Morrissey Imperator au Zénith de Lille : tout et partout

Morrissey Zénith de Lille 2026Alors qu’on s’avance pour entrer dans le Zénith de Lille, deux quadragénaires affolées aux longs cheveux noirs font des pieds et des mains pour en ressortir, juste après avoir passé les contrôles de sécurité. Gisèle et Pauline sont allées à gauche, au lieu d’aller à droite où se tient, au même moment, mais dans la salle d’à côté, le concert de Garou. Il faut les voir paniquées, et toutes émoustillées, presque amusées par leur bévue, à deux doigts de rater le Canadien pour l’Anglais. De Garou à Morrissey, et vice versa, il n’y a pourtant qu’un pas à faire. L’interprète de Seul a eu ses coups de moins bien, a la mauvaise habitude de picoler, tu quoque Garou, mais a probablement plus souvent connu l’amour (Lorie, Lorie, Lorie,…) que Morrissey, encore qu’on n’en sache rien. Qu’est-ce qui fait qu’on préfère Morrissey à Garou après tout ? Et qu’est-ce qui fait qu’on en rende compte à chaque fois comme si cela avait une quelconque importance ? Que se serait-il passé si, comme Gisèle et Pauline, on s’était gourés de côté ? Pas grand chose sûrement.

Chaque rencontre avec Morrissey est une rencontre avec Morrissey. Après les concerts parisiens du Zénith et de Pleyel, oui, oui, mais aussi de Gardone Riviera, est-il bien nécessaire d’y revenir ? Oui, et pourquoi ça ? Parce qu’il y a d’abord du nouveau sur la planète Moz avec ce nouvel album, Make-up Is A Lie qui sort le 6 mars et qui se joue en partie ce soir sur scène avec trois titres en vitrine, Makeup is A Lie, The Monsters of Pig Alley et bien sûr Notre-Dame. Amazona est resté à Londres et ceux qui pensaient assister à un “live debut” ou au retour de The Night Pop Dropped en auront été pour leurs frais. Rien, rien du tout et un Morrissey, à la vérité excité comme une puce, et qui se retient de triompher en évoquant distraitement qu’il se passe quelque chose dans deux jours et que d’aventure, les personnes présentes pourraient, pourraient ou ne pourraient pas acheter son disque. Il n’y reviendra pas mais le concert est tout entier déterminé par cette sortie imminente, transformant le Morrissey frustré, revanchard, accablé, paranoïaque de ces dernières années en un conquérant majestueux, prêt à monter au front et à…. gagner plutôt qu’à surjouer le sacrifice et la lose éternelle. Cela a l’air d’être une analyse psychologique de bazar mais l’annonce de ce nouveau disque a transfiguré le corps même du chanteur : le col est redressé à la Cantona, le torse est bombé, gonflé, pectoré, découvert jusqu’au nombril par le savant déboutonnage d’une chemise qui lui donne de faux airs de Massimo Gargia jeune. Morrissey est majestueux, impérial, fringant. La quiff elle-même semble transfigurée sur le crâne gris tondu de frais, droite et ondulée comme on ne l’avait pas vue depuis longtemps. Le groupe entre en scène tandis qu’explose un Billy Budd somptueux, confus, brouillon mais déchaîné comme la tempête. Le groupe est à son meilleur ici, maladroit, bruyant et fougueux, pour décrire en électricité le parcours de ce jeune matelot embarqué sur The Bellipotent, un Indomptable qui porte bien son nom. Billy Budd. L’Indomptable. C’est exactement pour cela qu’on retrouve la chanson de Vauxhall and I à cet endroit, bientôt suivi d’un tout aussi signifiant I Just Want To See The Boy Happy. Ce garçon à ravir, c’est lui, c’est nous, c’est le péquin moyen qui aura demain le disque en mains. For sure. Pas la peine d’aller fouiller dans l’agenda de son copain ou de sa moumoune pour ça (Suedehead), Morrissey entre en scène en héros revenu des enfers de la cancel culture pour inonder le monde de sa musique à enjeux, soulever le voile de l’ignorance, tel un gladiateur, un empereur romain ou un conquistador touché par la grâce, et vous étrangler avec.

