38 ans après : l’interview perdue de Ian Curtis

Ian CurtisLes séances de spiritisme ne permettent pas de vérifier que c’est bien lui qui parle. Elles ne permettent pas non plus de savoir si Ian Curtis (photo : Maia Valenzuela) a bien vieilli ou non, s’il a grossi, perdu des cheveux ou, au contraire, gardé son allure, sèche et tranchante, de jeune homme. Son expression est claire, détendue. La voix n’est pas distincte (tout ce qui est rapporté est soumis à caution) mais résonne, comme si elle venait d’ailleurs, à l’intérieur de nos têtes, en même temps que les lettres défilent sous l’aiguille de la planche Ouija. La séance se tient non loin de la petite maison de Macclesfield où le chanteur de Joy Division a commis l’irréparable il y a tout juste trente ans, le 18 mai 1980. La cuisine. La maison est en chantier, inaccessible. Le 77 Barton Street pourrait devenir un musée à la mémoire du chanteur. C’était une possibilité en 2015, lors de son rachat, mais le projet tarde à émerger. Le fantôme de Ian Curtis est toujours dans les parages, c’est ce que nous a dit le guide, non référencé, qui nous a proposé la séance pour une bouchée de pain (de mie).

On s’installe après avoir traversé plusieurs salles consacrées au groupe. L’hôte nous prévient : cela ne marche pas à chaque fois. La séance sera courte. Ian Curtis n’est pas bavard. Il ne reste jamais bien longtemps. Il faudra croire ce qu’il dit sur parole. Nous sommes 6 autour de la table : le spirite (une femme), cheveux courts et bruns, vêtue d’un jean sans âge et d’un sweat informe, quatre touristes et le type qui nous a amené ici. Le rituel est bien rôdé, même si, nous a-t-on précisé, le spectacle est exceptionnel, donné seulement les veilles de l’anniversaire de la mort du chanteur. Une fois par an, comme certains cherchaient jadis à contacter Houdini pour voir s’il y avait quelque chose de l’autre côté, Ian Curtis s’adresse à nous.

SBO : Comment ça va, Ian ?

IC : Plutôt pas mal. Je m’habitue encore. Le rapport au temps est assez différent ici. Je ne peux pas dire que je m’ennuie, même si je ne fais pas grand chose de la journée. C’est très dur à décrire… à des vivants, je veux dire.

SBO : Vous regrettez votre geste ?

IC : On me demande chaque année la même chose. Bien sûr que je regrette. C’était une erreur de jeunesse. Cela m’est venu comme ça. Disons que c’est une soirée en célibataire qui a tourné bizarrement. Tout était devenu très compliqué. Mais tout n’était pas noir. J’ai regardé un film.  J’ai écouté Iggy Pop, bu un verre de vin. Les choses se sont enchaînées. Je n’ai pas très bien compris comment.

SBO : Vous avez suivi les démêlés entre Bernard Sumner et Peter Hook ?

IC : Peter Hook écrit bien. J’aime bien ce qu’il dit de moi. Mais Barney a souvent raison. Vous avez remarqué qu’ils ne sont jamais d’accord sur rien, sauf quand il s’agit de parler de moi. C’est suspect. Leur portrait est plutôt flatteur. Un gars sympa. Pas compliqué. Je ne crois pas que j’étais aussi intéressant et normal qu’ils le disent. On était juste un groupe qui faisait de la musique. J’étais une purge, mais c’est comme ça. J’ai agi comme un gland.

SBO : Vous trouvez qu’on en fait trop à votre sujet ?

IC : Ce n’est pas désagréable. Les films, les hommages. Ça se tient, même si c’est bizarre de se voir à l’écran, joué par un autre.

SBO : Vous avez revu Annick Honoré ?

IC : No comment.

SBO : Qu’est-ce que vous pensez des concerts de Peter Hook ?

IC : Je trouve qu’il écrit bien. Je plaisante, il se débrouille pas mal. Ça va peut-être vous surprendre mais avec le temps, je crois que je préfère New Order à Joy Division. La musique, je veux dire. C’est plus proche de ce que j’aime aujourd’hui.

SBO : Vous auriez aimé connaître cette période électronique ?

IC : Je crois que oui. J’ai été bluffé parce que les autres ont réussi à faire sans moi.

SBO : Jaloux ?

IC : Sans doute un peu. Ils auraient parfois eu besoin de quelqu’un qui écrit les paroles, vous ne trouvez pas ?

SBO : Plus que d’un chanteur ?

IC : …

SBO : Vous faites encore de la musique ?

IC : Ce qu’on fait ici ne correspond pas exactement à ce que vous appelez de la musique. Mais j’écris encore des paroles de chansons. Je ne veux pas vous donner de faux espoirs mais j’ai de quoi remplir plusieurs dizaines d’albums.

SBO : Vous vous produisez sur scène où vous êtes ? 

IC : Là encore, il ne faut pas imaginer la scène musicale d’ici comme vous la connaissez. Tout est très intériorisé. Il m’arrive de réaliser des « performances » oui. Mais ce ne sont pas des concerts. Et il n’y a pas cette notion de célébrité.

SBO : Vous préférez Unknown Pleasures ou Closer ?

Le truc s’éteint d’une traite après un gros quart d’heure de ce qui ressemble à une conversation. La voix grésille, s’éteint, revient puis s’évanouit en plein milieu.

Spirite : Il est parti. Je suis désolé.

Difficile de dire que cela nous a paru réel mais, dans l’ambiance, les réponses du fantôme de Ian Curtis valent ce qu’elles valent. L’hôte nous demande de ne pas parler du contenu de la séance autour de nous car cela porte malheur. On soupçonne le fantôme de Curtis de répondre à peu près la même chose chaque année selon un script qui a dû être rédigé en amont. Comment peut-il deviner les questions à l’avance si c’est du bidon ?, s’interroge un touriste allemand. Je crois qu’on demande tous peu ou prou les mêmes trucs année après année. Vous pensez revenir l’an prochain ? Non. Sauf si le groupe se reforme.

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