The Weeknd / Hurry Up Tomorrow
[Republic Records]

5.9 Note de l'auteur
5.9

The Weeknd - Hurry Up TomorrowEn amour, pas sûr que The Weeknd soit un bon parti. Depuis 2011, ses tourments relationnels ne cessent d’être ressassés en musique, achevant sa statutification en star romantique (et romanesque). Il en fallait bien une, et The Weeknd n’est pas la moins talentueuse, dans notre époque de chansons privilégiant l’égolatrie auto-fictive au dédoublement. Mais avec Abel Tesfaye, la chanson s’envisage comme vectrice de personnages, tout en puisant, on l’imagine, dans des tourments bien encrés dans la chair de son auteur. Hurry Up Tomorrow est son neuvième album clôturant la trilogie The After Hours, amorcée en 2019. Premier étage, on espère, d’une fusée qui continuera à se distinguer dans le ciel assez monocorde des étoiles contemporaines.

L’invasion des producteurs de sépultures

Qui dit fin de trilogie entend mastodonte. Le monstre mesure 85 minutes. Justice la joue laxiste en intro, avec une énième remembrance violonée mais incolore de Scarface, faisant doublon avec ce qui suivra – Giorgio Moroder figurant aussi au casting. Le morceau aurait pu s’entendre dans le Reborn de Kavinsky, donc… On a l’impression d’entendre du The Weeknd délavé. C’est tout comme si le parterre de talents invités n’avait non pas un pouvoir synergique,  mais bien une valeur soustractive. Est-ce l’argent? La durée? Des expectations si lourdent qu’elles concassent ses talents ? Tout ceci n’aide évidemment pas, mais nous pensons que c’est pire : la volonté de ne pas trop déroger à la formule. C’est l’invasion des exécutifs dans la tête des artistes, peut-être même. Hurry Up Tomorrow rappelle donc à ceci près Dawn FM (2022), qui lui-même rappelait Starboy (2016), qui… etc. Les albums de The Weeknd courent donc le risque d’une marvelisation.

Et ce n’est malheureusement pas avec cet opus qu’on l’apprend. Évidemment, l’album compte sur la durée pour nous assommer, que cela passe en “louce-dé”. Pas à nous ! N’a-t’il pas retenu les leçons du Thriller d’un Michael Jackson qu’il convoque dès les premières notes ? Bien qu’un album long court naturellement le risque de dilution, on pense pourtant cela parfaitement faisable. Mais encore faudrait-il ne pas y jeter pêle-mêle les morceaux mineurs, voire brouillons – et surtout pas en entrée ! Là encore, la question d’un “nutritionniste artistique” tenant la juste allure et densité de l’album se pose. Et ce n’est pas le talent du producteur star Mike Dean et de ses troupes (dont Oneohtrix Point Never), habitués des bordels artistiques. Celui-ci est plutôt d’ingurgiter – à en faire peur – la signature des précédents collaborateurs (Justice, Swedish House Mafia, l’écoute scrupuleuse de M83, etc.) pour en filer la couleur, l’univers The Weeknd se répliquant alors ad libidum.

Le passé peut attendre

Ce n’est pas de la soupe qui nous ait servi, mais plutôt comme ces frites d’enseignes mondialement connues. On a rien contre du gras de temps à autre, mais à condition qu’il ne passe pas comme un filet d’eau tiède. Ce n’est jamais désagréable, mais peu nous en reste. Et le trop-plein nous en fait oublier ses pics. L’album attend la piste 12 pour prendre un virage qualitatif inespéré. Timeless, par exemple, déboulonne. À l’écoute de Give Me Mercy, c’est presque le Pull Marine d’Isabelle Adjani qu’on croit voir porté par The Weeknd, qui, comme tout bon canadien, connait son répertoire français. À cette réflexion, on se dit d’ailleurs qu’il a bien plus à gagner avec celui-ci qu’avec ses collabs rap l’alourdissant. Le morceau du Future fait l’effet d’une marmelade sonore. Moroder, lui, nous rassure, saturant l’album d’une odeur de tragédie. Cela aurait suffit à dégrossir l’album de ses interludes factices. “Don’t let this industry break you, baby” entend-on plus tôt. L’homme semble toujours aussi torturé, tiraillé entre idéal et le fracas du réel. C’est l’éternel combat du pur et de l’impur. La figure est éculée (pas facile d’être originalement catholique), lourdingue (coucou The Idol) mais fascinante, car The Weeknd a la tête de l’emploi. Mais peut-être faudrait-il qu’il mue aussi ; lire Nietzsche et René Char. Embrasser son risque, surmonter violemment le nihilisme, par le haut et dans les formes. “I just wanna die when I’m at my fuckin’ peak“. Eh bien vrille, pour mieux renaître en beauté !

C’est un album qu’on a donc entendu bien longtemps avant qu’il n’existe. On pressent pourtant des envies. Mais à vouloir larguer du lourd, il est à plomber par terre, voulant aller dans tous les sens sans trancher. L’album fait du sur-place, devient un blob compartimenté dans lequel Lana Del Rey se voit rentrée au forceps, où Florence + The Machine n’est qu’une silhouette. Jamais il n’ira ici au bout de son courage. Madonna l’a pourtant fait par le passé, Grace Jones aussi. Il s’agira de revenir aux maîtres.  Cette débauche de talents ne peut qu’être stérile si elle reste bridée par les anciens succès. Une fois les chiens lâchés, ça ne peut qu’être bingo. Le reste suivra.

Tracklist
01. Wake Me Up (& Justice)
02. Cry For Me
03. I Can’t Fucking Sing
04. São Paulo (& Anitta)
05. Until We’re Skin & Bones
06. Baptized In Fear
07. Open Hearts
08. Opening Night
09. Reflections Laughing (& Travis Scott & Florence + the Machine)
10. Enjoy The Show (& Future)
11. Given Up On Me
12. I Can’t Wait To Get There
13. Timeless (& Playboi Carti)
14. Niagara Falls
15. Take Me Back To LA
16. Big Sleep (& Giorgio Moroder)
17. Give Me Mercy
18. Drive
19. The Abyss (& Lana Del Ray)
20. Red Terror
21. Without a Warning
22. Hurry Up Tomorrow
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