Il faudrait, pour mesurer l’exact impact de Mogwai Fear Satan, se souvenir précisément du premier jour où on a déroulé le premier album (Mogwai) Young Team de bout en bout. On a sûrement sursauté quand, à au moins deux reprises, les Écossais nous cueillent à froid et tout en fureur sur un Like Herod absolument terrifiant dans ses enchaînements temps fort/temps calme. On a déroulé tranquillement Tracy en se demandant s’il y avait un piège mais non avant de découvrir la face mélancolique du groupe et sa liaison magique avec Aidan Moffat sur un R U Still Into It dont on a toujours pas épuisé les charmes trente ans après. Tout n’est pas parfait dans ce premier album du groupe, enregistré un peu trop vite et, comme l’expliquera Stuart Braithwaite, dans une ambiance assez déplorable et une précipitation qui seraient à des lieues de ce que connaîtrait le groupe par la suite. Mogwai a longtemps expliqué que ce disque était loin d’être son préféré, même s’ils ont dû avec le temps reconnaître qu’il avait des qualités dépassant assez largement leur vision rétrospective de son enregistrement. Ce jour où on a vraiment découvert Mogwai pour la première fois, il est probable qu’on se soit engagé dans les 16 minutes et 19 secondes de cet intrigant Mogwai Fear Satan avec la curiosité, la méfiance et l’excitation d’un soldat qui monte pour la première fois au front. Il faut avouer que jusqu’ici les “tracks” de plus de quinze minutes étaient surtout réservées à des morceaux électroniques, des trucs de ravers pourris, de trance ou alors à des aplats gothiques pompeux, voire à des délires psychédéliques des années 70 à guitares des trucs de Zappa ou de Led Zeppelin au rabais. On connaissait Sister Ray du Velvet Underground bien sûr mais pour une raison qu’on ignore, on n’avait aucune raison de croire qu’elle aurait pu un jour être émulée par quelqu’un, voire prise comme modèle pour développer autre chose.
Et puis il y a eu cette séquence époustouflante : guitare/basse, entrée de la batterie après une minute, crescendo et premier plateau bruitiste, entre 2 et 3, décrue, reprise entre 5 et 8, quasi triplant le temps de tempête sonique, décrue au flutiau surréaliste qui nous amène non pas à un 3ème sommet monumental qu’on avoue avoir guetté longtemps mais finalement à un lent évanouissement qui nous mène jusqu’à la seizième minute. Il y a eu d’emblée chez nous comme chez les premiers auditeurs de Mogwai une sorte de mythologie associée à ce titre, Mogwai Fear Satan, parce que l’association du nom de groupe, lui-même emprunté à la créature la plus mignonnette qu’on connaissait alors, Gizmo, le Mogwai, nom dont on avait baptisé notre hamster historique, à la figure de Satan était aussi inattendue que prometteuse. Bien sûr, qu’il y avait un truc bizarre chez Mogwai, un mélange de quiétude et d’eau qui dort côtoyant une menace sourde et sombre d’un déchaînement soudain, brutal, électrique et ne faisant pas de quartier. Et pourtant ? Qu’y avait-il de bruit ici ? Quatre minutes à tout casser, pas une de plus, soit rien du tout si on comparait aux assauts soniques des prédécesseurs, le Velvet bien sûr, mais aussi les architectes du bruit blanc d’alors, les My Bloody Valentine ou encore Ride, qui faisaient bien plus fort, bien plus tenu, bien plus progressif. Mogwai arrivait un beau matin, alors qu’au même moment on ne jurait que par les textes, les textes des chanteurs post brit-pop, l’électro de quelques autres, comme Massive Attack. Mogwai débarquait SANS UN MOT, avec de la musique instrumentale pétaradante, des morceaux si longs qu’on en voyait pas le bout et laissait cette impression instantanée qu’on avait non seulement affaire à quelque chose de jamais entendu et de totalement inédit.
On reparlera du caractère inédit de la chose qui, comme tout, est relatif. Mogwai Fear Satan est ainsi un morceau qui surgit quand on ne s’y attend pas vraiment et offre au disque un final spectaculaire, grandiose et surpuissant. Le titre du morceau est un clin d’œil au bassiste du groupe Dominic Aitchison qu a la particularité d’être le seul membre croyant et catholique du groupe. Aitchison avait dû confier à ses amis qu’il avait enfant une peur maladive du diable, ce qui lui valut, au moment de trouver un titre au morceau, ce nom de baptême marquant. La mention de Satan contribue à nimber la chanson de mystère, lui confère une dangerosité bienvenue et a longtemps laissé penser que ce quart d’heure de bruit figurait une sorte d’exorcisme en temps réel, réalisé par les Écossais pour chasser le Malin du loch où il s’était réfugié.
