Après un mois de tournée : ce qu’on sait de The Cure en 2022 et pourquoi il faut aller les (re)voir

The Cure

Cela fait un peu plus d’un mois que The Cure a amorcé son Lost World Tour : c’était à Riga et le moins que l’on puisse dire c’est que cette tournée se passe pour le mieux pour Robert Smith et ses amigos. En quatre semaines, les Cure ont non seulement rassuré tout le monde sur leur forme mais enchanté plusieurs centaines de milliers de personnes dans une tournée des Arenas qui met tout le monde d’accord et devrait culminer, mi-décembre, avec trois concerts à Wembley. En attendant, le groupe sillonne largement l’hexagone où il a déjà transporté Montpellier, Toulouse, Bordeaux (ce soir), Nantes (demain), avant d’y revenir pour trois dates fin novembre, Strasbourg, Liévin/Lille et enfin Paris à Bercy le 28 novembre. Sept dates qui révéleront ou pas leur lot de révélations, même si, jusqu’à présent, la France n’a pas eu l’honneur d’étrenner un des nouveaux morceaux tirés de l’à venir Songs of A Lost World, disque que d’aucuns espèrent encore pour la fin de l’année mais qui devrait sortir plus probablement en mars 2023. Quels sont les enseignements de ce début de tournée réussi et qui s’assimile, sur le plan médiatique et du point de vue des fans du groupe, c’est un sans faute ?

1. Les 5 nouvelles chansons sont bonnes

Cela faisait si longtemps que Robert Smith évoquait la perspective de ce nouveau disque qu’on avait fini par ne plus y croire. Il aura fallu cette tournée pour que l’on se rende compte à quel point sa sortie est proche puisqu’on aura en quelques semaines eu le plaisir de découvrir pas moins de cinq nouveaux titres : And Nothing Is Forever, Endsong, I Can Never Say Goodbye, Alone et enfin A Fragile Thing. La dernière, plus enlevée et légère, se distingue des quatre autres par la place qui est donnée à un clavier presque primesautier. Le morceau n’est pas beaucoup plus joyeux mais rappelle dans l’écriture les mises en place de Wish. Les quatre autres sonnent comme des soeurs jumelles et sont raccord avec le titre du futur album : sombres, mélancoliques et tournées vers le monde et le temps qui file.

Des quatre, I Can Never Say Goodbye est la plus intime peut-être (mais pas nécessairement la plus émouvante) puisque le chanteur y évoque la figure de son frère décédé. Le texte est un peu en deçà de ce qu’on pouvait espérer d’une telle situation et situe le morceau un brin en dessous des autres. And Nothing Is Forever, à l’inverse, s’étire avec beaucoup d’émotions dans un registre émotionnel et étourdi qui se situe aux confins de Disintegration-Wish et Bloodflowers. Morceau sans grande surprise et avec peu de ressort, le titre réussit tout de même à sonner juste et à faire pleurer, ce que, dans un registre encore plus contemplatif et crépusculaire, Endsong prolonge avec efficacité. L’accompagnement est tout aussi long mais un poil plus électrique et nerveux avec un chant qui n’entre en piste qu’après plus de cinq minutes. La mélodie vocale est un peu plus marquante que la mélodie tout court. A cet égard, Alone, première chanson initiée des cinq nouveaux titres, est peut-être celle qui est la plus satisfaisante. Emargeant autour des huit minutes, elle affiche une sorte de progression parallèle dans le chant et l’accompagnement qui produit un sentiment d’élévation matérialisé dans la reprise finale du questionnement « where did it go? ».

Ces cinq chansons sont un signe plus qu’encourageant des intentions de Cure, même si elles tendent à prouver que le groupe : 1/ ne retrouvera plus jamais sa concision d’antan 2/ semble quelque peu cantonné et exclusivement cantonné à composer des chansons très longues, avec des introductions interminables et qui sont étouffées par des interrogations sur la mort, le temps qui passe et la fin de toute chose. Si l’on considère que ces thématiques sont aussi celles pour lesquelles le groupe est réputé, cela ne choquera personne. Le groupe évolue, sur ces créations, dans un registre qui prolonge ce qu’ils produisent depuis 1992 et la sortie de Wish, une sorte de rock atmosphérique qui était encore à l’époque noyauté de joyaux pop. Est-ce qu’il y aura des morceaux plus joyeux et brefs sur le nouveau disque, on en sait rien du tout.

2. La voix de Robert Smith n’a pas (trop) vieilli

Ceux qui pensent que la voix de Robert Smith est aussi bonne qu’au premier jour n’auront qu’à écouter par curiosité ces 3 versions de Play For Today, capturées en 2022, 1982 et 2002. La démonstration est vite faite. On passe en 1982 d’un groupe résolument post punk mené par un chanteur affûté à la diction incisive, crâneuse et tranchante à une version 2002 (on ne parle que du chant) déjà épatée et plus technique qui s’appuie sur la modulation pour faire vivre son texte. En 2022, la transformation se prolonge : le tranchant et la vivacité ont cédé la place à une version plus chantée/modulée qui altère sérieusement la mélodie vocale initiale pour lui donner une allure presque pop assez différente. Le Play for Today de 2022 devient un hymne de scène (repris en choeurs, mais peu importe) fédérateur alors qu’il s’agissait d’une chanson plutôt cruelle et clivante. Sur le plan vocal, ce n’est plus du tout la même chose mais on retrouve dans l’interprétation une conviction presque intacte et un engagement de Robert Smith (à la guitare) qui ne nuisent pas au plaisir et à l’impression globale.

