On s’était promis de revenir à la sortie de l’album Hyperboréen sur la transition des Gelatine Turner vers une nouvelle carrière/identité recomposée autour de leur nom et matrice Audoynaud, laquelle permet sans doute et enfin de couvrir le troisième élément de la fratrie, à savoir Charlotte, leur soeur, architecte graphique, photo et vidéo de leurs travaux.
Romain et Pierre, les deux frères, sont toujours aux commandes mais ont ouvert leur formule rodée principalement autour du dialogue entre les machines de Pierre et la voix de Romain… aux quatre vents. Les quatre vents sont en l’occurrence au moins cinq puisqu’on compte sur ce disque en renfort rien moins que cinq instrumentistes dont la présence ne transforme en aucune manière la petite entreprise fraternelle en un big band bruyant et empli de flonflons. Raimon Castells Juli (guitare), Evelyne Coen (hautbois, cor anglais, violoncelle), David Michelet (guitare), Jean-Marc Ladet (violon, alto), Michel Granon (accordéon) ont la musique discrète mais précieuse qui vient sublimer le matériau initial (le verbe, le vers) pour en faire un vrai travail d’orfèvre.
On éprouve la même sensation en écoutant le disque que lorsqu’on pénètre dans l’atelier poussiéreux et peu fréquenté d’un artisan. Il y a des copeaux de bois sur le sol, des outils qui traînent, des traces d’activité mystérieuses, des parfums d’encens et de métal, peut-être un feu qui diffuse une chaleur maladroite depuis le coin de la pièce, et surtout une fenêtre qui pointe à l’extérieur du buron et donne à voir un paysage de lande glacée et de montagne. Alors que le premier album officiel de Gelatine Turner, l’indispensable L’oubli de l’Aurore, était un album dominé par la mer et l’eau, celui-ci est éminemment terrestre, rustique, rural, au point d’évoquer le souvenir poétique d’un Jean-Louis Murat perché sur ses Monts d’Auvergne et arrangé par l’électro boisée et organique de Dakota Suite, l’immense groupe de Chris Hooson.
Ces références ne donneront pas beaucoup d’indications au contemporain et on espère qu’il y aura quelques curieux qui dépasseront les handicaps objectifs et contemporains d’une telle musique pour en recevoir le souffle et l’intensité. Car il faut avouer qu’avec son extrême lenteur, son caractère plus atmosphérique et mélancolique que réellement mélodique, son chant poétique et imagé, son dépouillement et sa sécheresse apparente l’album d’Audoynaud a tout pour repousser les amateurs de fun, de dance, ou tout simplement de variété. Faire écouter Hyperboréen à des fans de Patrick Sébastien, de Jenifer ou de La Femme devrait avoir le même effet que de jeter de l’eau bénite sur un possédé ou de condamner Puff Daddy à sortir en club libertin sans son huile bébé.
Le disque se pose comme un disque de voyage, rude et déstabilisant, qui nous fait traverser, sous le vent, des paysages peu hospitaliers et que recouvre une fine couche de givre et de neige dentelle. Lisière fait disparaître ce qu’il reste de la civilisation en une trentaine de secondes, comme empruntées à Lawrence English. La voix, claire et délicate, fascine et invite à franchir le seuil de l’aventure. Le message baudelairien est délivré presque sans aucune émotion, sans qu’on sache si c’est par peur ou parce que l’issue est incertaine, voire déjà promise à l’échec.
La nuit se penche sur nous
De toute sa tranche sombre
Les paupières argentées
Au passage des songes
Il est temps de se rendre
Dans l’inconnu qui creuse
Bien que les jambes tremblent
Quand le ciel se fend
Les textes ne sont jamais univoques, jamais totalement ouverts, laissant pendre aux poutres des fils à tirer, des linges fantômes comme sur Iris, qui suit, et qui évoque la poésie d’un Pasolini (pour le recours aux éléments naturels et presque paysans, d’un décor sec et rural) ou la menace sourde du Tilt de Scott Walker. Il est étonnant que le rapprochement n’ait jamais été fait avec le chanteur américain, tant la musique et le chant d’Audoynaud semblent désormais naviguer dans ces eaux expérimentales et atmosphériques qui étaient celles qu’exploraient le chanteur. La voix évidemment n’a rien à voir, tant elle semble vouloir s’aplatir et fuir l’expressivité. On a le sentiment avec La Rivière que le groupe atteint une forme d’apogée, de sommet blanc et tumultueux. La seconde moitié du morceau, qui dépasse les dix minutes, est fabuleuse, et dégage une force semblable à un orage de montagne qui éclate. Le rapport des bois et des cordes est stupéfiant, exaltant et emplit les sens tandis que l’éclair illumine le ciel musical à l’arrière-plan. Le mélange d’instruments et de sons captés sur le vif produit un effet de sidération qui nous poursuit bien longtemps après la fin de cette pièce remarquable. Nord fait retomber un peu la tension mais est imprégné de la même noirceur désolée. Les éléments craquent, se fendent, explosent tout autour de nous : c’est la fonte des glaces, la guerre peut-être, la revanche des forces naturelles qui nous ébranlent alors. Le morceau comme le précédent met face à face Romain et son frère comme s’ils s’engageaient malgré eux dans un duel ou une lutte fratricide. Au premier les mots et la première partie, conclue par un couplet/une strophe qu’on ne peut s’empêcher de reproduire tant elle est belle.
Le nord que l’on cherche
Quand le soleil s’endort
Vers l’étoile polaire
Dans l’empreinte du corps
Le grand nord éphémère
Aux clairières secrètes
Où vivent les chimères
Et les chênes fidèles
Au second le champ libre qui va tout ravager et porter l’ensemble si haut, si loin que les mots manqueront d’air. Le disque entier est marqué par cette opposition presque homérique de l’homme (chanteur) et de ce qui l’entoure. La présence humaine s’efface et terminera engloutie dans la brume (simple Silhouette sur le morceau du même nom), si bien qu’on ne sait plus lorsqu’on arrive au bout (l’incroyable Granite) si les mots désignent encore un homme, une femme ou un troll/trône de pierre. Le final relève d’une théâtralité de laquelle l’homme/spectateur a été chassé, comme si Romain déclamait maintenant depuis une posture de dernier homme, contemplant un paysage qui s’est depuis longtemps passé et lassé de lui. Le hautbois figure une trace de vie fugace et incertaine (le canard de Pierre et Le Loup) qu’entoure un concert de grenouilles et de moines fantômes. Audoynaud a-t-il cherché ici à décrire ce que serait la terre sans l’homme, la façon dont son souvenir exotique survivrait entre les roches, les marais et les ruines d’un vieux temple ? On aime à le penser, sans rien en savoir. L’immersion est totale.
Avec Hyperboréen, Audoynaud a réussi à renouveler avec brio l’héritage de Gelatine Turner, en l’escaladant par la face la plus raide, la plus sinistre. C’est terrifiant et sublime mais aussi un beau disque joueur auquel on peut faire dire ce qu’on veut et qui stimule l’imagination à des degrés rarement atteints.
Le groupe se produira le 08 octobre 2025, lors de la seconde édition du festival Outsiders.

