Bill Callahan / My Days of 58
[Drag City]

9.2 Note de l'auteur
9.2

Bill Callahan - My Days of 58On est pas sérieux quand on a 58 ans. Mais un peu quand même. Ceux qui aiment se distraire trouveront ce disque barbant et prétentieux.

Après des années de (dés)enchantement avec Smog et une bonne quinzaine d’années à déprimer en solo avec lui (Sometimes I Wish We Were An Eagle, marquant pour nous le sommet artistique de cette phase en 2009), on avait eu plus de peine à suivre un Bill Callahan soudainement devenu amoureux, marié, heureux et père de famille. Son dernier album en date, Reality (écrit à l’envers… ce qu’on ne sait plus faire) était plutôt pas mal mais trop positif pour ce à quoi il nous avait habitué. Les fans de la première heure se réjouiront : Callahan retrouve sur My Days of 58 des couleurs… en en perdant. Il en a fini avec la joie et consacre un album tout entier à interroger sa mortalité et sa condition humaine. L’ambiance est de fait un peu plus lourde et plombante que sur les derniers disques, même si le traitement reste richement arrangé et influencé par la lisibilité de production et d’enluminures folk qu’il partage désormais avec Will Oldham. Autant dire qu’on est assez loin de… Divine Comedy… mais aussi très loin du minimalisme de certains disques. Les plages sont souvent assez longues et construites autour de développements spacieux où les instruments ont de la place pour improviser, dialoguer et construire des développements folk, jazz, country libres et d’apparence spontanée. On peut citer en guise d’exemple Pathol O.G, sorte de forme libre où texte et musique se nourrissent l’un l’autre et échangent d’égal à égal. Comme Dylan, Callahan pousse ses arguments l’un après l’autre, balance des histoires tandis que la guitare l’encourage, lui emboîte le pas, par dessus une batterie docile et patiente. La chanson se développe par bonds, d’abord hésitante et brodant sur un mode confessionnel pas forcément si intéressant que ça :

You know I’ve been writing songs and singing them for nigh on 30 years
I like it
I love it!
It started out as a way for me to communicate with other people and myself and the spirits
I don’t want to say that it saved my life but it gave me a life

So I took my show on the road and I made some good friends that I still have today
And I talked to the girls that smiled at me
But in the end I realized it’s probably best just to let them be

Just because something is
Doesn’t mean it should be

… comme si on devisait avec un vieil oncle en train de raconter une histoire à rallonge. Et puis Callahan trouve une phrase magique et s’y accroche :

It’s important to not treat your lifeboat into a yacht

Il se rend compte que c’est pas mal du tout et la répète. Ce qui l’emmène ailleurs. Et il y va. En tâtonnant ainsi, My Days of 58 gagne en intérêt et en rythme, ce qu’il perd parfois en densité. L’homme cherche et le musicien aussi. Le disque est imposant mais lâche. The Man I’m Supposed To Be souffre d’une écriture plus laborieuse qu’il n’y paraît.Ce couplet par exemple ne fonctionne pas tout à fait :

I don’t wanna be the man that I am anymore
I want the man you see to be the man you adore
Cut out that little piece of me, throw it on the floor
And watch the man I’m supposed to be walk right through that door

C’est trop compliqué pour ce que ça dit mais c’est bien tenté ! Stepping Out For Air est par exemple beaucoup moins sérieuse qu’elle en a l’air. Callahan observe le temps qui change et s’interroge sur l’impact de ce revirement sur son état d’esprit. C’est à la fois poétique et assez profond… mais traité avec l’air de ne pas y toucher et sans volonté de compliquer exagérément le propos. Et c’est la musique… portée par l’irruption du vent dans la chanson… qui vient balayer/souffler l’esprit de sérieux et faire voltiger la chanson tout à fait ailleurs, la basculant de l’ancien territoire de Smog vers une balade jazzy et cuivrée inédite, jusqu’à basculer dans un simili blues sacré sur un chorus “Gabriel, Gabriel, Come blow your horn” sublime. La chose est emballée en sept minutes absolument passionnantes et qui constituent une musique expérimentale de premier rang.