Le morceau comme souvent à cette époque met à contribution l’ensemble des membres présents mais semble avoir été porté en bonne partie par le guitariste du groupe John Cummings. Recruté après tout le monde et parti le premier, Cummings avait à cette époque auprès de Braithwaite un rôle majeur et il est possible qu’il ait pu être à l’initiative du développement de guitare qui a initié Mogwai Fear Satan. Guitares et basse font une partie du travail mais difficile de ne pas saluer sur la totalité du titre le jeu de batterie de Martin Bulloch qui mêle énergie, précision et une belle variété dans sa capacité à se dérégler. Il est à noter que la rythmique, à l’inverse des guitares, se prolonge à l’identique sur la totalité du morceau et constitue le cœur de la répétition. Mais ce qui se détache ici, et qui restera une caractéristique majeure sur les albums de Mogwai, c’est bien qu’on a affaire à une équipe, à un collectif, à une unité, martiale, soudée comme une équipe de foot, qui croise ses effluves pour envoyer du son et monter sa musique en sauce ou en neige. Ecouter la musique de Mogwai équivaut non seulement à surfer sur la vague sonique mais aussi à intégrer la tribu qui l’exécute comme on rejoindrait Buddy dans Point Break (1991) au bout du monde pour un dernier casse ou une dernière lame.
Si l’on considère qu’appartenir à une bande est l’aspiration naturelle et première des adolescents, majoritairement masculins (le public des Écossais est majoritairement masculins à l’époque comme aujourd’hui), il est naturel qu’une telle sensation crée immédiatement un attachement fort envers un groupe aux contours souples et où l’on ne distingue alors aucun des membres. Sur les photos, il est évident que ces types sont jeunes et nous ressemblent. Ils n’ont pas des visages, des physiques de stars, et présentent l’avantage d’être aussi anonymes que certains musiciens électroniques qui fédèrent une autre partie de la jeunesse de cette fin des années 90, avec modestie et indifférence.
Musicalement, en l’absence d’un chanteur qui attire la lumière, voire d’une voix qui vient voler la vedette aux instruments, ou servir de point d’attraction ou de distraction, l’oreille se fait vite à l’idée qu’il n’y a que les instruments qui parlent. Dans le contexte calme/tempête qui s’installe avec Mogwai, et par delà cette dynamique qu’on avait déjà pu croiser ailleurs (les Pixies notamment), le caractère instrumental est évidemment essentiel mais permet de différencier Mogwai de toutes les références plus ou moins bruitistes qu’on pouvait appeler à la rescousse à cette époque. Le Hex des Bark Psychosis, sorti en 1994, et qu’on tient pour l’une des premières manifestations du post-rock, partage quelques caractères communs avec la musique de Mogwai. On y retrouve un sens assez semblable des progressions, une capacité à varier les niveaux d’engagement et à moduler dans la longueur des répétitions de motifs. Bark Psychosis a, à cette époque, une palette plus riche, avec des cuivres et globalement une texture jazz, qui renvoie à plus de sophistication et de savoir-faire. Mogwai se contente de trois cordes pour faire parler la foudre, se débarrasse du chanteur et recherche des effets beaucoup plus radicaux que ses collègues anglais. Mais impossible de ne pas saisir la filiation.
A l’inverse, réduire l’effet bruitiste à la seule présence d’éclats et de surrections soniques dans la musique de Mogwai ne permet en aucune manière de les rattacher à ce qu’on pouvait connaître de plus bruyant à l’époque, c’est-à-dire l’école des guitares libérées de Kevin Shields et de My Bloody Valentine et leurs héritiers shoegaze comme Ride. Dans les deux cas, s’il y a bien ce souci de faire rugir l’électricité, la démarche est très différente. Il y a chez Mogwai un souci permanent de traiter les ambiances, de construire un paysage sonique, une sorte de cinématographie musicale qui n’est pas perceptible chez MBV ou Ride. La voix est par ailleurs un point de focalisation évident de ces deux groupes. Même traitée de manière secondaire, c’est elle qui constitue le principe d’organisation et de révolution des pièces. Chez Mogwai, les guitares courent dans les grands espaces au lieu de les remplir. La batterie ne les poursuit pas, elle leur tient la main et leur sert de trampoline.
