Non è mai tardi per andar più oltre : Morrissey ravit Gardone Riviera

Morrissey Gardone Riviera 2025
Non è mai tardi per tentar l’ignoto. Non è mai tardi per andar più oltre. (Odes Navales) Il n’est jamais trop tard pour sonder l’inconnu, Il n’est jamais trop tard pour aller au-delà. Cette citation de l’hôte du soir, Gabriele d’Annunzio, disparu en 1938, mais omniprésent dans la démesure décadente et romantique de son domaine de Gardone Riviera, sur le Lac de Garde, allait comme un gant au chanteur de The Smiths en errance moribonde européenne depuis dix jours. On l’imaginait, perdu et affaibli par des soucis de santé (l’oreille, l’oreille), sans le sou comme il l’avait écrit peu avant, confronté à des difficultés logistiques sans précédent, titubant de palace en palace, de bus confortable en train couchette, baladé par son assistant lover, comme une vieille cocotte chantante dans un remake du Dracula de Morrissey (le cinéaste) plus que de celui de Luc Besson. Il n’en était rien.

Morrissey Gardone Riviera 2025

Morrissey n’était pas remonté sur scène depuis le 5 juillet à Vienne, enchaînant, suite à la blessure prétendue d’un(e) des membres du groupe, cinq annulations de rang en Serbie, Croatie, Grèce, Turquie et Roumanie. L’Italie en ligne de mire avec ses cinq dates enchaînées entre le 23 juillet et le 3 août, en plein air et dans des sites à taille humaine, constituait sur le papier le sommet d’une tournée européenne marquée autant par les absences et les annulations que par des apparitions magiques et devenues presque surnaturelles, au milieu du marasme. Paris était passé. Morrissey allait conquérir l’Italie sur les terres mêmes de celui qui l’avait si bien défendue et chantée. L’amphithéâtre de d’Annunzio est une sorte de paradis sur terre, romain et grec, ouvert sur le lac, temple syncrétique offert à la poésie et à l’art, auquel Morrissey invite (bien sûr) l’image d’un Pasolini souverain et poète lui aussi, dont on ne sait trop ce que d’Annunzio aurait pensé si ce n’est du mal.

Le public est un mélange de fans hardcore en détour touristique, de suiveurs éternels et d’Italiens conquis, venus ici, c’est-à-dire un peu loin de tout, pour assister au spectacle d’un retour en flamboyance. Morrissey n’est en aucune façon revanchard ou en reconquête de quoi que ce soit. Les spectacles annulés n’existent tout simplement pas ou plus. Il n’y a que les concerts qui se jouent qui impriment leur marque et celui du jour est décontracté et grandiose. La setlist a un peu évolué depuis Paris mais pas tant que ça. Cette fois, c’est Shoplifters of The World Unite qui assure l’entame. Morrissey agite un bouquet de fleurs sanguines et emporte tout sur son passage. Le groupe est affûté, splendide, souriant. L’attelage de musiciens fascine par son mélange d’anciens compagnons (Jesse Tobias, Matthew Walker qui remerciera “celui grâce à qui nous sommes ici” lorsque son tour viendra, Juan Galeano, américains et colombiens) et de jeunes recrues féminines (Camila Grey, sombre et discrète sur le côté droit de la scène, la magnifique Carmen Vandenberg, de l’autre côté, solaire, de rouge vêtue et à la silhouette parfaite qui évolue presque à domicile puisqu’elle est native de Lucca, à deux pas, et ville qui accueillera la caravane deux jours plus tard). Le jeu est puissant mais aussi un peu plus souple qu’en début de tournée. Est-ce le cadre et cette vue (arrière pour le groupe), cet air de dolce vita qui donne de l’allure et un souffle aux morceaux ? Peut-être bien. L’enchaînement de morceaux agit comme une fulgurance et fait frissonner un public conquis : You’re The One For Me Fatty, How Soon Is Now ?, Suedehead qui renvoie à l’applaudimètre à ce qui ressemble de plus en plus comme l’âge d’or de Morrissey en solo (Everyday is Like Sunday sera quelques dizaines de minutes plus tard entonné et chéri par l’amphithéâtre vibrant). Le Morrissey de 2025 est un peu moins mobile que celui de 2023 et 2024. Il joue finalement assez peu au lasso-fouet avec le fil de son micro et privilégie les poses plastiques, torse droit, ouvert sur la chemise de dentelle noire Gucci, ou plus humble, lorsque le texte réclame que le chanteur fasse parler le poids des ans. Il y a chez lui, comme toujours, un mélange bravache de défi et d’accablement, de triomphe et d’autodépréciation, qui donne le sentiment délicieux qu’on se promène sur le fil d’une existence, prête à basculer, sur un mot, un pas, une saillie humoristique, du côté du combat déséquilibré mais farouche (contre les médias, la langue de bois, les autres, l’intolérance, Ben Laden, les politiques) contre plus fort que soi, et l’anéantissement/le délabrement causé par l’âge et un pessimisme tenace.

