Heavenly / Highway To Heavenly
[Skep Wax]

8.3 Note de l'auteur
8.3

Heavenly - Highway to heavenly2 avril 2020. Le Royaume-Uni est en lockdown depuis une dizaine de jours quand apparait sur Instagram, revenu des enfers ou mieux, du paradis, un compte nommé heavenlyindie. Pour les archéologues du futur qui iront farfouiller dans ce qu’il restera des méandres des réseaux sociaux comme aujourd’hui encore d’autres suent en plein cagnard à coup de pinceaux dans la terre, cette date sera sans doute probablement retenue comme celle de l’acte de renaissance d’Heavenly. Amelia Fletcher et Rob Pursey s’ennuient ferme, confinés dans ce cottage de leur Kent d’adoption. Alors comme nous tous à la même époque, ils fouillent les cartons entassés au grenier, retrouvent de sacrés souvenirs conservés là un peu machinalement et comme on peut s’en douter, ils en ont un paquet. T-shirts d’époque, photos jaunies de tournée au Japon, aux États-Unis ou en Allemagne, portraits du regretté Matthew Fletcher : la machine à souvenirs nostalgiques fonctionne à plein régime. En octobre de la même année, ils fondent Skep Wax pour ressortir en digital le single She Says paru en 1991 sur K Records ; la grande épopée des rééditions est lancée. Les quatre albums du groupe suivront de 2022 à 2025 et Heavenly se reformera pour un concert « unique » le 20 mai 2023…. immédiatement sold out et doublé d’une seconde soirée le 19 puis d’une tripotée de dates entre 2024 et 2025 : une véritable autoroute vers le retour pour de bon d’Heavenly.

Si la pétillante Cathy Rogers avait totalement remisé ses claviers dès la fin de la courte expérience Marine Research (soit Heavenly sans Matthew Fletcher), Amelia Fletcher et Rob Pursey n’ont jamais cessé de jouer ensemble, enchainant au fil des premières décennies 2000 les aventures Tender Trap, The Catenary Wire ou Swansea Sound. Pour Peter Momtchiloff non plus, la guitare n’a jamais vraiment été rangée, multipliant sans jamais vraiment s’arrêter comme il l’a toujours fait au fond les participations dans d’innombrables projets, mais cela s’était toujours passé loin de ses anciens compagnons. On imagine alors sans peine la joie de se retrouver ainsi à quatre (sans oublier Ian Button, proche des membres du groupe de longue date et à la lourde charge de remplacer le regretté batteur historique) après tant d’aventures partagées, cette sensation forcément agréable, personne n’y est contraint, mêlant nostalgie, cure de jouvence et envie de repartir de l’avant après une parenthèse de plus d’un quart de siècle, trois fois rien au fond. Les reformations, uniquement basées sur la capitalisation autour de souvenirs musicaux peuvent bien être discutables, celles qui aboutissent à de nouvelles créations le sont d’emblée beaucoup moins même si se pose la question inévitable de ce qu’Heavenly a bien à nous apporter en 2026. Mais au fond, cette question vaut pour n’importe quel artiste, y compris sortant son tout premier single.

On s’était quittés, on s’en rappelait l’été dernier, sur un Operation Heavenly bourré d’ambitions et de joie mais sorti en plein deuil. Une drôle de sensation qui, forcément pesait sur l’approche que chacun avait de ce disque alors difficilement critiquable (on ne tire pas plus sur les corbillards que sur les ambulances) mais rétrospectivement, malgré quelques belles qualités, un peu balourd, voire trahissant la cause anorak par ses envies de gros son britpop. Alors non, Heavenly ne reprend pas exactement les choses là où ils les avaient laissées. Abandonnés les rêves londoniens qu’incarnait la signature sur un gros label en vogue : Heavenly revient à sa place et, que l’on se rassure, elle n’est pas des moindre. Pour preuve, au-delà des cercles de young timers un brin nostalgiques, le groupe entend aussi surfer sur l’inattendue popularité streamée de ses rééditions pour conquérir ouvertement une nouvelle génération de fans à l’éclectisme rafraichissant, séduit par la démarche sincère d’un groupe qui a toujours su se tenir à l’écart des codes les plus genrés du rock.

