Yo La Tengo / This Stupid World
[Matador]

8.8 Note de l'auteur
8.8

Yo La Tengo - This Stupid WorldAprès un avant-dernier album dont le titre, There’s A Riot Going On, pouvait induire en erreur et dissimulait des chansons plus calmes que d’ordinaire, un autre We Have Amnesia Sometimes qui portait bien son nom, les Yo La Tengo reviennent avec l’intention manifeste d’en découdre et de faire à nouveau du bruit. Il y a une nervosité palpable tout au long de This Stupid World qui est à la fois fascinante, menaçante, et donne l’impression de nous traverser le corps comme un fil de cuivre conduirait l’électricité. Cette sensation de picotement magnétique et fougueux est perceptible dès l’entame, un Sinatra Drive Breakdown somptueux et étiré sur plus de sept minutes remarquables où le groupe nous conduit sur une route longeant un précipite de bruit blanc et de désamour.

I see white silence, I see stones and trees
I sit here far from you
I see something regained and lost again
Your eyes, your love
Until we all break, until we all break
I see my arms flail, I see the night alone
I see brief glimpses of clear sky
I see times I wanted, regained and lost again

Ce morceau aurait été une bande son idéale pour Mulholland Drive de Lynch où on ne sait quelle version terrifiante d’une rupture amoureuse qui se consommerait sur une freeway américaine et déclencherait par accident la fin du monde. C’est là que nous emmènent Ira Kaplan, Georgia Hubley et James McNew: dans un monde turbulent et à l’agonie, un monde qui tombe et part en lambeaux sous nos yeux ébahis, et qu’on cherchera tout du long à fuir en se mettant la tête dans un sac ou un trou de lumière.

Après plus de trente cinq ans de carrière, les Yo La Tengo réussissent à exprimer tout au long de cet album un sentiment d’urgence et de danger qui fait de ce nouveau disque l’un de leurs tout meilleurs. Les harmonies vocales, qui mélangent les voix d’Ira et Georgia, sont incroyables et rendent le dialogue entre le chant et les guitares passionnants et souvent surprenants. C’est le cas sur un Fallout qui renvoie à leurs travaux de référence du milieu des années 90. Tonight’s Episode met le jeu de McNew en avant et amène une touche d’humour surréaliste dans un ensemble sombre et angoissant. L’idée de se débrouiller seul est au coeur du propos comme si on préférait s’en remettre à soi seul au risque de devenir dingo. « I can milk the cow (Mow the lawn) I can mow the lawn/ (Steal your face) I can steal your face (Ear to the ground) I can ear to the ground/ (Shabu Shabu) I can Shabu Shabu/ (Hold the phone) I can hold the phone/ (Guacamole) I can guacamole », chante Kaplan comme si on pouvait s’en tirer avec une fondue japonaise.

This Stupid World est un disque d’ambiance et de ténèbres. Elles s’éclairent parfois sans qu’on sache si c’est parce qu’on communique désormais avec les morts (Aselestine) ou parce que la vie nous offre un répit. Le coeur de disque est triste et fuyant, presque nébuleux parfois mais hanté par la présence des guitares à l’arrière-plan, d’une percussion fantôme ou d’un songe. Il y a des échos bluesy sur Apology Letter, un titre magnifique où Kaplan se demande si ses excuses ont une chance d’être acceptée et d’être saluées à nouveau par un sourire. L’inquiétude règne mais l’espoir n’est jamais mort. Brain Capers est une chanson curieuse où l’on croise des figures telles qu’Alice Cooper ou Ray Davies qui répètent en boucle qu’il y a encore du chemin à faire, ou que la route est longue. This Stupid World est une énigme, une boucle sans fin, comme un conte fantastique dont on ne parviendrait pas à décoder le sens.

Le morceau-titre est époustouflant, ronflant, sans appel. « This stupid world/ It’s killing me/ This stupid world/ Is all we have. » Les guitares sont arrêtées sur le même accord et les voix repoussées au loin. La vie est un tunnel électrique, une sorte de tempête ou de lessiveuse géante. Paradoxalement, on prend plaisir à se laisser embarquer dans ce tambour shoegaze comme on plongerait en eaux profondes, pour se noyer mais aussi parce qu’on sait qu’on émergera ailleurs et loin de ce qui causait notre peur et notre souffrance. Pas étonnant dès lors que le disque se termine par un morceau qui s’appelle Miles Away et résonne comme un retour douloureux à la vie et aux yeux ouverts.

This Stupid World est un album de chansons épatantes mais surtout un parcours magnifique et qui ouvre sur une illumination splendide.

« So many signs
I must be blind
How few of them I see. »

Sur 20 Years In A Montana Missile Silo, David Thomas développait cette même obsession pour la vue retrouvée, cette capacité à ouvrir les yeux pour contempler non seulement le monde présent mais le monde à venir. L’éblouissement du visionnaire : entre Pere Ubu et Yo La Tengo, il semble que ce soit désormais la grande affaire des grands groupes de rock alternatif américains, dire l’avenir comme Philip K. Dick ou Kurt Vonnegut Jr, il y a trente ans, comme Burroughs avant eux, parce que seule la musique et l’électricité peuvent le faire parler. La vision est claire mais l’oeil est trouble et encore mouillé.

On pourrait dire que ce disque est le meilleur album de Yo La Tengo depuis dix ou vingt ans. On n’aurait pas tort.

Tracklist
01. Sinatra Drive Breakdown
02. Fallout
03. Tonight’s Episode
04. Aselestine
05.Until It Happens
06. Apology Letter
07. Brain Capers
08. This Stupid World
09. Miles Away
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