[Chanson culte #64] – The Stars of Track and Field de Belle And Sebastian (1996) – La pop est un sport d’équilibre

The Stars of Track and Field de Belle And Sebastian (1996)D’aucuns diront que ce n’est pas la plus belle chanson du groupe Écossais mais c’est peut-être du petit miracle qu’était à l’époque (et toujours aujourd’hui) If You’re Feeling Sinister de Belle and Sebastian la chanson qui était la plus emblématique, la plus touchante, énigmatique et finalement significative. The Stars of Track and Field doit peut-être ça à sa position sur le disque. Le morceau ouvre l’album qui, pour tous ceux qui n’avaient pas écouté Tigermilk (le premier album sorti la même année mais auquel la plupart des fans n’accèderaient qu’après à l’occasion de sa réédition), constituait leur premier contact avec le groupe de Stuart Murdoch. La rencontre fut bouleversante, spectaculaire, ressentie comme un vent de fraîcheur nostalgique sur la pop, capable de ressusciter la fébrile émotion ressentie la décennie précédente aux contacts de âmes sœurs qui inventèrent (de ce côté ci de la Manche) le goût du rock indépendant. La chanson agissait comme une nouveauté presque radicale (pour le son, les postures, les formes héroïques du temps), tout en s’inscrivant pas à pas, note à note et mot pour mot, dans la trace de ses prédécesseurs. Faire du neuf avec de l’ancien, du solide avec de l’éparpillé, de la joie avec de la peine.

Le retour de la discrétion 

A l’époque (disons en pleine brit pop), Belle and Sebastian était servi par la presse comme quelque de nouveau : un groupe discret à l’heure de la visibilité maximale. Tandis que Oasis, Blur et Pulp, mais aussi tous les autres, se tiraient encore la bourre pour arracher des couvertures, le groupe de Glasgow cultivait à rebours une image d’invisibilité. Le succès de son premier album (tiré à 1000 exemplaires seulement) avait conduit le combo de Glasgow à signer sur Jeepster Records pour son nouvel album, autant dire un label obscur, du cru, totalement indépendant et qui s’offrait avec le groupe son premier contrat… Par delà la liberté artistique, Belle and Sebastian négociait alors avec Jeepster de n’apparaître dans aucun événement promotionnel, de refuser la sortie de singles tirés du disque et accessoirement de ne pas rencontrer la presse. C’est fort de cette stratégie atypique que le disque était vendu et faisait son petit bonhomme de chemin sur les ondes. Enregistré en cinq jours dans les mêmes conditions que le disque précédent, If You’re Feeling Sinister s’imposait vite comme un album-monde décisif et indispensable.

Entre la pochette (comme la précédente une photo magnifique d’une amie de Murdoch, Ciara MacLaverty, qu’on disait souffrant de fatigue chronique, et qui rappelait par l’usage de la couleur et la pose l’iconographie de The Smiths) et le mélange de pop luxuriante (les trompettes, le chant en contrepoint, le groupe orchestre) et de folk anglais, Belle and Sebastian signait immédiatement un album référence qui, en France notamment, rappelait à quel point la pop anglaise pouvait s’avérer intime et parler aux adolescents en recherche réflexive ou d’identité. Ce faisant le groupe rouvrait l’espace d’un instant, après les ravages des combats de coqs brit pop, démonstratifs et puissants, mais aussi tout en guitares, l’espace folk pop que l’Angleterre pensait avoir oublié depuis le milieu des années 80. Qu’était-ce en effet que Belle and Sebastian si ce n’est la tristesse ontologique de The Smiths (l’engagement en moins), la grâce de Felt, et la flamboyance contrariée de Divine Comedy (Liberation date de 1993), que croisaient la délicatesse de Nick Drake et la beauté sombre mais primesautière de The Field Mice ou des Pale Saints ? Une forme de revival lettré et singulier de la twee pop inventée dix ans plus tôt par des gamins qui n’en pouvaient plus des superstars et des super-héros ? Le groupe évoluait sans visage, sans réclamation d’égo, renouant avec une révolution intervenue au milieu des années 80 et qui avait eu une forme de résurgence rock autour de Ride ou ChapterHouse, notamment, à travers le mouvement shoegaze, mais subsistait toujours dans une niche souterraine illustrée par le succès (relatif) de l’écurie Sarah Records. Comment un groupe exceptionnel pouvait-il naître autour de gens normaux ? Telle était la question.

