Fresh Body Shop / Soundscape of an Ending World
[Autoproduit]

9 Note de l'auteur
9

Fresh Body Shop - Soundscape of an Ending WordLe monde est devenu une impasse, une voie au-dessus de laquelle est suspendu un panneau où l’on peut lire : “SANS ISSUE”. Le Fresh Body Shop est là pour vous aider à y voir plus clair : vous donner à entendre l’apocalypse. Ou plutôt, un visage défiguré du futur. Face à cette fatalité, vous n’êtes rien. Inutile de lutter, cela ne sert plus : le monde se fendille, et vous êtes aux premières loges pour en écouter un aperçu.

Le magasin des horreurs

Pedro Rousseau n’avait pourtant plus grand chose à prouver. Meneur, chanteur et compositeur d’un excellent groupe de rock qui ne compte plus que lui, il a composé plus d’une dizaine d’albums et projets depuis le milieu des années 2000. Artiste profitant d’une côte de popularité injustement modérée en regard de son talent, cet artiste touche-à-tout a pour consolation d’avoir une musique que s’arrache de nombreuses productions américaines de séries (Dexter, Shameless, The Fosters, etc.), dénicheuses de morceaux élégants et efficaces indie rock, folk et pop pour marquer l’audition de ses spectateurs. Mais, discrètement, en avril dernier, un album étrange de lui est sorti. Un CD aux sonorités gravement angoissantes et industrieuses, sans chant : Soundscape of an Ending World. Personne n’aurait pu deviner une telle parenthèse expérimentale, même si le nom de ses titres indie pop même les plus joyeux étaient le signe d’un esprit extrêmement torturé (l’album Exit). Le style musical pratiqué par Pedro est celui de la liminal wave, un style de musique qui a été initié en France par le compositeur (et influenceur) Feldup, inspiré par le mystérieux travail du sibyllin The Caretaker. Liminal renvoie en anglais à ces espaces clôs et désincarnés que l’on découvre dans des zones urbaines désertées, comme une usine désaffectée ou un parking souterrain vide, et au sentiment de tristesse qui en émane… avec toujours une petite pensée pour la faucheuse. L’adulateur en films de genres aura reconnu ce style paré d’anxiété qui fait l’identité de certaines compositions du duo Trent Reznor et Atticus Ross, ou de Cliff Martinez. Autant dire que nous déconseillons tout dépressif à lire une ligne de plus, et le poussons à s’éloigner au plus vite de cette matière sonore tombée d’une âme calcinée. Ou alors le contraire, car, si on y repense à deux fois, mieux vaut délester le monde d’une souffrance inutile.

L’album débute rudement. Too Many People in my Head a quelque chose d’insupportable, d’une violence à l’état pur. Il est fou de voir que la musique puisse traduire des états mentaux aussi abîmés que cela ; qu’elle puisse être souvent plus expressive que le mot le plus puissant. Elle nous rappellera les quelques effets vécus à la proximité d’un travail kafkaïen, et les étourdissements mentaux dont l’esprit est la proie quand le monde vous accule, l’inéluctable se profilant. On a envie d’enfoncer ses doigts dans sa chevelure, jusqu’à en atteindre les tréfonds de l’épiderme, comme les protagonistes dérangés de Darren Aronofsky dans π [Pi] ou Requiem for a Dream, souffrant de maux intolérables, car à la recherche d’un idéal hors d’atteinte les poussant irrémédiablement à leur perte. On est proche de la folie sonore du compositeur en titre de ses films, Clint Mansell. On sent aussi l’envie de Pedro de s’inscrire dans la lignée des Nine Inch Nails, décidant de ne pas choisir son camp entre guitares et ordinateurs. On y entend un cri appuyé, unique appel à l’aide de l’album qui, comble de l’ironie, semble être identique à celui du très joyeux morceau Everybody’s Just Like You de FBS, démontrant qu’un son, selon la plage musicale sur lequel il est plaqué, peut procurer un impact tout autre. On ne serait pas étonner d’entendre ses morceaux dans des sagas vidéoludiques d’horreur japonaise telles que Resident Evil ou The Evil Within de Shinji Mikami, ou les errances mentales des personnages de Silent Hill, tant la perfidie est au rendez-vous. Les bruits de machinerie et ce hurlement désespéré, noyé dans le brouhaha, nous immerge dans un univers hostile, celui d’un abattoir empli de chaînes, de pics et des cénobites enfantés par l’esprit malade de Clive Barker, nous laissant frôler un vertige de dégoût.

Un mal intérieur

Les magnifiques S.E.D.A.T.I.V.E. ou Relapse possèdent un caractère insidieux, une menace palpable. Il y a quelque chose de sale, de dangereux qui rôde dans ces villes insalubres, dont les débris et la solitude cachent un bien grand mal, pire dans son obscurité. Une malignité se manifestant de manière endémique, mais dont des forces supérieures et invisibles tireraient les ficelles. Innommables, et pourtant… perceptibles. On a cette fois l’impression d’évoluer dans un film de Nicolas Winding Refn dans lesquels Cliff Martinez est aux manivelles, en particulier son travail sur The Neon Demon. De traverser un endroit où rôde quelque chose qui s’appelle la mort.

