Danny Elfman / Big Mess
[Anti- / Epitaph]

7.1 Note de l'auteur
7.1

Danny Elfman - Big MessCela faisait 25 ans rien de moins que le compositeur adulé de bandes originales de films Danny Elfman n’avait pas sorti d’album qui ne lui ait été commandé. Sa dernière expérience en date pour l’expérimental et mémorable Boingo était signée de son ancien groupe (fondé à la fin des années 70), Oingo Boingo. Le précédent et techniquement le premier et unique en solo, en 1984. Autant dire que la sortie de Big Mess chez Anti- Records est un petit événement qui, paradoxalement, et bien que le statut de compositeur de Danny Elfman lui vaille souvent le qualificatif de génie, n’a rencontré qu’un écho médiatique mesuré.

Pourquoi ça ? Peut-être simplement parce que ce que pratique Elfman sur ses créations solo est beaucoup moins accessible que ce que l’on croit écouter de ses créations pour le cinéma. Big Mess démarre par un Sorry sombre et cassant comme le verre, en mode free jazz dépassé et qui rappelle, dans l’interprétation vocale (mais en plus séduisant tout de même), le Tilt de Scott Walker. Ce premier titre n’est pas un trompe l’oeil ou une exception. On se  régale ici dans un univers tordu, habité, agité d’un chaos sourd et perturbant. Le chant de True est douloureux et disgracieux, replongeant aux origines théâtrales et brechtiennes de l’artiste. On pense vocalement à une sorte de Bowie, rongé par la maladie, et revenu d’entre les morts pour une performance. Et ce n’est pas toujours un compliment. Les refrains inexiste, les guitares vrombissent et les percussions mènent un bal toujours à la limite du cataclysme et de l’effondrement. Les plus imaginatifs pourront voir dans ces chansons des éclairs de beauté et suivre un territoire qu’Elfman a déjà exploré pour le compte de Tim Burton, entre autres, peuplé de créatures étranges et d’horreurs. Sauf qu’ici, la bizarrerie n’est pas déjouée au final par une lumière au bout du couloir, une vision enfantine ou un espoir pré-fabriqué.

Elfman le chanteur est entêté et plombé par la pesanteur du destin. Présenté comme une extrapolation expérimentale sur deux premiers titres composé en vue d’une apparition à Coachella en 2020, annulée au final en raison du Covid, Big Mess est devenu un album comme par magie (noire), et “parce qu’il n’arrivait pas à s’arrêter”, a avoué le compositeur. De fait, l’écoute en séquence des 18 titres est quelque peu éreintante et éprouvante. La musique de Elfman n’est pas suffisamment chatoyante pour qu’on éprouve pas par moment une légère répulsion à cheminer en sa compagnie. Cela n’enlève rien à la justesse globale de l’époque, à la pertinence des textes et à la belle impression de cohérence et de force qui se dégage du disque.

Le contexte de la crise sanitaire est omniprésente, de manière très transparente sur un titre tel que Love In The Time of Covid, bien sûr, mais aussi à travers le dérangement global qui s’exprime sur des pièces comme Dance With The Lemurs ou Choose Your Side. La musique d’Elfman s’ébroue dans un espace fermé et fragmenté, où la violence et les menaces créent un climat d’inquiétude et d’incertitude. Se dessine l’idée que le monde d’hier a vécu et que l’humanité vient de quitter une sorte d’âge d’or, une époque où le monde était vaste et ouvert pour l’exploration.

I used to dance with the owls and the monkeys/
I used to be home in the trees/ I used to feel like I owned the forest/
I’d get out of trouble with ease/ I used to think I was part of a tribe/
And was way above all the rest/ That we had no rules and we paid no dues/
And we thought that we were the best

L’image de la chute de l’homme cohabite avec la description d’un monde qui déchoit, inspire la peur panique, réelle ou fantasmée. Le traitement est parfois plus électro comme sur l’excellent Choose Your Side. Elfman fait penser à Bowie (encore), mais aussi à une forme de pop industrielle à la Ozark Henry. On croise des fantômes comme ceux de Blixa Bargeld ou d’autres Allemands célèbres, sur un timbre de voix plus grave ou un décroché d’instruments. L’album tout entier semble tourné vers le recueil de cette douleur, de cet Evangile à l’envers qui annonce la fin du monde et un futur de ténèbres. Elfman s’abandonne au charme vénéneux du rock gothique, sans pour autant hausser le ton ou faire beaucoup de bruit. Il garde une belle amplitude pop qui témoigne d’une ambition mélodique intacte, à l’image d’un Devil Take Away qui sonne  du U2 très moyen.

On ne croit qu’à moitié aux chansons les plus optimistes. Better Times appelle une révolution de palais et à récupérer les clés de la maison qui brûle. Plus loin, Cruel Compensation est un peu trop démonstratif et écrit pour nous. Le texte est lourd et complexe comme s’il s’agissait de lire un essai ou un manifeste vaguement poétique.

Dignity for the human race / Is like getting a leather boot in the face
It‘s an insult— that no one should ever have to / Take from the man who shouts out a command for/
Respect and compliance— an act of defiance is Everything— but it‘s never enough/
Without energy— it‘s the only acceptable Answer— and it‘s never enough /
And it feels like it‘s going to be tough Deficit and corrupted Like an effigy without a soul-less intervention /
With every intention of doing the wrong thing And do it again and again and again to be Sure that the damage is done

On pense à certains engagements de Marillion pour la force mais avec moins de légèreté et d’impact. Au fil des titres, le disque perd ainsi en fluidité et en capacité de surprendre ce qu’il gagne en sérieux et en volonté de sonner politique. Une pièce comme Get Over It sonne au final carrément désagréable contribuant à nous détourner d’une parole qui sur la première grosse moitié de l’album s’affirmait comme résolument originale et agréable à l’oreille. Heureusement que le dernier morceau, Insects, est aussi le plus éclatant et réussi du lot. Elfman s’embarrasse de la métaphore cronenbergienne (ou Burroughsienne) bien connue des insectes, des jambes en feu de David Byrne et de ses Talking Heads pour un titre très années 80 qui conclut cette balade macabre de la meilleure des manières.

On est pas complètement convaincus que recommander cet album à notre meilleur ami soit une idée de génie mais l’auditeur curieux pourra s’y frotter par curiosité et parce qu’il y a ici plus de bonnes idées que de mauvaises, une vraie fraîcheur qui vous fera réviser ce que vous pensez du compositeur rêveur qu’est Elfman. Ce deuxième essai solo est à cet égard une réussite et une formidable prise de liberté. L’univers déconstruit que le compositeur habite n’est pas des plus hospitaliers, il effraie mais a le malheur de ressembler aux nôtres. Big Mess n’est pas un album qu’on voudrait avoir sur la table de chevet mais le monde ne nous laisse pas le choix. Nous y sommes jusqu’au cou.

Tracklist
01. Sorry
02. True
03. In Time
04. Everybody Loves You
05. Dance With The Lemurs
06. Serious Ground
07. Choose Your Side
08. We Belong
09. Happy
10. Just A Human
11. Devil Take Away
12. Love In The Time of Covid
13. Native Intelligence
14. Better Times
15. Cruel Compensation
16. Kick Me
17. Get Over It
18. Insects
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