[Chanson Mal Aimée #6] – Club America de Cure : Robert Smith et ses possibles

The Cure - Club AmericaLes commentaires publics (sur Youtube ou ailleurs) sont accablants : « pire chanson du groupe sur le pire album du groupe« , une « chanson atroce dans une période atroce« , « nulle« , « inécoutable« , un « chant ridicule« . C’est en majorité ce qu’on peut lire et penser quand il s’agit d’évoquer entre profanes ou avec les fans hardcore de The Cure, l’objet du délit, ce Club America qui, après le classique Want à l’ouverture, permet d’entrer dans ce qui reste près 24 ans après, l’un des albums les plus curieux et bizarres composés par Robert Smith et sa bande. Club America est-il si mauvais ? Oui et non. Le morceau est beaucoup beaucoup trop long, dé-rythmé, mélodiquement assez pauvre. Le chant, surtout, semble forcé, Robert Smith évoluant dans une tonalité beaucoup plus basse/grave que son registre habituel, inaugurant également, pour l’occasion, un registre de chant slammé, plus rapide et cadencé, qui (sauf erreur de notre part) ne reparaîtra jamais sur aucun autre album du groupe. A côté de ça, difficile de ne pas reconnaître à Club America une vraie personnalité et une forme de modernité révolutionnaire à l’échelle du groupe qui aurait pu représenter un jalon vers une liberté (musiques électroniques, album solo, etc) que Smith n’a cessé de réclamer ou d’annoncer comme prochaine durant quasiment toute l’histoire du groupe. Que signifiait Club America pour son leader ? De quoi était-il le nom ? C’est ce qu’il faut examiner pour redonner une chance à ce morceau assez incroyable.

En 1996, Cure n’a pas donné de nouvelles discographiques depuis Wish, un album de rock à guitares assez formidable, tourné vers un son parfaitement adapté pour les scènes américaines, gothique mais également puissant. Les chansons courtes ont été escamotées pour privilégier de longues montées d’arpèges qui sont parfaites pour tenir les stades en place et amener une émotion à la fois facile mais intense. Cure a su parfaitement mêler l’évidence pop (Friday I’m In Love, High) en tête de gondole à des chansons atmosphériques remarquables, énergiques et sensibles, telles que l’incisif Open, l’indépassable From The Edge of The Deep Green Sea ou le romantique To Wish Impossible Things. Wish est un album incroyablement équilibré et qui peut plaire à tout le monde, un parfait produit de synthèse qui donne à voir le groupe tel qu’il est alors, tout en portant le reflet de tout ce qu’il a été jadis (et d’une façon sera aussi demain). Wild Mood Swings arrive à la suite, animé par cette même volonté mais exprimée avec une maladresse absolue, de mêler les genres et les sources d’inspiration. Robert Smith n’y apparaît pas à la dérive comme on l’a dit, en panne d’inspiration, mais au contraire tel qu’il se présente à cet âge, peu ou prou 45 ans, essoré par 20 ans de tournées et de succès, fragmenté, divisé, clivé entre les visages de son statut de leader bifrons, Janus puissance dix et capable de briller dans tous les registres. Est-il gothique, mélancolique, pop, fringant ou usé, triste ou heureux, anglais ou artiste international, seul ou accompagné ? Wild Mood Swings n’est même pas la réponse à toutes ces questions. C’est plus justement une suite de points d’interrogation adressés par Robert Smith à Robert Smith, un album non de jean-foutre mais plutôt d’un type qui, en ayant réponse à tout, ne parle plus à personne.

Histoire alternative

Pour dire cela simplement, Wild Mood Swings est tout de même sacrément bizarre avec ses tubes cuivrés comme le mariachi 13th qui rappellent l’époque Love Cats ou The Top, le single ultralight Mint Car, les développements spatiaux de type Jupiter Crash et quelques autres qu’on rattache plus aisément à Disintegration ou Wish.  Aux deux extrémités du disque (ou presque) figurent deux chansons qui n’ont STRICTEMENT rien à voir mais qui semblent s’observer comme deux possibilités d’une même histoire alternative, Club America et ce qui est probablement la plus belle chanson de Cure des trente dernières années, Bare. Cinq minutes contre huit, c’est la plus longue qui gagne et qui remportera les faveurs critiques, même si étrangement et parce qu’elle portait aussi sur elle beaucoup trop de questions et de remises en cause pour Robert Smith, Bare ne gagnera jamais le statut de chef d’oeuvre ultime et de pièce évidente du canon curiste que ses qualités lui devraient. C’est pourtant le même Smith qui s’exprime dans l’une et l’autre, héros gaillard enivré par son aventure omnipotente et sexuelle d’un soir, ou héros effondré et craintif devant l’histoire qui se défile sous ses pieds.