Morrissey Zénith de Lille 2026

Après cette entrée en matière vigoureuse, Morrissey touche au sublime, nageant dans un rayon de lumière sainte venu d’en haut, pour accueillir la première chanson du nouveau disque : Notre Dame. La mise en scène est splendide et l’interprétation à la hauteur, mais le fond de l’affaire (comme celui de l’eau) reste froid et problématique. Saint Morrissey, du nom de cet excellent livre que lui avait consacré l’écrivain Mark Simpson, se fait défenseur des croyants et des complotistes. Passons. La suite est un enchantement. Makeup Is A Lie qu’on croyait ne tenir que sur son refrain à quatre mots s’anime devant nos yeux. Mais c’est bien sûr : la forme est évidente et se retrouve à l’identique sur l’excellent Monsters of Pig Alley qui suivra. Ce sont des petites poèmes en prose, d’apparence baudelairienne, et compactés en quelques vers autour de fins cruelles. Le premier morceau parle de la mort inéluctable, qui condamne même les jolies femmes. Le slogan est divin et l’interprétation est grandiose. Morrissey pourrait ne chanter que cette unique phrase pendant dix minutes et nous en faire découvrir les 1001 variations, sans qu’on s’ennuie une seule seconde. La chanson est elle-même un cache-sexe pour la fin qui nous attend. Sur Pig Alley, la jeune femme finit en cadavre, ses rêves de réussite autour des reins. C’est une variation sur le thème des parents qui pleurent leur enfant et le supplient de rentrer au bercail. C’est Jack The Ripper (qui viendra plus loin), sur fond d’intrigue à la Ellroy, ou à la Epstein bien sûr, une version “pour les nuls” et simplement pop du sublime I Bury The Living (sur Low in High School) aussi, la tragédie de la jeunesse broyée pour l’argent, le sexe, la gloire. Pigalle Babylone. Rien n’est dit, mais tout y est : la corruption, le détournement de gonzesse, le massacre de l’innocence, grand thème mozérien s’il en est. Les Moor Murderers en col blanc et caleçons de soie.

Morrissey Zénith de Lille 2026

Ce qui nous frappe ici, c’est à quel point chacune des chansons de la setlist convoque des enjeux élevés. On veut bien laisser de côté I’m Throwing My Arms Around Paris (qu’on aime bien quand même) et The Bullfighter Dies (qu’on aurait bien troqué contre Lost, joué sur d’autres scènes) mais pour le reste, c’est un festival existentialiste. A Rush And The Push And The Land Is Ours vient sonner la reconquête des terres perdues jadis. Dire qu’elle n’avait jamais résonné en France, jamais été jouée non plus depuis près de 15 ans et encore… Le retour du fantôme de Troubled Joe est un miracle et Morrissey/Joe sonne la charge. On se demande à quoi elle aurait ressemblé interprétée par Joyce, Rourke et Marr. Le groupe manque de délicatesse, on le sait, mais qui s’en soucie vraiment ? Il y a des guitares qui font monter la sauce alors que le morceau original en est privé. Et alors ? Morrissey est solaire et rajeuni de vingt ans. Il ne monte plus si haut qu’avant mais a appris à éviter la difficulté. Now My Heart Is Full suit pas très loin, rappelant à quel point Vauxhall and I, est un chef d’oeuvre, de plénitude et d’émotion. Tout y est. Last Night I Dreamt that Somebody Loved Me est plus juste lorsqu’elle conclut les concerts, mais on ne fera pas la fine bouche. On est parcouru comme d’autres de frissons en série, élevé pas à pas, vers des sommets d’engagement. Life is A Pigsty, avec sa désormais cover star Jack Kerouac, est chantée juste comme il faut, avec puissance et cette distance réglementaire qui change l’apitoiement en résistance. Morrissey a ce soir une voix qui remplit de force, de vitalité, d’énergie, les cœurs désolés des vieillards et vieilles femmes qui l’acclament. Ce sont les mêmes qui ronchonnaient il y a un an ou deux en se regardant vieillir, qui pesaient les titres et les disques comme s’il s’agissait du jugement dernier et qui sont désormais à deux doigts de sortir les briquets ou entonnent Everyday Is Like Sunday comme des gosses de 1988. Ce n’est plus du tout la foire à la déprime, le c’était mieux avant. C’est aujourd’hui et maintenant. Morrissey Imperator fait l’effet conjugué d’une pilule de jouvence et d’un soutien-gorge push up : il rend tout le monde plus beau, plus fort et plus croyant. Et croyez-moi c’est inestimable au point où l’on en est.

