspiration à la paix mais en même temps une certaine fascination pour ces jeunes types en guerre ? C’est étrange, non ?

C’est un pote réalisateur qui a conçu ce morceau. Il voulait décrire la réalité des mecs qui se font sauter de la manière la plus minimale possible.

Je ne vais pas tout passer en revue mais j’aime bien aussi 10 000 qui appuie là aussi où ça fait mal. On sent aussi toute ta colère ? « j’ai un pote qui ramasse tout ce qui bouge… y’a pas de mal, y’a pas de début ou y’a pas de fin… » Enfants perdus, infidélités. 10 000. Le morceau est assez fabuleux. Tu aimes le rock en colère. Diabologum ? Les punks ?

L’idée du morceau c’est de montrer le lien entre la soif de sensualité et la soif d’absolu, comment tu peux basculer de l’un à l’autre. Ajoutes-y quelques tirades un peu no-futur et voilà. Oui j’aimais beaucoup Diabologum. Chez les punks, un groupe punk nommé Crass.

Sur ce titre, c’est en fait plus de l’incompréhension devant la folie du monde que de la colère… Tu trouves ça dingue… la manière dont vont les choses ?

Pour moi le monde n’est qu’un reflet de ce qu’on vit à l’intérieur. J’ai pas vraiment de jugement sur le monde. Par contre j’ai soif.

Est-ce que tu écoutes toujours du rap ? Les gens pensent que c’est un peu moins intéressant aujourd’hui qu’hier. Ça n’est pas si évident de mon point de vue mais c’est ce qui se dit…

Non, j’écoute plus trop de rap, et assez peu de musique de manière générale, car la composition prend plus de place chez moi que l’écoute de musique.

Tu écoutes quoi d’ailleurs ?

Pas mal de musique du monde.

C’est quoi ta vie quotidienne ? Tu fais quoi ? Tu es « très culture » ou c’est la musique qui te mobilise ? Je ne sais pas : tu fais la cuisine ? tu bricoles ? Tu conduis une moto ? Tu vas en boîte ? J’ai un peu de mal à entrevoir le genre de type que tu peux être…

Ces deux dernières années, c’est la découverte de l’amour qui m’a mobilisé. Je suis assez pépère, je ne sors pas, je lis des romans, vais taffer, cuisine, un peu de jeu vidéo. Ayant récemment bougé sur Montreuil j’ai soif de pousser le bouchon plus loin, vivre dans la nature. En ce moment, je passe par une certaine période de détachement envers tout ce qui avant me faisait vibrer… Peut être l’arrivée du bébé ?

Ecrits aussi par Benjamin Berton

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