Comme à l’école 

Discret, folk, taiseux et donc secret et immédiatement personnel, le succès de Belle and Sebastian reposait aussi avec The Stars of Track and Field sur la capacité à convoquer toute une imagerie « universitaire »/scolaire qui était chargée émotionnellement par des années de pratique. La chanson « scolaire » est du pain béni pour les musiques contemporaines. Elle se pratique aussi bien lorsqu’on s’appelle Pierre Perret, Daniel Guichard ou Morrissey. C’est une arme fatale qui, par définition, s’adresse à tous et ouvre immédiatement les portes de la nostalgie. Chacun se souvient avec tendresse de ses jeunes années. Chacun se souvient de ses années de formation et de déformation, de ses premiers émois et de ses premières petites amies. Chacun pleure les vies qu’il a ratées en les couv(r)ant d’un sourire ému. Chacun se souvient de ses coups de foudre, aboutis ou non, et du visage (devenu métaphorique) de la fille ou du gars dont il était amoureux.

Stars of Track and Field renoue avec cette tradition sublime en situant l’intrigue de sa chanson dans un collège où un gars (sans doute) fantasme sur une jeune fille, probablement pas très bonne à l’école, mais qui brille en athlétisme. Cette fille est décrite avec suffisamment de précisions pour qu’elle s’incarne ici parfaitement en nous, tout en gardant une part de mystère. Le génie de Murdoch passe par le texte (on parlera du chant plus tard) et à travers la qualité de son portrait qui rejoint, par exemple, les nombreux portraits de filles similaires dessinés par Daniel Treacy au sein des Television Personalities (World of Pauline Lewis, Silly Girl, etc) dans un registre assez similaire. Belle and Sebastian avec Stars of Track ne s’intéresse pas tant à l’institution scolaire qu’aux visages (pâles) qu’on y croise. On pense à Charlotte Sometimes et à son clip de pensionnat, mais aussi à la variation magique (à la Théorème) du fascinant Boy June de Vagina Lips d’il y a quelques années ou encore aux développements solo d’un Morrissey qui reste le maître absolu de ce registre avec, entre autres, le sinistre Michael’s Bones, l’une de ses plus belles chansons, ou, plus près de nous, le tragique et plus enlevé Staircase at The University où une étudiante se jette de désespoir dans l’escalier et se fend la tête en trois.

Staircase at the university
She threw herself down and her head split three ways
Crammin’, jammin’, pack-em-in rammin’
Chock-a-block box, power study, polish up
And if it breaks your heart then don’t come running to me

Murdoch traite le thème d’une manière quasi parfaite réussissant à suggérer la fragilité émue et amoureuse du narrateur (écrit-il un article, un livre ou ses mémoires?), le caractère fugitif du souvenir et toute la beauté quasi allégorique de son sujet féminin. Le coeur agissant de la chanson tient à la qualité fabuleuse de son portrait. Le sujet est donc cette jeune athlète qui impressionne le narrateur (qu’on imagine souffreteux et intello sur les bords) par ses courses et ses attitudes bravaches, son insolence et le secret de ses moeurs.

Kissing girls in English, at the back of the stairs
You’re a honey, with a following of innocent boys
They never know it
Because you never show it
You always get your way

La jeune fille est libre comme l’air, dissimulant peut-être derrière sa cour de mignons enamourés et ce qu’on imagine être le profil porté haut de l’athlétisme et du sport triomphant, une attirance pour les filles. Cela ne l’empêche pas de s’offrir des sessions (qu’on imagine sexuelles) avec le garçon que personne ne remarque et pour lequel le narrateur pourrait tout aussi bien avoir lui-même le béguin :

Because I met a boy who went through one of your sessions
In his blue velour and silk
You liberated
The boy I never rated
And now he’s throwing discus
For Liverpool and Widnes
You liberated
The boy I never rated
And now he’s doing business

The stars of track and field, you are
The stars of track and field, you are
The stars of track and field are beautiful people

Le sujet repose sur l’épiphanie de la rencontre, transformant les êtres qu’elle croise en leur offrant le contact de son corps. Elle libère l’esprit du jeune gars qui ne compte pas, embrasse ses copines et affecte le narrateur par sa course. La fascination du corps qui court est l’un des vecteurs de cette force qui agit(e) et crée le désir. C’est à la fois magnifique et soutenu ici par une ambiguïté manifeste qui est celle de l’indécision sexuelle de l’âge adolescent. Qui aime les filles ? Qui aime les gars ? Qui aime quoi ? Tout se mêle et crée autour du chant lui-même androgyne de Murdoch une confusion au pouvoir érotique remarquable. Cette prise de liberté (par et pour le corps) s’accompagne bien entendu d’une menace qui est celle de la revanche de la société sur l’apparition. Il y a toujours dans ces chansons (voir le Barbarism Begins At Home de The Smiths) l’hypothèse d’une issue dramatique qui se traduit par la perte, la mort ou le retour à l’état d’avant. Ici, cela se traduit par cette idée du narrateur de composer et chanter le requiem de la jeune fille, supposant qu’elle pourrait tout aussi bien être morte ou avoir disparu, bien qu’il proclame juste avant qu’elle « a réussi ».