Le dernier tiers du concert rouvre un contenu plus engagé avec une irruption marquée (mais sans un mot, sans un commentaire, sans aucune analyse amère) du politique : Irish Blood, English Heart n’a pas pris une ride depuis sa création. Le nationalisme revient au galop, mais celui du sang et de la communauté. On piétine sans même y penser Charles et Andrew, ces monstres bleus. World Peace Is None Of Your Business. Quel génie de chanter cela alors que ça pète au Moyen Orient. Ironie, so british. Vous en voulez encore ? Morrissey dégaine I Will See You In Far Off Places (qui parlait peut-être d’un tête à tête imaginaire avec Ben Laden) en forme de “je vous l’avais bien dit” immense et gorgé de violence orientale. La figure de Dom Juan défiant le Commandeur nous vient à l’esprit.

Le gaillard a tout du long deux ou trois coups d’avance. Lui qui paraissait à l’Ouest est soudainement dans le coup, et bien au milieu du jeu. Le téléphone sonne. Tout semble en place pour un rétropédalage critique (Inrocks, et qui d’autre) vantant (sans gêne) la pertinence retrouvée du bonhomme. Politiquement il n’en est rien, alors on prétendra qu’il s’agit d’une seconde jeunesse artistique. Mais qu’on se balade en 1980 ou en 2010, toutes les chansons assemblées ici sonnent GIGANTESQUES et portées d’une même voix dominatrice et de nouveau gorgée de confiance en soi. Morrissey n’aurait même pas besoin de revenir… pour entonner There Is A Light That Never Goes Out… qu’on l’entendrait tout seul. Il n’y a rien autour (un rappel à un titre), pas parce qu’il a envie de rentrer dormir, mais parce qu’il n’y a aucune autre chanson qui peut se chanter avant et après.

Le moment tient en trois minutes et quelques dizaines de secondes et tout le monde est à genoux, ou debout, à attendre d’être écrabouillé par le bus à double étage. A cet instant précis, comme Renfield, comme Dracula et ses rats, qu’il convoque à la fin de l’Éventreur, dans la brume électrique et écarlate, Morrissey est partout et en tous.

Morrissey Zénith de Lille 2026

Tracklist :
01. Billy Budd
02. I Just Want to See the Boy Happy
03. Suedehead
04. Notre-Dame
05. Make-Up Is a Lie
06. A Rush and a Push and the Land Is Ours (The Smiths song)
07. I’m Throwing My Arms Around Paris
08. Now My Heart Is Full
09. Last Night I Dreamt That Somebody Loved Me (The Smiths song)
10. The Monsters of Pig Alley
11. The Bullfighter Dies
12. Life Is a Pigsty
13. Irish Blood, English Heart
14. World Peace Is None of Your Business
15. How Soon Is Now? (The Smiths song)
16. Everyday Is Like Sunday
17. Jack the Ripper
18. I Will See You in Far-Off Places

Rappel :
19. There Is a Light That Never Goes Out

Photos : François Robberechts / Benjamin Berton

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David
David
1 mois il y a

Merci pour ce papier (et ceux qui ont précédé). Ce concert avait effectivement
quelque chose de spécial. Je n’arrivais pas tout à fait à mettre le doigt dessus. Et tes mots ont agi comme juge de paix.

Tapas Sandales
Tapas Sandales
1 mois il y a

Hello Benjamin. J’y étais également, grand concert ! Je vais samedi soir à Londres pour Stephen Jones ! Seras-tu de la partie ?