Club America est la chanson de Cure la plus étonnante qui soit. Sur le plan thématique, elle renvoie directement à l’ouverture de Wish, Open. On peut supposer que Robert Smith, réputé casanier, a pu, à une certaine époque, sortir un peu et fréquenter des soirées. Les deux morceaux en livrent l’expérience, l’une foireuse où le chanteur est renvoyé à un rôle passif et à son statut d’outsider. La soirée (plus chic que celle de Club America sans doute) se déroule sans lui. Les sourires l’excluent et l’oppressent, même s’il finit (And the hands on all my shoulders don’t have names/ And they won’t go away) enseveli malgré tout sous les corps et les mains. Sur Club America, le contexte est différent. Le narrateur est à l’initiative de la sortie et entre comme un héros grec (ou troyen) dans une boîte qui ressemble à un enfer érotique et rieur comme on les imagine aux Etats-Unis, mélange de musique et de strip-tease, de jeux et de détente, plus proche de Percy Jackson que de Persée.

I ride into your town on a big black Trojan horse
I’m looking to have some fun
Some kind of trigger-happy intercourse
« club America salutes you » says the girl on the door
« we accept all major lies
We love any kind of fraud
So go on in and enjoy…
Go on in and enjoy!!! »

Révolution dans le boudoir

La situation est quasi inédite dans une chanson de Cure. Le lexique tellement usé (love/heaven/sky/eyes) rénové de fond en comble et comme instantanément modernisé par la situation ce qui suffit à donner au morceau des airs remarquables. La suite est évidemment stupéfiante. Smith se laisse envahir par le caractère accueillant du lieu et est interpellé par la beauté de ce qui est probablement une hôtesse ou une prostituée habillée d’une robe en plumes.

And it’s not too hard to guess from your stick-on stars
And your canary feather dress
Your hair in such a carefully careless mess
That you’re really trying very hard to impress
You’re such a wonderful person living a fabulous life
Sensational dazzling perfectly sized
Such a wonderful person living a fabulous life
Sharing it with me in club America tonight…

Là encore, sur quelques verres/vers, c’est toute la représentation de la femme comme fée, princesse ou apparition merveilleuse chez Cure (Just Like Heaven, Pictures of You par exemple) qui tombe et est remplacée par une nouvelle figure, mi-créature, mi-pute qu’on peut vaguement retrouver sur A Forest (« Find a girl »), The Walk (« I passed the howling woman ») mais qui n’avait jamais été traitée sous cet angle avec cette acuité. Le retournement conduit à mêler la femme idéale smithienne « habituelle » (fugitive, amoureuse, radieuse et parfaite), telle qu’elle se présente par exemple sur le superbe Bird Man Girl, à une figure plutôt rare chez Cure d’une femme vénéneuse et sexuellement disponible, organique mais en même temps complètement rassurante. Smith y passe d’un statut habituellement plutôt passif à une position de solliciteur. Dans le texte, il va de soi que ce qu’il raconte est faux et que c’est lui qui s’autoconvainc pour importer sa femme idéale dans le réceptacle offert par la « courtisane ». D’où qu’on se place, la perspective est pourtant inédite et quasi unique dans l’histoire de Cure.

