
On rappellera parce que le sujet n’est pas de la rigolade pour tout le monde qu’une douzaine de millions de personnes sont considérées en situation de handicap en France, soit approximativement une personne sur cinq. Parmi ces personnes, 80% souffrent d’un handicap invisible et seuls 15% de ces handicaps relèvent d’un handicap de naissance. Les handicaps moteurs concernent entre 3 et 4 millions de personnes et on dénombre un peu moins de 200 000 personnes qui utilisent pour cette raison un fauteuil roulant. Ceci étant dit et rappelé, le fauteuil est souvent utilisé comme l’unique attribut visible représentant la personne en situation de handicap, à tort… mais ce n’est pas une raison pour ne pas en causer, ne serait que pour montrer et démontrer que :
1. Tout un chacun peut se retrouver à un moment de sa vie en situation de handicap, voire à de très bonnes chances de vivre un tel épisode. On mêlera ainsi usage d’un fauteuil permanent et usage occasionnel suite à un accident mineur ou “sérieux”… ce qui n’est pas une hérésie.
2. Ce n’est pas parce qu’on est en situation de handicap et dans un fauteuil roulant qu’on ne peut pas mener une vie faite de… vie, donc d’air, d’électricité et de rock’n’roll. C’est le propos de cette étrange playlist spéciale fauteuils roulants qui est à la fois l’occasion de montrer que tout est possible et très bien possible (quand bien même les histoires qu’on racontera se finissent parfois plutôt mal ou du moins comme finissent toutes les histoires par… la mort) et qu’on a eu, à travers les âges, l’occasion de croiser des artistes phénomènes en fauteuil qui valait tous les Pascal Obispo sur leurs deux jambes du monde.
Pour les plus jeunes, le fauteuil, c’est pas cringe, c’est grunge !
On a choisi pour illustrer ce billet une vidéo de la chanteuse Connee Boswell interprétant en 1946 la chanson Stormy Weather… apparemment debout. La représentation du handicap, qui plus est pour une femme, étant malvenue à l’époque, la chanteuse évolue avec un tabouret de grande taille dissimulé sous sa robe, afin de lui donner l’allure d’une femme valide. Il fallait cela à l’époque pour passer à la télé. On reparlera de Boswell un peu plus tard. Pour l’anecdote, c’est en l’imitant et parce qu’elle était son idole absolue qu’Ella Fitzgerald s’est mise à la chanson.
Mark Linkous (Sparklehorse), dans la douleur
En 1996, alors qu’il est en tournée avec Sparklehorse et assure les premières parties de Radiohead, parce que les Oxfordiens en sont fans, Linkous manque d’y passer suite à une overdose dans son hôtel londonien. Il perd connaissance et écrase ses jambes avec son corps durant 14 heures à l’issue desquelles on le découvre. En déplaçant le corps, les secouristes déclenchent suite au trop plein de pression et à l’accumulation de potassium dans le sang (hyperkalémie) une crise cardiaque qui conduit à une mort clinique pendant près de deux minutes. Linkous réémerge ensuite et récupère lentement, passant plus de six mois dans un fauteuil roulant, avant de récupérer l’usage de ses jambes. L’expérience est rude mais n’empêche pas Linkous de donner parmi les meilleurs concerts du groupe en 1997. Good Morning Spider arrivera peu après, sublime à l’image de ce Painbirds qui porte bien son nom. La fin de l’histoire est évidemment encore plus dramatique mais il y a tellement de belle musique entre les deux.
Ruth Lyon, l’ambassadrice
Jeune artiste en situation de handicap, Ruth Lyon est une chanteuse venue de Newcastle-Upon-Tyne qui mérite d’être écoutée et découverte. Avec une belle voix et des textes poétiques, elle n’est pas sans rappeler Amanda Palmer, même si sa musique sophistiquée la ramène un peu plus dans le côté “chansons”. Elle a fait les premières parties de la française Zaho de Sagazan en Europe et a surtout signé un premier album, Poems & Non Fiction, tout à fait recommandable, il y a un an tout juste, dont la production a été assurée par John Parish.
Mark E Smith de The Fall
D’aucuns diront que voir et entendre Mark E. Smith dans cet état est une infamie mais personne ne l’a forcé à monter sur scène et on peut trouver de la bravoure, du courage et un signe de son entier dévouement à sa musique dans ces derniers mois où il a tenu la boutique The Fall en fauteuil roulant et très affecté par sa maladie, un double cancer des reins et du poumon en phase terminale. Une année presque entière à entonner et à grogner des Blindness une dernière fois à la face du monde. Mark E Smith a lâché l’affaire en janvier 2018. L’album posthume du groupe, Post Script, est toujours prévu pour septembre. La polémique qu’on annonçait sur la source des enregistrements a connu quelques développements cet été puisque les producteurs ont admis qu’il ne s’agissait pas d’enregistrements vocaux récents mais bien de bandes captées en marge des enregistrements studios sur une période qui remontait au début des années 2010 jusqu’à 2014 ou 2015. Mark E. Smith prenait alors l’habitude d’enregistrer pour s’en servir ultérieurement ou pas des vocaux, des bouts de parole qu’il fournissait parfois ensuite au groupe pour des séances de travail. C’est à partir de ces vocaux que d’anciens membres du groupe ont créé les morceaux “ex nihilo”. Ce qui fait peser un réel doute sur la légitimité de l’entreprise.
