Laura Jane Grace in the Trauma Tropes / Adventure Club
[Polyvinyl Records]

8.2 Note de l'auteur
8.2

Laura Jane Grace in the Trauma Tropes -Adventure ClubOn évoquait il y a quelques jours cette question sous-jacente qui a agité notre actualité : outre ses frasques, Patrick Sébastien a-t-il l’esprit punk, à défaut d’en avoir la musique ? Vaste question, dont la réponse pourrait donner lieu à une dissertation, bien éloignée des machinaux “oui”/”non” et autres commentaires définitifs en deux lignes… À cette occasion, on a eu envie de prendre des nouvelles du punk – et là, on parle du genre, du vrai, celui qui dégueule des décibels – et on est tombé sur le dernier de Laura Jane Grace, Adventure Club. En lisant la notule de promotion, on apprend qu’il s’agit du surnom d’un groupe de vacances que la chanteuse et sa femme, Paris, ont formé avec d’autres membres (rassemblés sous le nom des fameuses Trauma Tropes) d’un séminaire musical à Athènes, l’été dernier. L’album est le résultat de cette amitié inopinée de vacances. L’anecdote en poche, c’était suffisant pour nous embarquer aussi dans cette chronique.

Précis de punkosophie

Bon, on commence. WWIII Revisited. Lecture. “Do you wanna dance ?”, se fait-on haranguer, de manière braillarde. “Nooooooo!” répond la foule. “- We are ruuunning out of tiiiiiiime !!! / I don’t want to die in World War III !” (On a rajouté des points d’exclamation et des lettres, pour vous figurer le joyeux bordel.) Ok… on va s’en prendre plein la tronche, et avec le sourire. L’entrée en matière est excellente, faisant office d’un (gentil) bizutage auditif pour ceux qui se seraient trompés de chemin, dupés par une jaquette acidulée. C’est aussi bon qu’un jus d’orange vitaminé de bon matin, quand on s’imaginait être Tony Hawk. On ne va pas s’en laisser conter : le monde est formidable ; il est fort minable aussi. Alors aujourd’hui, et aujourd’hui seulement, on laisse les enfants à la mer, et on va faire du skate, car on s’en bat les steaaaaks !!!

C’est l’odeur d’impertinence qui saute aux oreilles. Chaque piste est l’occasion de gueuler l’inconfort de la condition humaine. Comme la philosophie – et Karl Jaspers confirmerait s’il était avec nous – la raison d’être du punk, plus que les réponses, gueulardes et vindicatives, ce sont les questions qu’il soulève. Les raisons de la colère. Ici, la géopolitique dont on comprend fichtre rien, si ce n’est la mer(de) dans laquelle on baigne. Là, sur Wearing Black, ce sont les habitudes vestimentaires un poil infantiles de mouvements LGBTQ+ qu’on brusque : “I’ll wear my rainbow another day / My pride’s a riot, it’s not a parade !” Là encore, c’est l’angle de bousculade plus que d’attaque qui fait l’esprit, l’énergie vétilleuse, surtout quand ces cibles côtoient des sujets plus intimes. Le chanteur punk se fait alors le cristal de tous les malheurs de ses auditeurs, et l’ex-meneur d’Against Me! l’incarne fort bien.

La Remont-nada

L’esprit punk, c’est le petit caillou dans la chaussure qui tord de rictus la bourgeoise avec délice ; c’est le voisin qui vient t’emmerder alors que tu t’imagines irréprochable. Et, bien sûr, la bouffée d’agitations qui en résulte. En réponse, c’est l’impudeur éhontée renvoyée à la gueule, salvifique car conquise. Nous revient alors aussi bien les Écrits de combats de Bernanos que le Scum Manifesto anarchiste de Valérie Solanas. Le malheur n’est peut-être pas conquis, certes, mais au moins l’est-t’il par un rire, et non un dépit. Alors qu’I Love To Get High apparaît comme une ode paradoxale à la sobriété et à la nostalgie droguière – “I don’t fly anymore / I want to get violently stoned / And plant my seed in every hole” – cinq minutes plus tard, on entend “Let’s get drunk and drown our problems / I’m not sure I can live without’em.” Ici, tous les petits sujets tabous qui font rougir le tout-venant (une Saint-Sylvestre en solitaire, un petit passage à l’HP ou en cellule, une addiction, etc.) sont saisis puis sabrés dans un revers de main, comme on fait valser, une par une, 12 bouteilles vides directos dans une poubelle, splash ! Tout cela dans le fracas d’un rire ravageur de cartoon. En résulte un capital sympathie revigorant.

Adventure Club apparaît comme un pilulier fortifiant à s’enfiler d’une traite. S’inscrivant dans la tradition du genre, l’album a l’amabilité de ne faire qu’une demi-heure, pile ce qu’il faut pour en resortir ragaillardi. Alors que la première moitié d’album chauffe un grillage de guitares prêt à nous bondir dessus, c’est avec étonnement qu’on distingue quelques clins d’œil à d’autres régions du rock, aussi bien à Queen que le grunge de Nirvana ou la new wave de Depeche Mode (leur Personal Jesus est cité), permettant ainsi de traverser ces paysages d’une vocalise punk en se les appropriant tout en assurant un certain renouveau à l’intérieur de l’album.

La voix de Grace est toujours aussi perturbante en bien : elle est érodée, sent la bière ; bilieuse à l’envi, mais jamais belliqueuse. “If you can’t draw a crowd, then draw a dick on the wall!” Et alors que celle-ci souffrait d’un certain isolement dans son album précédent, Hole In My Head (2024), s’entourer de nouveaux membres est ce qui lui arrive de mieux dans sa carrière solo, venant multiplier l’effet de guérilla hilare lancée contre le monde. À la vision de leur clip, on a presque l’impression de voir une version queer et radicalisée des New York Dolls. À côté, Patoche, c’est un ange, juré !

Tracklist
01. WWIII Revisited
02. Wearing Black
03. I Love To Get High
04. Active Trauma
05. New Years Day
06. Mine Me Mine
07. Your God (God’s Dick)
08. Fuck You Harry Potter
09. Poison In Me
10.Espresso Freddie
11. Free Cigarettes
12. Walls
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