L’incertitude est aux commandes et elle contamine à peu près tout. C’est elle qui amène de l’humour où il n’y en aurait pas eu il y a vingt ans. On aime le couplet anti-techno de Computer parce qu’il a en soi un caractère désuet et presque comique. Flatteur mais cause perdue.

Well, I’m not a robot and I never will be
I’m not a robot and I never will be
Sing it, sing it, sing it with me
I’m not a robot and I never will be
I’m not a robot and I never will be

Autotune? I don’t wanna hear it
That’s just prepping us to be satisfied
Being sung to by something without a spirit
Until the human voice sounds so flawed and raw
That we just quit it

Comique comme cette saillie d’une femme à l’homme avec lequel elle flirte : “she said you should spend the night… looking for a hotel.” Callahan désamorce toutes les occasions qui pourraient le faire passer pour un vieux con en se payant sa propre tronche. Il accueille la jeunesse conquérante sur Empathy et exprime ainsi l’authenticité de son rapport au monde à 58 ans : savoir qu’il est dépassé mais en jouer. Il ne crache pas sur quelques morceaux classiques et traditionnels, à l’image de l’excellent Highway Born, archétype de country folk américaine parfait mais légèrement distancié. Callahan reprend même le motif du trip sur l’autoroute et le siffle d’une manière désinvolte et guillerette comme s’il avait conscience de jouer avec des clichés.

Le final est particulièrement brillant. And Dream Land est une grande chanson d’amour. La construction est fragmentée, expérimentale mais c’est une réussite complète, aussi frustrante que ce qu’il a toujours poursuivi, déconcertante, enfouie, soufflée, mais tellement intelligente et remarquablement écrite que l’oreille gratte sous le vernis d’une production touffue pour dégager le texte diamant de sa gangue. C’est plus facile à écouter qu’à commenter mais c’est assez prodigieux si on s’y attarde. L’amour coule et remonte à la surface. Il affleure, explose, fait dérailler la bande. Miracle ! Comme The World Is Still, qui referme le disque, est une autre surprise merveilleuse, on ne peut que rendre les armes et accueillir cet album extraordinaire avec toute l’attention qu’il mérite. La forme free laisse passer quelques défauts (des chansons trop longues, des paroles pas toujours si géniales que ça, des bouts de ficelle qui pendent dans le vide) mais l’ensemble présente un tel effort créatif, a un tel pouvoir d’interrogation de la forme pop/chanson (au même titre que lui s’interroge sur l’existence) que My Days of 58 s’impose comme le disque “intellectuellement” le plus gratifiant du compositeur.

The World Is Still conjugue assez bien le plaisir de l’esprit par sa lenteur, ses résonances japonisantes, et le plaisir du silence qui est soufflé par la flûte, de l’immédiateté presque simpliste d’un texte vide et creux comme le vent :

The world is still
So still
Just like the break of dawn
Breaking on my window sill
The world is still
So still

And nothing has changed
And nothing ever will

The world is still
So still

C’est dans cette suspension inattendue, cette immobilité quasi totale que l’art de Callahan touche au sublime. Après le bavardage, le compositeur chante comme il singerait une action, déguisé en mime ou en clown blanc. Sur le premier morceau, il navigue dans un rêve où Lou Reed en majesté lui apparaît vêtu de blanc. Callahan se demande où il est. Et Lou Reed lui répond juste : “It’s cool, baby. Just got to let it ride. It’s cool, little mama.” C’est la meilleure punchline du disque et son résumé le plus juste. Un lâcher prise libre et génial parce qu’imparfait et assumé.

Tracklist :
01. Why Do Men Sing
02. The Man I’m Supposed to Be
03. Pathol O.G.
04. Stepping Out for Air
05. Lonely City
06. Empathy
07. West Texas
08. Computer
09. Lake Winnebago
10. Highway Born
11. And Dream Land
12. The World is Still

Liens :
L’artiste sur Facebook
L’artiste sur Instagram
L’artiste chez Drag City

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