Phil Collins de Phil Collins
Phil Collins paie une vie de batterie, d’excès et de picole. Opéré de multiples fois du genou, se déplaçant avec des béquilles, des canes, souffrant du dos, de la nuque, opéré à la colonne vertébrale, le taulier de Genesis et monstre solo est contraint depuis plusieurs années maintenant de chanter assis et a définitivement abandonné la batterie. Cela ne l’empêche pas d’assurer des shows roboratifs et d’assurer le spectacle. Il y a tellement de monde sur scène autour de lui, qu’un chanteur assis a presque tendance à reposer le regard. Pour le reste, on vous laisse apprécier ou pas la grandeur de cette musique. Vous aimez Phil Collins ? (ça faisait longtemps qu’on ne l’avait pas ressortie).
David Thomas de Pere Ubu
Véritable bête sauvage sur scène, le Pere Ubu a eu une fin de carrière splendide musicalement à l’image de son Trouble on Big Beat Street mais chamboulée par une santé chancelante. Malade du foie et des reins, vieillissant, David Thomas devait s’arracher à la douleur pour assurer des concerts splendides au service d’une oeuvre qui n’aura jamais faibli en quasiment un demi siècle de sorties. Durant les dernières années, ses problèmes de mobilité l’amenaient à chanter assis et à se déplacer difficilement de la scène aux coulisses. Pour le plaisir, on a retenu cette performance de 2016 à Allonnes où on l’avait accueilli pour un concert qui restera parmi nos meilleurs souvenirs. David Thomas est mort en avril 2025.
Vic Chesnutt
On peut considérer que tout ceci est un peu triste et morbide mais qui aurait prédit que Vic Chesnutt, un gamin adopté de Georgie, aurait pu signer une telle carrière de musicien ? Chestnutt s’est retrouvé en fauteuil roulant suite à un accident de voiture, lorsqu’il avait 18 ans. Trop d’alcool. Il devient partiellement paralysé mais retrouve assez vite l’usage de sa guitare. Il déménage à Athens en 1985 où il fait la connaissance de Michael Stipe qui produira quelques années plus tard ses deux premiers albums. S’en suit une carrière exemplaire, extrêmement prolifique, boulimique même, où Chesnutt enchaîne les dispositifs, les collaborations, les tournées à la vitesse de la lumière. Il faut pour lui vivre, vivre avec l’accident, les douleurs, l’incapacité, aimer, chanter, jouer, jouer avec la mort aussi. Chestnutt fume de l’herbe pour se soulager et oublier les médicaments qu’on lui prescrit. Ce n’est pas simple mais la musique est là. En 2009, il sort deux albums coup sur coup et puis tire sa révérence le soir de Noël. Finis les concerts en fauteuil.
Fauteuils occasionnels : Jarvis Cocker, Marylin Manson, Dave Grohl
Le fauteuil conduit parfois à des concerts peu ordinaires. Nombre de chanteurs ont eu l’occasion de jouer en fauteuil à la suite d’une jambe cassée, d’une cheville foulée ou d’un accident un peu plus sérieux. L’histoire la plus loufoque et la plus connue est sans aucun doute celle de Jarvis Cocker tentant d’impressionner une fille en faisant l’homme araignée, collé à la façade de l’immeuble et qui se casse la margoulette. Fauteuil pour Jarvis mais aussi pour Marylin Manson et son gun brrrr, fake gun, et Dave Grohl.
Shane McGowan
Ceux qui n’en avaient pas assez de Mark E. Smith auront droit à Shane McGowan maintenant. Quel tableau ! Quel cirque ! Il y a pourtant dans ce late late show avec shane mcGowan de 2019 plus d’émotions que chez pas mal de valides. Est-ce que McGowan est toujours conscient ? Est-ce indécent ? On peut l’écouter chanter et trouver cela juste beau. Peu importe ce qui l’a amené là. Peu importe ce qui a causé tout ça. Les Pogues, enfin certains Pogues, seront à Paris à l’Olympia en novembre de cette année. McGowan y sera aussi, sur ses deux ailes.
Fauteuil de légende : Teddy Pendergrass
Un autre accident de la route, plus classe que celui-ci de Chestnutt celui-ci puisque Teddy Pendergrass circulait dans sa Rolls Royce de fonction quand c’est arrivé. Les deux arbres d’en face ont bien ri, laissant le chanteur culte de RnB tétraplégique. Et malgré tout ça, il chante et enchante. L’accident se produit en 1982. Pendergrass mourra en 2010 après une carrière freinée sur scène par son handicap mais formidablement remplie en enregistrements d’exception. Le plus grand lover/crooner en fauteuil de l’histoire sans aucune doute.
Fauteuil metal : Jeff Becerra Possessed
Agressé par deux hommes qui lui ont tiré dessus, le chanteur du groupe de death meal Possessed a été laissé pour mort, paralysé entièrement sur le bas du corps. Cet incident de 1989 l’a plongé dans la dépression, l’alcool, les drogues jusqu’au jour où Becerra, au milieu des années 90, a repris le dessus et remis sa vie en ordre. Mariage, études, l’homme a fait preuve d’une résilience extraordinaire et a fini par remonter sur scène, en 2007, pour reprendre l’histoire de son groupe là où il l’avait laissée. Son premier album, Seven Churches, en 1985, est considéré comme l’un des premiers du genre. Son dernier est un aboutissement encore plus grand.
Connee Boswell, à l’origine
Avec ses soeurs, elle gagne une belle popularité dans les années 30 avant de s’imposer comme une des plus grandes chanteuses de jazz de l’histoire américaine dans les années 40 et suivantes. Victime de la polio à l’âge de quatre ans, Boswell et ses promoteurs ont longtemps cherché à ne pas laisser paraître son handicap, dissimulant sa station assise derrière des installations scéniques plus ou moins sophistiquées.
Photo : Vic Chestnutt en 2008 via Wikipedia