Alors comme d’autres, on peut penser à Prolapse par exemple, ils ont eu le goût, l’intelligence et l’inspiration de se dire qu’un tel retour serait forcément attendu au tournant et qu’il ne pouvait pas être tiède. Fidèles à ce qu’ils sont sans doute plus qu’à ce qu’ils incarnent, même s’ils ne sont pas dupes de la place qu’ils occupent tout en haut de ce Hall Of Fame des divisions inférieures, Heavenly livre un album de pop intemporelle qui sonne pourtant résolument actuel. En 30 ans, la plupart des membres du groupe en a joué et écouté de la musique et Highway To Heavenly, sans trahir ce que le groupe a toujours été, est aussi la somme d’influences encore plus variées, d’envies diversifiées, d’autres directions explorées. Le groupe ne renie rien de son passé, c’est une évidence : thématiques évoquées (l’empathie, l’amour, le chagrin ou la colère, ces garçons trop cons devenus en plus aujourd’hui de misérables caricatures masculinistes), mélodies enlevées, science intacte du refrain qui décolle de la meilleure des façons, doubles vocalises, orgues haletants et guitares à la fois mutines et terriblement classieuses ; l’autoroute est indubitablement un terrain conquis d’avance mais ici, pas de régulateur.

A la batterie, Ian Button ne cherche jamais à singer le jeu singulier de Matthew Fletcher et apporte à plusieurs reprises, en même temps qu’un certain classicisme, des directions rythmiques un peu inédites pour le groupe, quelque part entre jeu disco et ska, dans lesquelles s’engouffrent bien volontiers les quatre autres. On s’ambiance alors sur le on-ne-peut-plus bien nommé Different Beat s’étirant sur près de cinq minutes délicieusement Pulpiennes ou le très efficace Scene Stealing d’ouverture, cousin lointain du Heart Of Glass qui viennent vous souffler leur vent de fraicheur sur la nuque. Plus surprenant, sur le très new wave et néanmoins enlevé Press Return, pour mieux détruire ces types qui ne voient même pas que la technologie et la richesse ne fait pas autre chose d’eux que des tristes sires, la voix d’Amelia Fletcher est passées au filtre numérique, comme pour la rendre moins juvénile et plus vindicative, elle qui a pourtant gardé pour une honorable Lady son timbre malicieux et ses atours poppy.

Véritable antidote à l’ennui, l’album ne manque jamais de variations d’ambiances ou d’atmosphères et comporte, comme il y en a toujours eu, de ces chansons ou du moins ces passages complétement craquants, sacrément irrésistibles, véritable marque de fabrique qui n’a jamais vraiment failli. Le joyeux Portland Town est de la trempe des très bons singles du groupe quand l’effervescent Excuse Me fait ressurgir les démons punk-pop des tous débuts de Talulah Gosh. On apprécie toujours autant les jolies balades sautillantes et chaloupées que sont Skep Wax ou She Is The One tout comme Heavenly nous fait éternellement fondre en tamisant les lumières pour les moments plus intimes que sont The Neverseen ou le poignant That Last Day. Et puis, signe indéniable que le groupe n’a rien perdu de sa superbe, il y a ces petits bijoux d’albums, ces morceaux coincés l’air de rien en beau milieu de disque mais qui achèvent de lui conférer tout le crédit qui lui revient. Deflicted est de ces morceaux remarquablement équilibrés dans lesquels tout s’imbrique à la perfection, véritable morceau-témoin compilant l’ensemble d’un savoir-faire indiscutable tandis que le refrain du très 60’s Good Times est une véritable tornade qui emporte tout, telle une Cadillac emportant Peggy Sue vers son destin.

Alors oui, on avait beau être passé à d’autres choses depuis belle lurette, les rééditions qui avaient réveillé l’adulescent à Kickers qui sommeillait ont parfaitement rempli leur rôle : rappeler qu’Heavenly a toujours été un excellent groupe et qu’un excellent groupe ne meurt jamais, même après 30 ans de coma. Un peu à la manière de Slowdive qui avec son Everything Is Alive se réinventait complétement, rappelant au passage à ses nombreux copieurs plus ou moins inspirés qui était le patron, Heavenly vient sans le moindre complexe de vieillerie faire la nique à des générations de poppeux qui s’imaginaient en élèves dépassant le maître – qu’ils retournent à leurs gammes. Au-delà du savoureux clin d’œil, cet Highway To Heavenly n’est pas qu’un long ruban sécurisé conduisant à une improbable jeunesse nostalgique mais bien un trait d’union entre le passé d’un groupe qui nous a enchanté et son présent qui n’a pas fini de se faire.

Tracklist
01. Scene Stealing
02. Portland Town
03. Press Return
04. Skep Wax
05. Deflicted
06. Excuse Me
07. A Different Beat
08. Good Times
09. The Neverseen
10. She Is The One
11. The Last Day

Liens
Le groupe sur Discogs
Le groupe sur Facebook
Le groupe sur Instagram
Le site du label

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