Billie Eilish / Happier Than Ever
[Darkroom / Interscope]

8.5 Note de l'auteur
8.5

Billie Eilish - Happier Than EverIl nous aura fallu un peu de temps avant d’être convaincu par la musique de Billie Eilish. Question d’oreille et de dynamique : la musique de la jeune Américaine nous avait semblé trop lointaine, presque éteinte, son chant trop neurasthénique et chloroformé pour ce qu’on avait de sensibilité. Son premier album, When We All Fall Asleep, Where Do We Go?, composé avec son frère qui en était également le producteur, nous avait parfois enchanté mais globalement ennuyé dans la durée, par manque de relief, de variété, comme si nous n’avions pas réussi à dresser un pont entre le chant, morne et désabusé la plupart du temps, mais si souvent secoué d’émotion, et une musique qui s’agitait (à notre goût) trop souvent comme un spectre à l’arrière-plan, chargé en basse. Sans doute n’avions-nous pas saisi ce qu’Happier Than Ever, le deuxième album de la jeune femme qui est désormais âgé de 19 ans, nous a révélé.

La ligne d’Happier Than Ever est plus claire et intelligible que celle de l’album précédent : c’est un album plus accessible et qui est, à bien des égards, moins torturé et tortueux. A y repenser, c’est cet éclatement, ces distorsions, ces écarts de genre et ces détours qui nous avaient déconcertés, faute d’y comprendre quelque chose ou d’avoir pu se mettre dans la peau du personnage. La Billie Eilish d’Happier Than Ever est techniquement plus proche de nous, plus classique, moins adolescente aussi, tout en gardant une sorte de mystère, d’hébétude fascinante. Getting Older la présente revendiquant ses deux années de plus comme si elles avaient changé la donne et colmaté les brèches métaphysiques du premier disque. Les vieux cochons y trouveront des repères archétypaux : la blondeur, un embryon de sensualité (Billie Bossa Nova), une séduction et des textes plus attendus sur l’amour, ses déceptions et ses espoirs. Billie Eilish est gentiment rentrée dans le rang, empruntant de manière assez perverse un déguisement inabouti de Lana Del Rey taille XS qui lui permet de projeter une illusion de normalité et de phagocyter la dépouille translucide d’une femme comme les autres.

Mais cette impression de normalisation sonne assez souvent comme un leurre que la langueur extrême de la voix et des attitudes, le ralentissement de la cadence et l’étirement surnaturel du tempo transforme en une sorte de plainte lugubre et tout aussi extraordinaire que la gêne provoquée par le premier album. Billie Eilish chante sur The Future comme si elle parodiait d’anciennes chanteuses soul. La beauté de la composition est évidente mais presque dynamitée par une pulsation parasite, un étirement des syllabes, un écrasement intempestif des balais qui tirent l’ensemble vers le bas et un au-delà qui n’a rien de vivant. Au fil des titres, Eilish substitue à ce semblant d’ordre et de normalité une toxicité quasi morbide qui mêle érotisme, ennui et insouciance. La sensation naît avec un Oxytocin qui est à la fois moite et comme éteint de l’intérieur.

I wanna do bad things to you (to you)
I wanna make you yell (yell)
I wanna do bad things to you (to you)
Don’t wanna treat you well
Can’t take it back once it’s been set in motion
You know I need you for the oxytocin
If you find it hard to swallow
I can loosen up your collar
‘Cause as long as you’re still breathing
Don’t you even think of leaving

On pense à une danse de succube, ces démons “femelles” qui venaient hanter les braves, érotique mais qui sent la mort. L’album, dont on connaissait déjà un bon tiers des morceaux, emprunte à ce registre sacré sur un Goldwing qui fait penser à une version mortifère d’un hit trip-hop, comme si Beth Gibbons avait été bouffée par un profanateur de sépultures. Les chansons qui suivent renforcent le caractère fantastique d’une chanteuse qui n’abandonne pourtant quasi jamais son point de vue de ‘”jeune femme” comme les autres, mais développe, sans avoir l’air d’y toucher, une sorte de programme extra-terrestre beaucoup plus varié qu’il en a l’air. Lost Cause est remarquable, réaliste (“you got no job“) et en même temps beau et décentré comme un film de David Lynch. La musique évolue entre country acoustique et trip-hop, mêlant sans véritable volonté de créer une unité, les genres et les approches. Billie Eilish crée autour de sa personne une bulle qui absorbe les notes et les enveloppe d’un brouillard épais et humide. Sur le remarquable Over Heated, on pense à une production de Tricky. La répétition est au cœur du morceau et la mélodie comme mise à distance par une production qui agit comme une sourdine pour éteindre l’intention initiale. Comme chez l’Anglais, il faut tendre l’oreille pour aller chercher la voix et saisir le sens.
La jeune femme semble avoir vieilli prématurément et fait s’entrechoquer ses visions de toute jeune femme et une pulsation morbide (une obsession du vieillissement et de la disparition, de l’abandon) qui renvoient (la langue en moins) à la puissance évocatrice de poétesses historiques telles qu’Emily Dickinson ou Sylvia Plath. Le titre, Happier Than Ever, agit ainsi en trompe l’œil, alors que semble s’échapper vers la fin l’hypothèse du bonheur. Difficile de se soustraire au pouvoir écrasant du male gaze qui s’incarne jusque dans le regard de l’autre femme (Male Fantasy). C’est la malédiction du genre qui éteint l’innocence et condamne toute histoire naïve et pure. Sur le titre éponyme, la sérénité vient de l’éloignement de l’être aimé comme si le seul échappatoire était de se retrouver seul et de songer aux instants de sérénité disparus. Il n’y a de sérénité que dans le re-souvenir, de véritable amour que dans la reconstruction de ce qu’il n’est plus. Il reste à savoir si ce jugement est définitif et sans appel ou s’il provient du nouveau statut de la chanteuse qui évoque sur plusieurs chansons son succès et les conséquences qu’il a eu sur sa vie. Sur NDA (Non-disclosure agreement), elle fait référence aux contrats de non-divulgation de l’intimité et des informations personnelles qu’elle fait peut-être déjà signer à celles et ceux qui l’approchent. Il est donc tout à fait possible que la tristesse qui se dégage des morceaux, que cette sensation d’isolement soit autant le résultat de sa conscience que le produit de la situation.

Le caractère répétitif des morceaux, leur manque d’éclat n’était pas une faiblesse mais bien une force qui déporte l’intérêt vers le texte et le chant eux-mêmes, vers l’émotion et la peine qu’ils véhiculent. Billie Eilish pourrait tout aussi bien se passer de musique et sonner toujours aussi justes. La profondeur de ce qu’elle exprime, plus ou moins consciemment, en fait une artiste plus complexe et intéressante que toutes les chanteuses évoluant dans ce registre apparues ces dix ou quinze dernière années. Pour ce que ça vaut, Happier Than Ever est bien plus intéressant pour ce qu’il dit des femmes, des filles et de la jeunesse d’aujourd’hui que toute la discographie de Lana Del Rey.

Tracklist
01. Getting Older
02. I Didn’t Change My Number
03. Billie Bossa Nova
04. my future
05. Oxytocin
06. GOLDWING
07. Lost Cause
08. Halley’s Comet
09. Not My Responsibility
10. OverHeated
11. Everybody Dies
12. Your Power
13. NDA
14. Therefore I Am
15. Happier Than Ever
16. Male Fantasy
Écouter Billie Eilish - Happier Than Ever

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