Morrissey Gardone Riviera 2025

Morrissey reviendra à plusieurs reprises sur son amertume, sans en détailler les causes. Il évitera toute déclaration polémique, se contentant de saillies conniventes du style “In Italia, of course, you havent got any problems….Si ? No ? I dont want to know….“, ou présentant Sure Enough, The Telephone Rings, “this song is the expression of twenty years of bitterness which leads to… new bitterness”. Plus loin, il louera le pouvoir poétique de la misère sexuelle, au cœur de son écriture. La dépression est élevée au rang d’un art majeur, ce qu’elle a toujours été. Mais il n’est pas si évident d’écrire lorsqu’on est au fond du trou et celui de Morrissey est si profond qu’il ressemble à une sorte de sommet inversé, depuis lequel il surnage et surplombe la baie. Le set est marqué par les quelques reprises de The Smiths qui, chaque fois, font frissonner et frémir. I Know It’s Over est lancée juste après l’expérimental et combatif Istanbul, qu’on aime une fois sur deux, et juste avant un enchaînement Life Is A Pigsty, chanté dans les hauteurs, et Everyday Is Like Sunday, qui l’emporte sur l’émotion éprouvée à Paris. C’est ici Please, Please, Let Me Get What I Want qui fait la plus forte impression. Morrissey habite le morceau et nous donne le sentiment de l’entendre pour la première fois, en modifiant la plainte finale (please) en réclamation. La version est somptueuse et tout le monde se cache sous les étoiles pour pleurer à l’abri des regards. I Wish You Lonely qu’on adore est privé de final en raison d’un retour trop fort qui arrache au chanteur un cri de douleur : “My ear, my ear !” avant qu’il ne revienne aux affaires.

La Grande Baleine échappe ainsi aux chaluts norvégiens et continue sa route. La setlist fait le dos rond sur un Rebels Without Applause plein d’émotion, rue dans les brancards sur un héroïque One Day Goodbye Will Be Farewell de plus en plus séduisant et prophétique, avant de se lancer dans un dernier tiers épique. Sure Enough, écoute après écoute, fait de plus en plus office de petite chanson punk hargneuse et délibérément idiote qui fonctionne à la perfection et agit d’autant plus efficacement qu’elle se déverse dans le soyeux et attentionné All The Lazy Dikes. La caresse est juste et la libération de la femme au foyer de l’emprise maritale un spectacle érotique et politique qui donne le sentiment de mettre tout le monde dehors. On applaudit. On s’excite. Tous au Palms ! Mais Jack The Ripper rôde et vient vite refermer la porte aux oiseaux. En plein air, et ici, la tragédie fonctionne mieux qu’à Paris. On y croit à nouveau, dans un nuage de fumigènes sanguinolents qui envaporent tout le monde. La sortie se fait sur I Will See You In Far-Off Places tonitruant où Morrissey défie Ben Laden comme Dom Juan se payait Dieu avant de s’effondrer. Le spectacle tutoie le grandiose tandis que le public se pâme persuadé d’assister à un concert d’exception.

Destiny for some is to save lives
But destiny for some is to end lives
But there is no end
And I will see you in far off places
If your god bestows protection upon you
And if the USA doesn’t bomb you
I believe I will see you somewhere safe
Looking to the camera
Messing around and pulling faces

Morrissey Gardone Riviera 2025

On aurait souscrit aisément à la même conclusion si le rappel ne nous ramenait à la réalité : il n’y a pas de concerts miraculeux. Juste des mirages. Morrissey revient vêtu d’un nouveau tee-shirt sombre et entame en guise d’estocade un Last Night I Dreamt That Somebody Loved Me parfait pour la communion et l’extase quand… badaboum… le retour coupe et le chanteur s’interrompt. Il fait un tour sur lui-même, demande au public si on l’entend, enlève son oreillette qu’il lâche sur le sol, se déplace sur le côté droit de la scène pour chanter “à l”oreille” les vers qui manquent et tourne les talons. Du titre, il manquera l’essentiel : l’émotion qui vient avec la plainte, avec les guitares et l’air du soir. La setlist indiquait même un titre 20, Irish Blood, English Heart, mais tout le monde était déjà rentré chez lui. Lumière.

Il reste d’Annunzio et le lac de Garde pour pleurer. On est passé pas loin du concert d’anthologie. Ouf, de peu, il ne s’agirait pas qu’on efface des décennies de frustration par du pur plaisir. Il reste Gardone Riviera et les mille ans qui viennent pour se refaire. Morrissey est un héros tragique. Croire qu’il s’en tirerait sur un tour de passe-passe est une erreur. La chute…. blabla…. comme dit la cover star Taghmaoui. Jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien.

Photos : Benjamin Berton

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