Pedro Rousseau semble vouloir nous immerger dans tous les paysages que l’horreur puisse vêtir : la fatigue mentale (All Roads Lead to Hell), la paranoïa lovecraftienne (Search for Meaning), la course pour la survie comme la piste Cutting Behavior, nerveuse à souhait, qui pourrait figurer au casting musical d’un bon slasher urbain. Mais c’est avec le plus long morceau de l’album, Isolation Room, que Fresh Body Shop nous coupe la chique. L’auditeur est invité à entrevoir un monde dévasté, une vision fascinante similaire à celle qu’un individu peut avoir face à un champignon nucléaire se déployant devant lui. Un futur dévasté semble vous ouvrir les bras, prêt à vous avaler. On pense non plus à la littérature ou aux films d’épouvante, mais à l’effroyable vision d’un futur se profilant, encore inconcevable pour nos systèmes cognitifs, mais bien plus proche qu’on ne le pense. Celui des villes tentaculaires de Maurice G. Dantec : la vision terrifiante de nuées humaines se terrant dans des métropoles devenus bidonvilles infinis, et où les damnés de la terre, masse informe et abominable, lèveraient des bras rachitiques de pitié vers des plateformes et voitures volantes réservées à une élite regardant le spectacle de haut, oscillant entre dégoût primitif et désemparement. On pourrait en dire de même pour Inner Drive, où un râle de machine nous perturbe. De ces morceaux exceptionnels émanent une souffrance pure, que l’on aurait jamais soupçonnée de Fresh Body Shop. L’auditeur devient ainsi le réceptacle d’une imagerie du chaos, commune aux œuvres hantées par  l’inéluctabilité d’un grand chambardement.

Suicide : mode d’emploi

Nous en venons à avoir une petite pensée pour l’état de Pedro, dont le confinement n’aura vraisemblablement pas été une balade de santé, mais plutôt entre les rives du Styx : comment construire un album comme cela sans songer à la fin? Heureusement, ce dernier a sorti en mai, soit quelques semaines après celui-ci, un petit projet acoustique (sobrement appelé Live Acoustic Sessions) pour rassurer les groupies. Tant mieux, Pedro en est réchappé.

Mais que l’on ne se rassure pas trop. Après 2021, Nothing Will Ever Be Fine Again prévient-il. Ce morceau de conclusion est d’ailleurs un peu faiblard, face à un album offrant un panel de visages au néant. C’est une progression narrative dans les divers stades de la douleur qui, peut-être, ne pourrait tenir au sein d’un même film. Tous les sélectionneurs de pistes pour films et séries devraient dès lors s’empresser de picorer à droite à gauche l’album pour y piocher le climat horrifique leur correspondant le mieux.

Le résultat est un exploit, qui encourage à pousser Pedro vers le grand cinéma de genre et le jeu vidéo. Nous avions évoqué que Feldup enjoignait dans sa vidéo sa communauté à sonder et étendre ce style, le 21 mars. Ce dernier décrivait un style de liminal wave plus proche des productions de The Caretaker, première pierre d’achoppement. Mais sans oublier d’ouvrir le style à d’autres sous-genres, comme la liminal core, une sorte de version encore plus violente et cruelle, aux contours enfériques. Et qui ne trouvait aucun artiste sur lequel s’appuyer dans la vidéo. Fresh Body Shop a donc choisi la solution de la difficulté, en allant à l’encontre de la lo-fi, des répétitions et des bruitages faciles (pluie, hurlements d’animaux, etc.). Ici, le bruitisme est brutal, à ceci près – et là est le génie – qu’il est entouré de plages vaporeuses et de drones rendant l’âpreté de l’entrée en matière, à première vue indigeste, accessible. Des nappes que nous aurions pu entendre dans The Social Network ou dans les meilleures pistes de H.P.’s Color Out of Space du brillant Colin Steson. En bref, FBS donne une accessibilité à sa violence. Et ceci, en à peine une semaine, car l’album semble être sorti une semaine après la vidéo. C’est dire la prouesse du bonhomme.

Concentré et magnifiquement oppressant, Soundscape of an Ending World est traversé d’un parfait désespoir, de celui qui vous donne envie de rejoindre définitivement le domaine des ombres. Devant un tel amas de démence, il y a presque quelque chose d’exaltant à s’aventurer dans des sentiers si dangereux. Un plaisir plus ou moins inhumain. À défaut de nous être donné à voir le monde s’émietter, il nous est possible de l’entendre.

Tracklist
01. Too Many People in my Head
02. S.E.D.A.T.I.V.E
03. All Roads Lead to Hell
04. Relapse
05. Inner Drive (Cold Mix)
06. Search for Meaning
07. Cutting Behavior
08. Isolation Room
09. Nothing Will Ever Be Fine Again
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