On peut reproduire cette expérience avec l’intégralité des vieux morceaux (on pense aux versions entendues de M) où la voix est clairement moins tonique mais ne perd pas tant que ça en expressivité puisqu’elle s’intègre assez bien dans le nouveau projet musical du groupe qui est de sertir le tout dans des nappes de guitares et claviers. Surtout, et c’est ce qui trompe tout le monde, Robert Smith semble avoir conservé un timbre à peu près similaire à celui qu’il avait ces 20 derniers années, ce qui tend à donner le sentiment (à demi vérifié) selon lequel il chanterai toujours aussi bien. C’est déjà en soi une sacrée performance avec celle de produire SUR CHAQUE CONCERT une performance intense et homogène. En effet, contrairement à à peu près tous les autres groupes dinosaures, il est assez difficile de distinguer chez Cure des bons et des mauvais soirs. La constance du groupe est peut-être l’une de ses plus grandes qualités.

3. La Setlist varie mais frôle la perfection

Avec près d’une trentaine de titres dont 5 « inédits », la setlist composée par le groupe sur cette tournée est remarquable d’équilibre et évite le travers de la précédente tournée qui mélangeait allègrement les tons « joyeux »/uptempo et les moments les plus sombres. A l’exception peut-être du 2nd rappel qui est souvent enjoué, composé de « tubes » tels que Close To Me, Friday I’m In Love et The Walk, enchaînés sans ordre de manœuvre ni intention de donner au public autre chose que ce qu’il est venu chercher, l’ambiance est à la lourdeur et à la cohérence. The Cure explore sa discographie sans fond en ressortant des enchaînements spectaculairement anciens et somptueux comme un Faith/One Hundred Years/A Forest qui frôle la perfection ou encore des séquences magiques et irrésistibles telles que M/Play For Today/At Night/ In Your House. Ces enchaînements sont couplés à des séquences (en première partie de set) qui accueillent des morceaux plus atmosphériques de Disintegration, parfois dynamités par des saillies quasi psychédéliques comme The Hanging Garden ou if Only Tonight We Could Sleep. La science des tempos est préservée et même pas contrariée par l’intégration au set des 5 nouvelles chansons.

Entre cette science renouvelée de la setlist et une durée contenue, on est pas très loin du concert parfait.

4. La durée du set est maîtrisée

Car oui, on avait beau être d’immenses fans, les concerts de plus de 3H30 voire de 4H et des poussières étaient devenus insoutenables : trop longs d’une part, mais aussi impossibles à construire car ils amenaient le groupe à jouer trop de titres et à ne plus pouvoir construire raisonnablement une émotion. Un concert doit avoir une certaine durée mais ne pas épuiser les participants. Il doit aussi pouvoir raconter une histoire, témoigner de parti pris et non pas TOUT RACONTER, ce qui se produisait dans les concerts marathon de ces dernières années.

En ramenant ses concerts sous la barre des 3H (ce qui est déjà beaucoup) et des 30 titres joués, Robert Smith peut amener des changements chaque soir et apporter une couleur différente aux concerts. C’est chouette et cela redonne de l’intérêt aux fans qui veulent faire plusieurs soirs de suite. On peut ainsi se remettre à penser qu’il valait mieux être à Toulouse qu’à Lyon, ou regretter de ne pas avoir poussé jusqu’à Milan, parce que c’est un peu moins long/loin…. et parce que surtout les concerts ne visaient pas l’exhaustivité émotionnelle. Dans son registre (de groupe maousse), il semble que cette tournée soit clairement la plus excitante depuis la campagne Wish, la mieux construite et paradoxalement la plus libre et la moins codifiée. Le groupe est solide, connaît son affaire, sans changement, et peut aborder l’ensemble du registre sans aucun souci.

5. C’est peut-être bien la dernière fois que The Cure se produit sur scène…

Les titres du nouvel album laissent attendre que Robert Smith n’a peut-être plus grand chose en réserve. Le propos est sombre mais trahit aussi l’épuisement. On l’a dit, les 5 nouvelles chansons naviguent dans les mêmes eaux et explorent, de manière répétitive et quasi sadienne, les notions de fatigue, de mort et d’enlisement dans les affres du temps. Est-ce que Robert Smith peut encore signer 3 disques dans ce seul registre ? On peut considérer qu’il n’a jamais parlé que de ça mais les tentatives de renouvellement (ratées) sur Bloodflowers, The Cure et Dream 4:13 n’étaient pas anodines. Cette fois, le matériau semble encore plus restreint… et on a surtout attendu près de 15 ans entre ce nouveau disque et le précédent. A 63 ans, on peut évidemment s’interroger sur la capacité de Robert Smith à remettre en marche sa centrale. Si l’on ne doute pas qu’on le reverra sur scène un jour (?), on ne sait pas si le groupe sera en mesure de le faire à nouveau avec le relatif enthousiasme que seul procure la dynamique d’un nouveau projet ou l’envie de se retrouver. Aussi est-il évident que cette tournée, si elle n’est pas la dernière, ne devrait plus nous donner après beaucoup d’occasions d’admirer le groupe en majesté. Ceux qui étaient là avant 1992 savent qu’il y a déjà eu un vrai fossé entre cet avant et ce qui a suivi. Il est très probable que la tournée 2022 marque si pas la fin du groupe à ce niveau, une nouvelle modification dans l’engagement des Anglais. Encore une raison s’il en fallait d’y aller goûter une dernière fois.

On veut bien se dédire si Robert Smith choisit de terminer en solo et en acoustique dans de petites salles, mais la probabilité qu’on assiste à cela désormais de la part d’un artiste qui aurait alors plus de 65 ans serait du jamais vu. The Fire is almost dead et tout ça.

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