Could I write a requiem for you when you’re dead?
« She had the moves, she had the speed, it went to her head »
She never needed anyone to get her round the track
But when she’s on her back
She had the knowledge
To get her into college
But when she’s on her back
She had the knowledge
To get her what she wanted

Amener la thématique de la disparition constitue évidemment l’arme lourde pour déclencher l’émotion nostalgique déjà dopée par la fugacité du souvenir de jeunesse. On touche du doigt un autre des attributs magiques du titre : le temps de son énonciation. Est-ce que le narrateur s’exprime au présent ? Ou est-ce qu’il regarde en arrière ? Tout porte à croire que l’observation est actuelle, immédiate, que tout existe là devant nos yeux alors qu’à diverses reprises, on a l’intuition qu’il s’agit d’un re-souvenir et que tout ce qu’on évoque a déjà disparu et été mis à distance par la mémoire. Cette relation au temps est décisive dans le fonctionnement émotionnel du morceau et dans la tristesse qu’elle nous inspire.

Magie & Frustration en chambre

Comme toute bonne chanson pop, The Stars of Track est un précipité de frustration sexuelle qui s’exprime dans l’isolement d’une chambre d’ado. La jeune fille fascinante taille sa route en baisant et en s’allongeant sur le dos. Elle est à la fois virginale, fraîche et dévoyée, représentant une cible et un modèle inaccessible pour un narrateur qu’on imagine comme son opposé (garçon, timide, peu sportif, intello et peut-être gay) et condamné à une forme de solitude triste. Celle-ci s’incarne dans le sentiment que le présent s’échappe et que la fille va disparaître, qu’avec elle, c’est la liberté et l’âge des possibles qui sont engloutis par la normalité et le contrôle social.

On retrouvera cette magie de l’instant qui s’évanouit dans le roman de Morrissey, List of The Lost (2015) ou dans les ouvrages de Dona Tartt qui brassent assez exactement les mêmes thèmes (l’athlétisme, le lycée, le suicide, la séduction), ou mieux le magnifique film Pumpkin avec Cristina Ricci qui est l’un des seuls (?) films à avoir utilisé officiellement le morceau dans sa BO. Tourné plusieurs années après la sortie de la chanson et réalisé par Anthony Abrams et Adam Larson Broder, le film fonctionne comme une adaptation cinématographique de la chanson mêlant évocation de la sororité et du handicap autour de la figure stellaire de l’actrice. C’est un must de la comédie de collège, noire et romantique, à redécouvrir.

Sans doute faut-il prendre quelques instants pour saluer AUSSI (et surtout) la qualité de la mélodie composée par Murdoch, sa manière de changer d’octave (au chant) au milieu de la deuxième minute qui crée un effet spectaculaire d’éveil et de mise en course. Avec Stars of Track and Field, le groupe de Glasgow atteint le point d’équilibre parfait entre la sensualité et l’intellectualisme, entre l’affectation et l’instantanéité pop, un point précaire et surnaturel de beauté classique et de pop en chambre, le chaud (trompette) et le froid (la guitare acoustique, le silence). C’est dans cet alignement des astres que les débuts du groupe font figure d’indépassable étalon pour ce qui suivra. Ceux qui se souviennent des premiers EPs sortis juste après l’album savent que Belle and Sebastian navigue pendant les quelques mois (années?) qui suivent dans un état de grâce reposant sur les mêmes leviers et qui nous donnent des chansons incroyables telles que State I Am In, Century of Fakers, Photo Jenny ou Century of Elvis. Dès 1998 et l’album suivant (qui reste très fréquentable), l’équilibre est fragilisé par les nouveaux rapports entre les membres du groupe et ne sera jamais reproduit.

Le reste de l’oeuvre de Belle and Sebastian peut se lire comme une tentative de renouer avec ça : la magie des débuts et ce dosage parfait des ingrédients « de la jeunesse » qui n’accepte aucune reproduction. Jamais. Murdoch ajoutera de la musique (des sons, des trompettes), allant parfois jusqu’à défier Neil Hannon sur son propre terrain. Il ajoutera de l’électricité, du rock. Il ajoutera d’autres thèmes l’éloignant de son exploration de l’âge tendre et des culottes de coton. Mais, aussi réussis que sont certains des albums du groupe, rien, rien n’arrivera jamais à la justesse d’expression et d’émotion d’un The Stars of Track and Field à la fois modèle de simplicité et coup de génie redoutable. Ce disque ressemble à ces filles qu’on aimait, à ces gars dont on fantasmait la caresse sur nos hanches, à ces baisers échangés par notre coureuse sur les escaliers volés. Il est à la fois réel et irréel, vivace, éternel mais presque effacé et terni par le simple fait d’avoir existé. Belle And Sebastian était un groupe qui pouvait exister mais qui n’avait aucune chance de durer. Comme un tour de magie, la jeunesse ou une escroquerie. Sur scène, on n’a jamais croisé une version de The Stars of Track and Field qui rivalise avec la version studio.

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