A la révolution poétique et narrative, correspond une double révolution musicale qu’on peut résumer à une forme d’américanisation du chant et de la musique. Le groupe qui joue sur Wild Mood Swings accueille comme principal changement le remplacement de Boris Williams par Jason Cooper à la batterie mais cela n’a absolument aucun impact sur Club America qui est joué à la batterie par Louis Pavlou, un Allemand en provenance du groupe Pink Turns Blue qui (et c’est là que ça devient intéressant) était un groupe qui jouait dans un registre dark wave, mêlant influences gothiques (« à la Cure ») et des sonorités proches du Hüsker Dü de Bob Mould. C’est précisément vers cette influence que lorgne Club America, un rock américain complexe mené par les guitares mais ultraclassique dans sa structure et pas sans accointances avec le hard rock ou le rock lourd. Alors que Wish évoquait plutôt Mogwai, Club America sonne beaucoup plus américain avec des guitares assez stéréotypées et bavardes qui affaiblissent le morceau et lui donnent cette durée presque exorbitante. Smith semble vouloir faire évoluer le son du groupe dans une direction qu’il n’a pas approchée par le passé et qui, d’une certaine façon, dominera huit ans plus tard avec l’album The Cure (en 2004). Le son est post-punk d’avant le post-punk, une lignée qu’on peut retrouver également chez un groupe mature comme The Only Ones dès 1979.

L’hypothèse new-yorkaise

Mais le plus saisissant est évidemment la métamorphose de Smith en chanteur new-yorkais. Avec Club America et l’espace d’un instant, Robert Smith devient Lou Reed et Cure un groupe new-yorkais. La liaison Cure/Lou Reed/Velvet Underground n’est pas la plus évidente qui soit. Les deux hommes apparaissent ensemble en photo pour la 1ère fois (?) en 1997 dans le cadre du concert donné au Madison Square Garden pour l’anniversaire de David Bowie. Mais il ne faut pas s’y tromper. Smith a toujours dit du bien du Velvet et de Lou Reed. C’est bien le chanteur new-yorkais qui influence son chant sur Club America, Lou Reed encore qui peut être ciblé comme l’inspirateur dans la perspective donnée par Smith à son portrait. Est-ce que Club America est la version smithienne de Street Hassle (1978) ? C’est une hypothèse qu’on pourrait soutenir tant les morceaux ont à voir ensemble (sans se ressembler). 1995 a aussi été la grande année des Smashing Pumpkins (qui seront aussi du goûter d’anniversaire de Bowie) et il n’est pas inconcevable que Smith ait voulu émuler la formule sur laquelle repose leur chef d’oeuvre Mellon Collie and The Infinite Sadness. On voit en tout cas que la frontière entre un Cure pop et un Cure influencé par le heavy metal et le post punk US des origines est mouvante et que Smith aurait pu à cette époque se laisser tenter par cette école.

Ratage apparent, Club America sonne au final plus comme l’une des seules chansons vraiment expérimentales enregistrées par Robert Smith pour un album de The Cure. Le titre est présenté un peu partout dans le cadre du lancement de l’album et éveille la curiosité. Il est joué sur quasiment toutes les dates de la tournée qui suit en 1996 et 1997 avant de réapparaître une fois en 1999 (concert aux studios Sony) puis de manière très épisodique quatre ou cinq fois entre 2006 et 2016. Malgré ses défauts (sa longueur étant le principal qui le rend plutôt ennuyeux), c’est un titre particulièrement cohérent et intéressant pour son contenu et ses influences. Il aurait sûrement eu un meilleur sort si la débâcle associée à Wild Mood Swings ne s’était soldée par une condamnation complète de tout ce qu’il aurait pu augurer de nouveau pour le groupe. Ainsi positionné en « coup d’un soir », dans tous les sens du terme, le morceau est isolé, ridicule et jugé par tous comme une anomalie, voire comme un accident artistique majeur. Imaginons qu’il ait pu enfanter d’une descendance et ouvrir sur une révolution lexicale durable pour le groupe. Il est probable que sa postérité aurait été toute autre. D’entre les deux bizarreries (Bare et Club America), l’histoire et Robert Smith donneront raison au premier qui deviendra la matrice de l’âge qui suit : pontifiant et réflexif. C’est cette orientation qui donnera naissance par la suite au barbant BloodFlowers et à ses morceaux verbeux et surécrits. A tout prendre, et même si on a pu trouver quelques qualités à ce qui est venu après, il n’est pas certain qu’on ait gagné beaucoup à ce que Club America soit sacrifié et abandonné en rase campagne.

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