Les deux musiques auxquelles on peut en revanche associer assez facilement le phénomène Mogwai sont d’un côté les expérimentations instrumentales du rock gothique et de The Cure en particulier, incarnées par le génial Carnage Visors, et de l’autre, le travail du compositeur d’avant-garde Glenn Branca, qui, dans ses travaux symphoniques, utilisent les mêmes règles conscientes ou non de construction des pièces. On pourrait résumer assez bien Mogwai Fear Satan en disant qu’il emprunte à Carnage Visors sa dimension mélodique, atmosphérique et ambient, et à Branca, sa capacité à bâtir des cathédrales de son avant de les dynamiter. Si Braithwaite et les siens étaient fans de The Cure depuis leur Écosse natale (on se reportera au bouquin de Braithwaite pour ça), on ne se souvient plus trop si Branca figurait parmi leurs influences. Ce pour quoi on connaît l’américain, outre d’avoir engagé les jeunes Sonic Youth à leurs débuts, est d’avoir progressivement sollicité de plus en plus de guitares au service de ses partitions. Parti de huit sur certaines symphonies, il terminera peu avant la destruction du World Trade Center par un spectacle prophétique où cent guitares déferlent sur la tour. Par delà l’anecdote, Branca sait comment faire entrer et sortir les instruments. C’est la base du métier mais il semble poser les fondements d’un art que Mogwai cultivera qui est de gérer les additions pour en faire des multiplications. Ce qui fait l’originalité de Mogwai n’est finalement donc pas tant dans le procédé employé que dans son extrême simplicité, son côté brut, sauvage, simpliste, débile presque où les ruades sont précédées de balades en campagne.
Car ce qui fascine chez Mogwai, ce sont les montagnes russes. Celles qui font bondir sur la couette ou le fauteuil, celles qui font peur même quand on les connaît/attend, celles qui en concert fendent les tympans et puis que le groupe amortit ensuite avec quelques notes de flûte jouées par une petite fille de treize ans, ce qui est le cas sur Mogwai Fear Satan. Cette idée de faire cohabiter la brutalité la plus sourde et la délicatesse presque pastorale des zones de transit n’est pas révolutionnaire, elle parle en revanche à tous et immédiatement. Mogwai vulgarise le travail de Branca sans le vouloir. Il prolonge le travail de Smith sur Carnage Visors, tandis que The Cure ne renoncera jamais vraiment à la voix et se perdra ensuite dans des dialogues de guitares stériles, américanisés et interminables. Mogwai créé une dérivation, une veine unique, à la portée de tous mais qui marie les atouts d’une musique instrumentale ambient et d’une mélodie pop sans paroles. Couplée à une éthique proche du rock indé originel, du shoegaze, et de l’électro, qui repousse l’identification et la starification, on tient là un cocktail gagnant et qui assure le succès, pas tant commercial, mais souterrain et culturel du groupe. Mogwai Fear Satan parce qu’il est le morceau le plus vulgaire, le plus simpliste, celui où les temps et la structure sont les plus marqués des morceaux forts du groupe devient l’emblème et la chanson coqueluche de la communauté. Son caractère tonitruant et rassembleur, fédérateur et enivrant sur scène, où le morceau coupe à travers champs pour ne durer “que” onze à douze minutes, en renforce l’impact et la capacité de rassemblement. Le culte est clandestin, batcave (le morceau batcat sur The Hawk Is Howling nous a toujours semblé une version atrophiée, mutilée de Mogwai Fear Satan), volé à la raison qui aurait voulu que notre corps et notre esprit s’attachent à d’autres morceaux.
Pour dire la chose, il n’y a dans toute l’œuvre de Mogwai qu’un autre morceau qui aurait pu poser au culte : Autorock, qui figure sur le meilleur album du groupe, Mr Beast. Créé en 2006, et situé à l’ouverture du disque, il dégage une puissance émotionnelle au moins égale à Mogwai Fear Satan tout en renonçant à en utiliser les moyens et les ficelles. Ici, le clavier remplace en partie les guitares. Le crescendo comme le membre fantôme d’un accidenté de la route est littéralement effacé (il n’existe pas si l’on écoute de près) mais saute aux oreilles comme s’il était joué. Il n’y a aucune explosion, peut-être des doigts qui appuient plus fort sur les touches mais sans doute même pas, une simple pulsation à la batterie martelée trois ou quatre fois, et un effet XXL qui jaillit comme par magie alors qu’il ne devrait pas. Autorock constitue le sommet absolu de la cohésion du groupe, la réalisation pure et parfaite de son unité, le couronnement de son projet et l’aboutissement de sa dynamique créative. Son association irrémédiable désormais au final du film de Michael Mann, Miami Vice, comme l’est au Fight Club de Fincher le Where is My Mind des Pixies, en décuple la portée émotionnelle et en fait, dans le panthéon des meilleurs morceaux de Mogwai, le presque égal de Satan. Presque égal car il n’a ni la force des premières fois, ni la puissance destructrice du premier.

